Chine : opé­ra­tion mains propres à Pé­kin

Au­cun cor­rom­pu n’est à l’abri. Tel est le nou­veau cre­do du nu­mé­ro un chi­nois, Xi Jin­ping. Sa cible ? Les “princes rouges” dont les for­tunes se chiffrent en mil­liards d’eu­ros

L'Obs - - Sommaire - De notre cor­res­pon­dante Ur­su­la Gau­thier

Au­cun cor­rom­pu n’est à l’abri. Tel est le nou­veau cre­do du nu­mé­ro un chi­nois, Xi Jin­ping. Sa cible ? Les « princes rouges » dont les for­tunes se chiffrent en mil­liards d’eu­ros

C’est un couple vi­si­ble­ment très épris. Lui, lu­nettes sages et pe­tit bedon, s’ap­pelle Fan Yue. Elle, fine liane aux grands yeux, se nomme Ji Yin­gnan. Ils fi­gurent sur des cen­taines de pho­tos et de vi­déos pos­tées sur les ré­seaux so­ciaux. On les voit dans une su­perbe pis­cine pri­vée, ou tout sim­ple­ment au lit… Pour­quoi l’idylle a-t-elle été je­tée en pâ­ture aux in­ter­nautes ? Parce que la jeune femme a fi­ni par ap­prendre que son « fian­cé » était ma­rié et père d’un ado. Un af­front in­ex­piable aux yeux de la ra­vis­sante Ji Yin­gnan, pré­sen­ta­trice sur la chaîne na­tio­nale, qui se dé­couvre re­lé­guée au rang hu­mi­liant de « concu­bine ». En chi­nois, on les ap­pelle de fa­çon pé­jo­ra­tive er­nai, « deuxième femme », ou xiao­san, « petite troi­sième ».

Ce qui émous­tille en­core plus la Toile, c’est que le ma­ri ca­va­leur est aus­si le di­rec­teur ad­joint des ar­chives du Par­ti. Or il a cou­vert sa dul­ci­née de ca­deaux somp­tueux : four­rures, dia­mants, vê­te­ments de grande marque, et même une Porsche blanche, pour un to­tal de 10 mil­lions de yuans (1,2mil­lion d’eu­ros). Ce n’est pas avec un sa­laire de fonc­tion­naire que l’on peut se payer ce genre d’ex­tras. Alors, se de­mandent des mil­lions d’in­ter­nautes, d’où vient la for­tune de l’ar­chi­viste du Par­ti ?

Fan Yue, qui a été dé­mis de ses fonc­tions, est pro­ba­ble­ment en train de s’ex­pli­quer avec les en­quê­teurs de la re­dou- table Com­mis­sion cen­trale de Dis­ci­pline, l’or­ga­nisme du Par­ti char­gé d’ins­truire les dos­siers de cor­rup­tion. De­puis deux ou trois ans, d’in­nom­brables di­ri­geants sont tom­bés après avoir été cloués au pi­lo­ri sur les ré­seaux so­ciaux, dé­non­cés par une amante dé­lais­sée ou une épouse trom­pée. Pé­kin a dé­ci­dé de sé­vir. D’une part, en dé­ployant une cen­sure stricte contre

les bruits d’al­côve mis en ligne. D’autre part, en pu­nis­sant sé­vè­re­ment les cou­pables. Cer­taines villes viennent même d’in­ter­dire l’adul­tère à leurs cadres « y com­pris en de­hors des heures de tra­vail ».

Au pays des em­pe­reurs aux mille concu­bines, tous les « pe­tits em­pe­reurs » qui pros­pèrent à l’ombre de la dy­nas­tie rouge trouvent en ef­fet

nor­mal d’af­fi­cher une ou plu­sieurs er­nai. « Avoir une jeune et jo­lie maî­tresse est au­jourd’hui un signe in­dis­pen­sable de réus­site, voire de vi­ri­li­té,

ex­plique un jour­na­liste. D’où ce pa­ra­doxe que les plus cor­rom­pus sont aus­si ceux qui se mettent le plus en dan­ger d’être dé­mas­qués par leurs dul­ci

nées… » Une étude ré­cente de l’uni­ver­si­té du Peuple montre en ef­fet que 95% des cadres condam­nés pour cor­rup­tion en­tre­tiennent aus­si une ou plu­sieurs re­la­tions ex­tracon­ju­gales.

