Le la­bo de l’éco (2) Le bu­si­ness du par­tage

Dor­mir chez l’ha­bi­tant plu­tôt qu’à l’hô­tel, par­ta­ger une voi­ture plu­tôt que de l’ache­ter, em­prun­ter à un par­ti­cu­lier plu­tôt qu’à une banque : l’éco­no­mie du par­tage se dé­ve­loppe, au risque d’être ré­cu­pé­rée

L'Obs - - Sommaire - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT AUX ÉTATS-UNIS PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT

Dor­mir chez l’ha­bi­tant plu­tôt qu’à l’hô­tel, par­ta­ger une voi­ture plu­tôt que de l’ache­ter, em­prun­ter à un par­ti­cu­lier plu­tôt qu’à une banque, l’éco­no­mie du par­tage se dé­ve­loppe, au risque d’être ré­cu­pé­rée 38 Ces mil­liar­daires qui veulent vous faire tra­vailler… moins !

Ne par­lez pas à Ja­mie Wong d’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive ni d’éco­no­mie du par­tage ! Le dis­cours idéa­liste et pseu­do-dés­in­té­res­sé que vé­hi­culent les sites in­ter­net d’échange de ser­vices de par­ti­cu­lier à par­ti­cu­lier, comme Airbnb ou Uber, a le don

de l’hor­ri­pi­ler. « La“sha­ring eco­no­my” ? pré­vient-elle. Cen’est pas du par­tage. Il se­rait temps de nous dé­bar­ras­ser de ce

ro­man­tis me­de­pa co­tille. » Cette brune éner­gique, qui dé­teste les bu­reaux et adore dé­mé­na­ger, ne fait pas de sen­ti­ment en af­faires. Elle cherche juste l’ef­fi­ca­ci­té. Pour­tant, elle a bien créé une start-up… d’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive. Vayable, sa pla­te­forme, met en re­la­tion des tou­ristes et des lo­caux prêts à jouer les guides ama­teurs dans 800villes du monde, moyen­nant ré­mu­né­ra­tion (entre dix et plu­sieurs cen­taines d’eu­ros). « Les guides sont sou­vent des créa­tifs, de­si­gners, écri­vains, chefs, confie Ja­mie. Ils sont les hé­ros ano­nymes des villes. Ils me­bluffent. » Jeff Tastes, un New-Yor­kais, pro­pose ain­si un tour gas­tro­no­mique mul­tieth­nique du quar­tier de Queens (trois heures, 44 dol­lars) : « Je suis un “in­si­der” vi­vant dans cet­te­com­mu­nau­té, je­vou sou­vreses se­crets. » Vi­si­ble­ment, Jeff et ses co­pains font bien leur bou­lot : en 2013, le chiffre d’af­faires de Vayable a été mul­ti­plié par cinq, et la start-up se­ra ren­table en 2014. C’est bien son ob­jec­tif.

A tra­vers le monde, de plus en plus de par­ti­cu­liers hé­bergent des in­ter­nautes, co­voi­turent, échangent des ser­vices via in­ter­net, par­fois gra­tui­te­ment, en mode troc, mais le plus sou­vent contre paie­ment pour ar­ron­dir leurs re­ve­nus. C’est ce que l’on ap­pelle l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive. Elle a dé­mar­ré comme une autre ma­nière de con­som­mer, plus so­li­daire, plus éco­lo, hors des cir­cuits com­mer­ciaux et lu­cra­tifs. Au­jourd’hui, est-ce en­core une ex­pé­rience al­ter­na­tive ou une ac­ti­vi­té ca­pi­ta­liste de plus en plus ba­nale ? La fron­tière, à écou­ter Ja­mie Wong, est tom­bée. Pre­nez l’exemple de la so­cié­té Uber, que l’on cite sou­vent comme le porte-éten­dard de la sha­ring

eco­no­my : « Ce n’est rien d’autre qu’une pla­te­forme tech­no­lo­gique qui connecte des chauf­feurs pro­fes­sion­nels ex­pé­ri­men­tés avecdes consom­ma­teurs viaun té­lé­phone por­table. Cen’est­pasde l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive, af­firme Gior­gos Zer­vas, pro­fes­seur as­sis­tant à la Bos­ton Uni­ver­si­ty. En re­vanche, son ser­vice UberX ou en­core la so­cié­té Lyft, qui re­courent à des par­ti­cu­liers uti­li­sant leur­voi­ture per­son­nelle pour­pren­dreen charge des pas­sa­gers, sont très proches

d’Airbnb[ le site d’hé­ber­ge­ment de par­ti­cu­lier à par­ti­cu­lier]. »

