Sé­rie : les mys­tères de l’an­née

Ils étaient nés hors ma­riage, un crime dans la très ca­tho­lique ré­pu­blique ir­lan­daise. 796 en­fants sont morts dans l’or­phe­li­nat de la ville de Tuam entre 1925 et 1961. Mais ils n’ont pas été en­ter­rés dans le ci­me­tière de la ville…

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyée spé­ciale en Ir­lande Doan Bui

Les bé­bés fan­tômes de l’Ir­lande 44 Sciences : un quo­ti­dien très quan­tique

On en­tend des rires. Sur l’aire de jeux, man­gée par l’herbe folle, un to­bog­gan fa­ti­gué: les ga­mins viennent là pour ta­per le bal­lon, ou traî­ner. Avant qu’on ne construise cette aire, il y a sept ans, ils étaient dé­jà ir­ré­sis­ti­ble­ment ai­man­tés par l’en­droit. C’était alors un ter­rain vague, en­cer­clé d’im­meubles et de pa­villons, construits dans les an­nées 1970, à Tuam, une petite ville du nord-ouest de l’Ir­lande. En re­vanche, pas plus au­jourd’hui qu’hier au­cun en­fant ne cha­hute dans le jar­din clos qui jouxte le ter­rain. Au fond, il y a une Vierge Ma­rie et une pierre où ilest mar­qué « Ala­mé moi­rede tous ceux­quis on­ten­ter­ré­si­ci ». Les ha­bi­tants du quar­tier en prennent soin, de­puis qua­rante ans. Dans le voi­si­nage, tout le monde sait que, quelque part sous le sol, re­posent des corps de bé­bés. Les « home ba­bies », comme on les ap­pe­lait, les en­fants de l’or­phe­li­nat.

Il reste en­core des bouts de l’en­ceinte en pierre qui en­cer­clait cette ins­ti­tu­tion do­mi­nant la ville. Elle oc­cu­pait un ter­rain de plu­sieurs hec­tares. Elle a fer­mé en 1961. Pen­dant une di­zaine d’an­nées, l’im­mense bâ­tisse grise a conti­nué à

pro­vo­quer des cau­che­mars chez les en­fants à qui les pa­rents di­saient: « Si tun’es­pas sage, ont ’en­ver­raàl’ or­phe­li­nat! » Et puis, dans les an­nées 1970, les bull­do­zers sont ve­nus. Ils ont tout cas­sé et re­tour­né le sol. Des choses étranges sont alors re­mon­tées à la sur­face: beau­coup d’os. On n’en a pas trop par­lé, il fal­lait ter­mi­ner les construc­tions, mais cer­tains se sou­viennent. Un jour de 1975, Fran­nie Hop­kins, 12 ans, et Bar­ry Swee­ney, son co­pain d’école, sont ve­nus jouer sur le chan­tier. « Il y avait une es­pèce de trou, avec un cou­vercle. On a sou­le­vé le cou­vercle. Des­sous, il y avait plein de pe­tits sque­lettes », ra­conte le pre­mier. Il a au­jourd’hui 51 ans, il a été casque bleu pour l’ONU pen­dant quinze ans, mais la vi­sion de ces pe­tits crânes en­tas­sés reste en­core nette dans sa mé­moire. « Quand on l’a ra­con­té à nos pa­rents, ils nous ont in­ter­dit de re­ve­nir jouer sur le­ter­rain. Onest re­ve­nus, bien sûr. Mais il n’y avait plus rien. Les gens du chan­tier avaient rem­blayé et­mis de

la­ter­re­par-des­sus. » Un prêtre est ve­nu en­suite pour bé­nir l’en­droit. Dans ce coin du ter­rain, res­té non construit, les ha­bi­tants ont dé­ci­dé de faire un pe­tit jar­din du sou­ve­nir. Pour qui exac­te­ment? Pour com­bien de dis­pa­rus?

Il a fal­lu l’opi­niâ­tre­té de Ca­the­rine Cor­less, femme d’agri­cul­teur, pas­sion­née d’his­toire lo­cale et de gé­néa­lo­gie, pour dé­cou­vrir le nombre d’en­fants morts dans ce lieu. Elle-même, fille du pays, a gar­dé le sou­ve­nir de ces pen­sion­naires, ombres grises, si tristes, qui mar­chaient en rangs dans les rues de Tuam: « On les en­ten­dait, sur­tout, avec leurs grosses ga­loches qui ra­claient le sol. Jus­qu’à 7 ans, ils ve­naient à l’école avec nous. Mais per­sonne ne leur par­lait, ils étaient as­sis au fond, à l’écart. Et, le soir, les re­li­gieuses les fai­saient sor­tir dix mi­nutes avant. » Les home ba­bies n’étaient pas des en­fants comme les autres. Ils étaient des en­fants illé­gi­times, des bâ­tards. Leurs mères étaient des « filles per­dues », comme on les ap­pe­lait, des femmes tom­bées en­ceintes hors ma­riage. Elles ve­naient ac­cou­cher à l’or­phe­li­nat, avaient le droit de res­ter un an au­près de leur en­fant, puis étaient en­suite en­voyées dans les tris­te­ment cé­lèbres Mag­da­lene

laun­dries, ces blan­chis­se­ries-pri­sons où elles tra­vaillaient, gra­tui­te­ment, en­fer­mées par­fois pen­dant toute leur vie. Les ga­mins, eux, res­taient. Cer­tains étaient adop­tés, sou­vent aux Etats--

Unis, d’autres, mis en pen­sion dans des fa­milles de la cam­pagne en­vi­ron­nante à qui ils four­nis­saient une maind’oeuvre cor­véable à mer­ci.