Pour le nu­mé­ro un chi­nois, Xi Jin­ping, le pro­blème n’est pas le re­lâ­che­ment des moeurs, mais la dis­pa­ri­tion de toute mo­rale et les consé­quences gra­vis­simes que celle-ci fait pe­ser sur la sur­vie du ré­gime. Les scan­dales qui se suc­cèdent à un rythme hallucinant le montrent : les ri­poux ne sont pas seule­ment des chauds la­pins, ils com­mettent aus­si toute une sé­rie d’abus graves, vols, viols, dé­tourne- ments, jeu, al­cool, drogue, voire meurtres. De­puis que le com­mu­nisme ne sub­siste plus que dans le nom du par­ti unique au pou­voir, la so­cié­té chi­noise tout en­tière est dé­bous­so­lée. Mais c’est chez ses di­ri­geants que le pour­ris­se­ment est le plus fla­grant.

Il faut dire que le jeu en vaut la chan­delle. Un pe­tit fonc­tion­naire comme Ma Jun­fei, di­rec­teur ad­joint du bu­reau des che­mins de fer à Hoh­hot, en Mon­go­lie-In­té­rieure, a réus­si à ac­cu­mu­ler 15 mil­lions d’eu­ros en vingt-deux mois. Les en­quê­teurs ont trou­vé chez lui des mon­tagnes de billets, 88 mil­lions de yuans (10,5 mil­lions d’eu­ros), 4,19 mil­lions de dol­lars, 300 000 eu­ros, 20 000 livres Ster­ling, ain­si que 43 ki­los d’or. Chez un autre fonc­tion­naire, di­rec­teur ad­joint du dé­par­te­ment du Char­bon à Pé­kin, 32 va­lises conte­nant plus de 100 mil­lions de yuans (12 mil­lions d’eu­ros) ont été sai­sies. Pour comp­ter les billets, les ins­pec­teurs ont dû uti­li­ser seize ma­chines de comp­tage élec­triques, dont quatre ont grillé par suite de sur­chauffe.

Mais il faut se tour­ner vers les di­ri­geants les plus éle­vés pour sai­sir l’am­pleur du dé­fi. Des sec­teurs en­tiers de l’éco­no­mie chi­noise sont au­jourd’hui entre les mains de ces « grandes fa­milles ». A la tête de for­tunes qui se chiffrent en cen­taines de mil­lions, voire en mil­liards d’eu­ros, les « princes rouges » ont ten­dance à dé­fendre leurs in­té­rêts avant ceux du pays ou même du Par­ti. « Les élites qui ont pous­sé au développement pen­dant les vingt der­nières an­nées ont beau­coup chan­gé. Elles sont de­ve­nues une caste pa­ra­site qui confisque les ri­chesses et ma­ni­pule la po­li­tique à son pro­fit », es­time Wang Yong, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de sciences po­li­tiques et de droit de Pé­kin.

« Xi Jin­ping sait que la cor­rup­tion est son pro­blème nu­mé­ro un, que s’il ne fait rien, le sys­tème s’ef­fon­dre­ra, ex­plique

un Pé­ki­nois bien ren­sei­gné. C’est pour­quoi il a lan­cé dès son ar­ri­vée en 2012 une grande opé­ra­tion “ma­ni pu­lite”. Une vraie, pas de la poudre aux yeux. » Même les ob­ser­va­teurs les plus scep­tiques re­con­naissent l’ef­fi­ca­ci­té de la cam­pagne. Il suf­fit d’ob­ser­ver l’ef­fet des consignes de fru­ga­li­té édic­tées en 2012. La fin des ban­quets pha­rao­niques aux frais de l’Etat a en­traî­né une chute de 90% des im­por­ta­tions d’ai­le­rons de re­quin ! L’in­ter­dic­tion de re­ce­voir des « ca­deaux », une chute de 66% des ventes d’al­cools chi­nois, une baisse sen­sible des im­por­ta­tions d’al­cools étran­gers et de marques comme Pra­da, Vuit­ton et Guc­ci.

C’est à Wang Qi­shan, un al­lié de poids consi­dé­ré comme le di­ri­geant chi­nois le plus ca­pable et le plus « propre », que Xi Jin­ping a confié la tâche de net­toyer les écu­ries d’Au­gias. Wang di­rige d’une main de fer la Com­mis­sion cen­trale de Dis­ci­pline du Par­ti, dont le seul nom fait trem­bler tous les bu­reau­crates du pays. Se­lon les mé­dias of­fi­ciels, 180 000 cadres com­pro­mis ont été pu­nis en 2013, dont une tren­taine de très hauts di­ri­geants de ni­veau de vice-mi­nistre et au-des­sus. Les unes après les autres, les pro­vinces se mettent dé­sor­mais à li­cen­cier leurs « cadres nus », ces res­pon­sables prêts à dé­cam­per après avoir en­voyé à l’étran­ger femme, en­fants et biens mal ac­quis, mais qui, en at­ten­dant de ti­rer leur ré­vé­rence, conti­nuent stoïque-

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