Im­pos­sible, donc, de plan­ter un dra­peau sur cette éco­no­mie du xxie siècle ou de la ré­su­mer d’un chiffre. Mais il suf­fit de voir l’im­por­tance qu’a prise une so­cié­té comme Airbnb pour me­su­rer le poids crois­sant de l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive. Une ré­vo­lu­tion pro­fonde,

ma­jeure. Airbnb af­fiche tou­jours cet évan­gile du par­tage qui énerve tant Ja­mie Wong : « Quelle que soit la fa­çon dont cha­cun­de­nou­sa­rej ointc et­te­com­mu­nau­té [Airbnb], nous sa­vons bien qu’ilnes’ agit­pasd’ une­tran­sac­tion. C’est une­con­nexion, qui­peut­du­rer­tou­teune

vie », écrit Brian Ches­ky, le PDG. Très ba­ba co­ol, mais un peu loin de la réa­li­té ! L’en­tre­prise, créée fin 2008, est de­ve­nue une mul­ti­na­tio­nale, et Ches­ky, un mil­liar­daire sur le papier : 17 mil­lions de per­sonnes ont dé­jà uti­li­sé la pla­te­forme, dont 120000 lors de la der­nière Coupe du Monde de Foot­ball. Le 5 juillet, jour­née re­cord d’ac­ti­vi­té, Airbnb a as­su­ré le lo­ge­ment de 330000 per­sonnes dans le monde, dont 20000 à Pa­ris.

Airbnb n’est pas le seul mas­to­donte. En France, per­sonne ou presque n’a en­ten­du par­ler de la pla­te­forme de cré­dit Len­ding Club, qui se concentre pour l’ins­tant sur le mar­ché amé­ri­cain. C’est pour­tant une so­cié­té qui pour­rait être va­lo­ri­sée, lors de sa pro­bable in­tro­duc­tion en Bourse cet au­tomne, à 3,7mil­liards d’eu­ros. Une en­tre­prise dont le fon­da­teur et PDG est un Fran­çais, Re­naud La­planche. Cet an­cien avo­cat, qui a dé­mé­na­gé en Ca­li­for­nie après avoir ven­du sa boîte de lo­gi­ciels à Oracle, était en va­cances à l’été 2006 quand il a eu son mo­ment eu­rê­ka. « J’ai pris le tempsde li­re­mon­re­le­véde carte ban­caire et j’ai été frap­pé de voir que si je re­por­tais le sol­de­dûau­mois sui­vant, je­de­vais­payer unin­té­rê­tan nuelde18%. Le même jour, avec ma femme, nous avons re­gar­dé notre re­le­vé de compte d’épargne : un­peu­moinsde1% de­ré­mu­né­ra­tion. Ce­laa­fait tilt, l’écar­té­tait tel­le­ment im­por­tant ! » Lan­cé en 2007, Len­ding Club fa­ci­lite les prêts en peer­to-peer, de par­ti­cu­lier à par­ti­cu­lier, c’est-à-dire sans in­ter­mé­dia­tion ban­caire, tou­jours se­lon le même prin­cipe: au­cune ga­ran­tie contre un dé­faut de paie­ment, mais une sé­lec­tion ri­gou­reuse des em­prun­teurs. La so­cié­té an­nonce dé­jà 4milliards de dol­lars de tran­sac­tions. « Notre mo­dèle uti­lise 180 cri­tères pour l’ob­ten­tion des prêts,

ex­plique Re­naud La­planche. En pre­nant en compte les risques de dé­faut, le ren­de­ment des­prêts­vade5% à9%. »

Le cas de Len­ding Club est un bon exemple de la ma­tu­ra­tion ra­pide de l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive. Au dé­part, c’est le développement tech­no­lo­gique qui compte. L’ou­til – uti­li­sa­tion de bases de don­nées, ap­pré­cia­tions lais­sées par les uti­li­sa­teurs, etc. – fait que « les gens ac­ceptent da­van­tage ce qui au­rait pu pa­raître très ris­qué il y a seule­ment quel que­san­nées, enl’ oc­cur­rence prê­ter del’ar­gen­tà de­sé­tran­gers­su­rin­ter­net », note La­planche. L’ex­pé­rience et l’af­fi­ne­ment des cri­tères uti­li­sés par Len­ding Club per­mettent au­jourd’hui de­don­ner le feu vert à une de­mande de prêt sur cinq, contre 10% les pre­mières an­nées, avec le même ren­de­ment pour les prê­teurs ! En­suite, il y a un ef­fet boule de neige : « Ce­lui qui do­mine le mar­ché de­vient le plus at­trayant », ex­plique le PDG. Au­jourd’hui, les prê­teurs ne sont plus seule­ment des par­ti­cu­liers, mais aus­si des fonds de pen­sion, des as­su­rances, des hed­ge­funds et même… des banques !

