Nu­ri Bilge Cey­lan : « Je vais où les autres ne vont pas »

La palme d’or 2014 a cou­ron­né le ta­lent et la maî­trise d’un ci­néaste turc au som­met de son art. Nous l’avons ren­con­tré

L'Obs - - Sommaire - Win­ter Sleep, par Nu­ri Bilge Cey­lan, en salles le 6 août. Par Pas­cal Mé­ri­geau

La palme d’or 2014 a cou­ron­né le ta­lent et la maî­trise d’un ci­néaste turc au som­met de son art

Aen croire cer­tains contemp­teurs du pal­ma­rès can­nois, il était aber­rant de dé­cer­ner la palme d’or à un film turc de 3h16. Pour eux, la du­rée n’était pas es­sen­tielle, la na­tio­na­li­té du film im­por­tait au­tant : s’il avait été amé­ri­cain ou fran­çais (« la Vie d’Adèle » dure plus de trois heures), « Win­ter Sleep » n’au­rait pas sus­ci­té pa­reilles vo­ci­fé­ra­tions. Nu­ri Bilge Cey­lan, tête de Turc? Oui, il y a de ce­la, en ef­fet.

Lui-même y a son­gé, bien évi­dem

ment, à cette du­rée : « Je fais confiance aux spec­ta­teurs. Quand vous mon­trez un film, vous es­pé­rez qu’il ren­con­tre­ra des­gens qui vous res­semblent. J’ai­con­nu le monde d’avant la té­lé­vi­sion et d’avant in­ter­net. Je me sou­viens des his­toires que ra­con­tait mon grand-père, que nous écou­tions plu­sieurs fois, et qui sou­vent se trans­for­maient d’une fois à l’autre. Je viens de là. Jeme rap­pelle aus­si les­gens de ma­fa­mille, dans un vil­lage sans élec­tri­ci­té : ils vi­vaient en au­tar­cie, ils n’ache­taient rien, sauf l’huile des lampes, si bien que nous n’étions pas au­to­ri­sés à lire. Alors tout le­monde se ras­sem­blait au­tour du feu, des voi­sins ve­naient, qui en­traient sans frap­per, et la voix conti­nuait de ra­con­ter. Le ré­cit nous ra­mène à l’en­fance. »

De­puis long­temps, il rêve de réa­li­ser un film dans ce vil­lage d’au­tre­fois.

De même, pen­dant une quin­zaine d’an­nées, il a pen­sé à ce qui al­lait de­ve­nir « Win­ter Sleep », dont l’idée lui est ve­nue d’une nou­velle de Tche­khov « qui ne ra­con­tait pas grand-chose, qui [le] tou­chait beau­coup » . Le temps a pas­sé, deux autres nou­velles de Tche­khov se sont in­vi­tées dans l’his­toire, et d’autres ré­cits et per­son­nages, ve­nus de Dos­toïevs­ki pour cer­tains, de nulle part etde par­tout pour les autres. Pour­quoi avoir at­ten­du si long­temps ? « Je n’avais pas as­sez confiance en mon pro­pre­ci­né­ma. » La réus­site d’« Il était une fois en Ana­to­lie » l’a ai­dé à vaincre ses der­nières craintes et il s’est lan­cé. L’écri­ture du scé­na­rio lui a pris un peu moins de huit mois. Ecri­ture à quatre mains, puis­qu’il

a tra­vaillé avec son épouse, Ebru : « Nous par­lons sans cesse, nous nous dis­pu­tons aus­si, et puis peu à peu nous nous ac­cor­dons sur une même base, et alors, cha­cun de nôtre cô­té, nous écri­vons les dia­logues de tous les per­son­nages, mas­cu­lins comme fé­mi­nins. Quand nous ne sommes pas d’ac­cord et que l’un ne par­vient pas à convaincre l’autre, il me re­vient de tran­cher, carc’est moi qui met­trai en scène, mais Ebru ne lâche rien ! »