Comme dans toutes les ins­ti­tu­tions de ce genre, le taux de mor­ta­li­té était ef­fa­rant. Le « ma­rasme », le nom mé­di­cal de la mal­nu­tri­tion, fai­sait des ra­vages. Les épi­dé­mies in­fan­tiles, tu­ber­cu­lose, rou­geole et autres, aus­si. En fai­sant des re­cherches, Ca­the­rine s’est in­ter­ro­gée sur ce qu’étaient de­ve­nus tous ces en­fants morts. Elle a de­man­dé leurs cer­ti­fi­cats de dé­cès, en com­men­çant en 1925, date de l’ou­ver­ture du lieu. L’idée était juste d’ins­crire les noms sur une plaque du sou­ve­nir. Les do­cu­ments se sont ac­cu­mu­lés.

Au to­tal, elle a dé­comp­té 796en­fants morts, mais elle n’a ja­mais su où ils avaient été en­ter­rés. « J’ai­dé­pouillé les re­gis­tresde tous les ci­me­tiè­resdes en­vi­rons, dit-elle. Rien. » Te­re­sa Kin­ley, qui pré­side le co­mi­té des ha­bi­tants de Tuam s’oc­cu­pant de ré­col­ter de l’ar­gent pour éri­ger un mé­mo­rial en sou­ve­nir des bé­bés morts, ra­conte: « Per­son­nene sa­vait­ce­quise pas­sait der­riè­reles murs du “Home”. Il au­rait suf­fi aux re­li­gieuses det-ra­ver­ser­la­rue, pour­ve­nirles en­ter­re­rau ci­me­tiè­re­de­la ville. Maisces en­fants étaient des en­fants illé­gi­times. Elles les ont donc en­ter­rés à la sau­vette

dans l’en­ceinte de l’or­phe­li­nat. » Où, exac­te­ment? Sous l’aire de jeux, du pe­tit jar­din, où se trou­vait jus­te­ment une fosse sep­tique? C’est l’hy­po­thèse que pri­vi­lé­gient Ca­the­rine Cor­less et les ha­bi­tants du quar­tier.

Après la ré­vé­la­tion du scan­dale au prin­temps der­nier, une com­mis­sion d’en­quête gou­ver­ne­men­tale a été nom­mée, avec à sa tête Yvonne Mur­phy, une juge à la re­traite, un pro­fil de haut ca­libre: c’est elle qui, en 2009, a ren­du un rap­port sur les abus sexuels dans le dio­cèse de Du­blin. L’en­quête doit faire la lu­mière sur ce qui s’est pas­sé à Tuam mais aus­si dans toutes les autres « mai­sons mère-en­fant », comme on les ap­pelle en Ir­lande. Le drame des bé­bés sans sé­pul­ture est en ef­fet tris­te­ment ba­nal. A Du­blin, l’as­so­cia­tion des Sur­vi­vants de Be­tha­ny, du nom d’un or­phe­li­nat pro­tes­tant, en a dé­comp­té 219. A Cork, ceux de la mai­son de Bess­bo­rough parlent de plus de 600. Par­tout, les ré­vé­la­tions pour­raient être ex­plo­sives: des his­to­riens sug­gèrent que nombre de ces pen­sion­naires ont été des co­bayes pour des es­sais de vac­cins.

Les bé­bés morts ir­lan­dais ont fait la une des jour­naux de la pla­nète en­tière. Sur place, la boîte de Pan­dore s’est ou­verte. Une nou­velle fois, après les scan­dales sur les abus sexuels dans le cler­gé, puis le rap­port gou­ver­ne­men­tal ren­du l’an der­nier sur la ser­vi­tude des femmes en­fer­mées dans les Mag­da­lene

laun­dries, le pays se jette son pas­sé en pleine fi­gure. Le suc­cès du film « Mag­da­lene Sis­ters », en 2002, ou, l’an­née pas­sée, de « Phi­lo­me­na », le film de Ste­phen Frears, qui ra­conte la quête d’une mère à la re­cherche du fils qu’elle a dû aban­don­ner, le montre: le pays est au­jourd’hui ob­sé­dé par ce pas­sé qu’il a long­temps re­fu­sé de voir. « Avec la crise éco­no­mique, notre rêve d’une Ir­lande triom­phante a cou­lé. On s’est au contraire en­ga­gé dans une phase d’au­to­cri­tique très vio­lente de notre his­toire. Et de l’Eglise ca­tho­lique, un bouc émis­saire