Autre signe que l’éco­no­mie du par­tage sort de son ghet­to : elle crée des éco­sys­tèmes. Les grands du secteur at­tirent une mul­ti­tude de so­cié­tés qui gra­vitent au­tour de leur ac­ti­vi­té. « Ces six der­niers mois, j’ai vu se créer au moins six­boî­tesde ges­tion im­mo­bi­lière au­ser­vi­cedes hô­tesd’ Airbnb, té­moigne Li­sa Gans­ky, “bu­si­ness an­gel” [in­ves­tis­seur à titre per­son­nel] de la Si­li­con Val­ley et au­teur de l’un des pre­miers livres sur la “sha­ring eco­no­my”. Des so­cié­tés d’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive peu­ven­taus­si­gé­rer­le­mé­na­geet les­re­pas. » Eco­sys­tème, éga­le­ment, au­tour du prêt fi­nan­cier de par­ti­cu­lier à par­ti­cu­lier : Len­dingRo­bot, une in­gé­nieuse star­tup co­fon­dée par un autre Fran­çais, Em­ma­nuel Ma­rot, sé­lec­tionne pour les prê­teurs, à l’aide d’al­go­rithmes poin­tus, les meilleurs dos­siers sur Len­ding Club, Pros­per et autres pla­te­formes. Sur­tout, l’éco­no­mie « nor­male » louche de plus en plus sur celle du par­tage. Le loueur de voi­tures Avis, par exemple, a ra­che­té Zip­car. Et l’on trouve – mais oui!– des chambres d’hô­tel sur Airbnb. La ré­cu­pé­ra­tion est en marche !

Der­nier in­di­ca­teur d’un suc­cès épi­dé­mique : le nombre de so­cié­tés d’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive ex­plose dans tous les do­maines. No­tam­ment sur le par­tage du sa­voir-faire: pour quelques uni­tés, di­zaines ou cen­taines de dol­lars, Fi­verr, TaskRab­bit ou en­core oDesk mettent à por­tée de clic les com­pé­tences de mil­liers de free­lan­cers, pour tra­duire un texte, trans­crire une in­ter­view ou réa­li­ser une page web. Un lieu d’échange et de col­la­bo­ra­tion idéal ? Pas si sûr. Fi­na­le­ment, ces so­cié­tés jouent les in­ter­mé­diaires pour des tra­vailleurs in­dé­pen­dants non syn­di­qués, non pro­té­gés, sou­vent payés au lan­ce­pierre (5 dol­lars le gig – le « pe­tit bou­lot » – chez Fi­verr !). Une nou­velle pro­lé­ta­ri­sa­tion ? Ce n’est pas ce que Li­sa Gans­ky veut re­te­nir. Pour elle, l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive a un ap­port très po­si­tif. Elle cite l’exemple de Houzz, un site où les dé­co­ra­teurs peuvent mon­trer le tra­vail qu’ils ont ac­com­pli. « Ce­sontdes gens qui dé­pen­saient au­pa­ra­vant des for­tunes pour créer des sites web. Avec Houzz, leurs clients po­ten­tiels peuvent toutde sui­te­voir­leurs réa­li­sa­tions. Pour ces pro­fes­sion­nels, c’est une place de mar­ché très ef­fi­cace. »

Ce qui nous ra­mène à la ques­tion ini­tiale : quel ef­fet sur l’éco­no­mie ?

Ques­tion ver­ti­gi­neuse… Pre­nez Airbnb. Une étude co­réa­li­sée par Gior­gos Zer­vas montre qu’un ac­crois­se­ment de 1% des chambres dis­po­nibles sur Airbnb au Texas se tra­duit par une di­mi­nu­tion de 0,05% du chiffre d’af­faires tri­mes­triel de l’hô­tel­le­rie, l’im­pact se fai­sant sur­tout sen­tir dans les hô­tels à bon mar­ché. Airbnb, de son cô­té, cite une étude in­di­quant qu’à New York, en 2012, la so­cié­té a en­gen­dré 470mil­lions d’eu­ros d’ac­ti­vi­té éco­no­mique. Un chiffre qu’il fau­drait cor­ri­ger, disent ses dé­trac­teurs, du sur­coût de lo­ge­ment pour les NewYor­kais, qui voient de plus en plus d’ap­par­te­ments ré­ser­vés à la lo­ca­tion courte! Il n’y a pas que les taxis pa­ri­siens qui grognent contre cette nou­velle concur­rence, qui court-cir­cuite les in­ter­mé­diaires, ne paie pas les mêmes taxes, fait fi des vieilles règles… « Cer­taines de ces cri­tiques sont re­ce­vables,

re­con­naît Li­sa Gans­ky. La ques­tion est de sa­voir quel de­gré de ré­gle­men­ta­tion on im­pose à ces so­cié­tés, et à quel stade, pour ne pas tuer l’in­no­va­tion. » Pas fa­cile, mais la ré­flexion mé­rite d’être creu­sée. Car l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive, sou­ligne Li­sa Gans­ky, est en­core dans une phase de pu­ber­té, « quelque part entre l’avant­garde des consom­ma­teurs et le mar­ché de masse. Le fait de faire confiance à un par­fait étran­ger pour par­ta­ger un bien ou un ser­vice est quelque chose qui reste dif­fi­cile pour la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion. En ce sens, l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive est en­core une éco­no­mie pour les gens riches ou les cu­rieux ». Mais tout ce­la va chan­ger, à très grande vi­tesse. « D’ici

trois à cinq ans, pré­dit Li­sa, nous en­tre­rons dans un monde où l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive se­ra sim­ple­ment l’éco­no­mie. »

Toute l’éco­no­mie.

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