Même quand il est ter­mi­né, les cé­na­rio conti­nue d’évo­luer. C’est ain­si que

les che­vaux sau­vages sont ap­pa­rus après que le ci­néaste a dé­ci­dé de tour­ner en Cap­pa­doce( ré­gion dont le­nom si­gni­fie « le pays des beaux che­vaux »), dans un ex­tra­or­di­naire hô­tel tro­glo­dy­tique : « De­puis mon pre­mier film, je vais dans des lieux où les autres ne vont pas. » Ce­la ne vaut pas que pour les dé­cors. Qui d’autre que lui se risque à écrire et à fil­mer de longues conver­sa­tions entre deux per­son­nages qui s’ex­pliquent, s’af­frontent, se dé­chirent ? Pour ces scènes-là, il faut du temps. A

l’écran et sur le tour­nage : « Au­cune ré­pé­ti­tion avec les ac­teurs. En­re­vanche, nous avons fait de nom­breuses prises. On conti­nue jus­qu’à ce que je sois sa­tis­fait. Les dia­logues sont as­sez lit­té­raires, les per­son­nages ne cherchent pas leurs mots, ils ne se trompent pas, alorsque dans la vie tout le monde se trompe. Tout ce­la est ins­pi­ré de ma propre ex­pé­rience, no­tam­ment de mes dis­putes avec ma femme, mais le film n’est pas réa­liste et jus­qu’au mon­tage j’igno­rais si ces scènes fonc

tion­ne­raient. »

Au­jourd’hui, ilest ras­su­ré. Ces deux scènes, l’homme et sa soeur, l’homme et sa femme, sont ex­tra­or­di­naires de vé­ri­té : fa­bri­quer du faux pour pro­duire du vrai, voi­là l’es­sence du ci­né­ma. C’est ain­si que Nu­ri Bilge Cey­lan se classe dé­sor­mais au rang des ci­néastes qu’ilad­mire le­plus, Berg­man, Tar­kovs­ki, Ozu, Bres­son, An­to­nio­ni. Dans la liste de ses dix films pré­fé­rés, éta­blie dans le ma­ga­zine « Sight and Sound », il place deux films de cha­cun de ses cinq maîtres. Mais lors­qu’il a choi­si quelques notes de Schu­bert pour ponc­tuer « Win­ter Sleep » ( « Si le film avait été plus court, jen’au­rais pas mis de mu­sique du tout » ), il ne s’est pas sou­ve­nu que Bres­son avait uti­li­sé la­même « So­nate nº 20 » dans « Au ha­sard Bal­tha­zar »…

Au contraire de Bres­son, il fait ap­pel à des co­mé­diens che­vron­nés : « Ha­luk Bil­gi­ner, un très bon ac­teur de théâtre, était le seul qui puisse in­ter­pré­ter Ay­din, cet ac­teur de­ve­nu hô­te­lier. Ai­mer son per­son­nage peut conduire le co­mé­dien à la com­plai­sance. Je pense même qu’un ac­teur n’est ja­mais meilleur que quand, en­jouant, il pense à autre chose. Pour ob­te­nir ce­la, il faut le dé­sta­bi­li­ser, l’ar­rê­ter lors­qu’il se­met à jouer comme il a pen­sé qu’il al­lait le faire. » Les­deux femmes du film, des­si­nées avec les sou­ve­nirs qu’a conser­vés le ci­néaste d’une de ses tantes et d’après ses deux filles, sont ser­vie spar deux co­mé­diennes ma­gni­fiques, Me­li­sa Sö­zen et De­met Ak­bag. Et c’est à tra­vers elles que le per­son­nage mas­cu­lin se ré­vèle : « Ay­din est un in­tel­lec­tuel et il a beau­coup d’ar­gent, cette double ca­rac­té­ris­tique l’éloigne du monde réel, nour­rit son in­dif­fé­rence en­vers lesautres, lui fait né­gli­ger toute so­li­da­ri­té. Dan­sune scène que j’ai cou­pée au mon­tage, sa soeur lui di­sait qu’il était comme dans un som­meil d’hi­ver. » La ré­plique est tom­bée, le titre est res­té, qui ne plai­sait guère au pro­duc­teur et dis­tri­bu­teur fran­çais du film, Alexandre Mallet- Guy. « Il crai­gnait d’ef­fa­rou­cher les spec­ta­teurs, dit Nu­ri

Bilge Cey­lan, mais nous ne sommes pas dans la­même lo­gique : je veux que les gens sachent ce qu’ils viennent voir, je re­fuse de leur vendre quelque chose qui ne res­semble pas au film. Le dis­tri­bu­teur doit convaincre les gens avant qu’ils n’entrent dans la salle, moi, je m’adresse à ceux qui ont dé­ci­dé de voir le film. » Ceux-là ne re­gret­te­ront pas d’avoir vu « Win­ter Sleep ». Lire aus­si la Ten­dance de Jé­rôme Gar­cin p. 62.

Un film tour­né dans un vil­lage turc en Ana­to­lie cen­trale

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