très pra­tique », dit Lind­sey Ear­nerByrne, his­to­rienne à l’uni­ver­si­té de Du­blin. « A Bel­fast, en Ir­lande du Nord, nous étions sous em­prise pro­tes­tante, mais c’est exac­te­ment la même chose qui s’est pas­sée », ex­plique en ef­fet Mar­ga­ret McGu­ckey, elle-même née dans l’une de ces ins­ti­tu­tions. De l’île tout en­tière, les femmes fuyaient en ba­teau en An­gle­terre. On les ap­pe­lait les PFI, « pre

gnant from Ire­land ». C’est en­core le cas au­jourd’hui, puisque l’avor­te­ment est tou­jours in­ter­dit. « Si­non, dit l’his­to­rienne, qu’elles ne prennent plus le ba­teau, mais des vols low cost. » Ou meurent, par­fois, comme cette jeune femme qui, en 2012, n’a pu ob­te­nir une in­ter­rup­tion de gros­sesse alors que sa san­té était en dan­ger.

Da­vid Burke, ré­dac­teur en chef du « Tuam He­rald », le pre­mier à avoir ra­con­té l’his­toire de l’or­phe­li­nat de sa ville, le sou­ligne: « On a tous eu dans nos fa­milles une tante exi­lée dans une “Mag­da­lene laun­dry” après une gros­sesse illé­gi­time. » La di­ri­geante du Par­ti tra­vailliste, Joan Bur­ton, a ré­vé­lé, après le scan­dale, qu’elle-même avait été un de ces en­fants privés de mère. Elle au­rait dû être en­voyée aux Etats-Unis, comme beau­coup le furent, mais, ma­lade, elle est fi­na­le­ment res­tée en Ir­lande, où une famille l’a adop­tée.

Bien sûr, cer­tains édi­to­ria­listes ont fus­ti­gé « l’ob­ses­sion de la re­pen­tance » et ten­té de mettre en doute la vé­ra­ci­té des faits rap­por­tés. Des ta­bloïds avaient en ef­fet exa­gé­ré le scan­dale en ti­trant: « 800 bé­bés je­tés dans une fosse

sep­tique. » Au­jourd’hui, il n’y a tou­jours au­cune cer­ti­tude sur l’en­droit pré­cis où ont échoué les 796 pe­tits morts de Tuam. On ne le sau­ra peut-être d’ailleurs ja­mais. Est-ce le plus im­por­tant? De­puis le scan­dale, Ca­the­rine Cor­less a re­çu une cen­taine de mails. Cer­tains ve­naient de femmes qui ont dû aban­don­ner leur en­fant et qui, en­fin, osent en par­ler. D’autres, d’an­ciens pen­sion­naires qui cherchent au­jourd’hui des traces de leur mère.

John Rodgers est né dans le Home. Après avoir pas­sé des an­nées en Aus­tra­lie, puis au Royaume-Uni, il est re­ve­nu s’ins­tal­ler dans la ré­gion, à William­stown. Pen­sif, il contemple le jar­din où re­posent les en­fants. « J’au­rais pu être l’un deux. Je n’étais pas bien cos­taud… J’étais si seul. On était une cen­taine lais­sés à l’aban­don. Ça tour­nait beau­coup. Entre ceux qui par­taient pour l’adop­tion et les nou­veaux, il était im­pos­sible de se faire des amis… » Quand il a eu 1 an, comme c’était la règle, Bri­die, sa mère, a été en­voyée dans la Mag­da­lene laun

dry de Gal­way, à une tren­taine de ki­lo­mètres de là, ne gar­dant comme sou­ve­nir de son fils ado­ré qu’une boucle de che­veux blonds. A l’âge de 7 ans, ce­lui­ci est adop­té par une famille de fer­miers des en­vi­rons. Bien des an­nées plus tard, Bri­die réus­sit à s’en­fuir de la blan­chis­se­rie. Elle veut ré­cu­pé­rer son fils. Il a alors 15 ans. Il la re­jette. « Pour moi, c’était une cri­mi­nelle, puis­qu’elle était re­cher­chée. » Les fer­miers re­fusent de rendre leur en­fant adop­tif. Ils donnent de l’ar­gent à Bri­die pour qu’elle s’exile au Royaume-Uni. « Elle a ten­té de me re­voir, en­suite, bien des fois. Je n’étais pas prêt. Ce n’est qu’à la tren­taine, bien long­temps après, que j’ai re­noué avec elle », dit le sexa­gé­naire. En 2006, il a écrit un livre en hom­mage à la vie de sa

mère. « Il est pa­ru après sa mort. Elle n’en vou­lait pas. Jus­qu’au bout, elle a eu honte de ce qu’elle était. »

Ca­the­rine Cor­less, celle qui a ré­vé­lé le scan­dale

John Rodgers, né dans l’or­phe­li­nat de Tuam, montre la pho­to de sa mère, dont il a été sé­pa­ré à l’âge de 1 an

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