Di­ri­gés par Jean Da­niel Pierre Dar­dot et Ch­ris­tian La­val

Ni li­bé­ra­lisme ni com­mu­nisme : le temps du « com­mun »

L'Obs - - Sommaire - Un en­tre­tien avec Pierre Dar­dot et Ch­ris­tian La­val

Le Nou­vel Ob­ser­va­teur La no­tion de « com­mun » est ap­pa­rue ces der­nières an­nées dans le dis­cours po­li­tique. D’où vient-elle et que dé­signe-t-elle?

Ch­ris­tian La­val Il faut y voir une ré­ponse à l’ex­ten­sion du do­maine de la pro­prié­té pri­vée de­puis qua­rante ans. Le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion a tou­ché des sec­teurs aus­si différents que l’eau, les se­mences, les cel­lules, les droits de pol­luer, les ondes, les mé­di­ca­ments tra­di­tion­nels. Les mou­ve­ments po­li­tiques qui luttent contre ce pro­ces­sus ont alors fait le rap­pro­che­ment avec la pri­va­ti­sa­tion des terres com­mu­nales à par­tir du xve siècle en An­gle­terre. Les commons (que l’on peut aus­si tra­duire par les « com­mu­naux ») étaient des terres de pâ­ture, des fo­rêts, des ri­vières, des étangs ap­par­te­nant à un sei­gneur lo­cal ou à un ordre ec­clé­sias­tique, mais qui fai­saient l’ob­jet d’un usage col­lec­tif ré­gi par des droits cou­tu­miers. Du­rant des pé­riodes dé­fi­nies pré­ci­sé­ment, tout le monde pou­vait y faire paître ses ani­maux, y chas­ser, y pê­cher. Sans em­pê­cher les rap­ports de do­mi­na­tion, le sys­tème per­met­tait aux pauvres de sub­sis­ter. Or, à la sor­tie du Moyen Age, les pro­prié­taires ont en­tre­pris de dé­man­te­ler ces usages. Ils ont bor­né les champs, plan­té des haies, construit des bar­rières, avec le sou­tien d’Hen­ri VIII – ce n’est pas pour rien si « l’Uto­pie » de Tho­mas More, qui pa­raît à ce mo­ment-là, condamne la pro­prié­té pri­vée.

Pierre Dar­dotMarx a fait des en­clo­sures la scène pri­mi­tive du ca­pi­ta­lisme: c’est avec elles que se joue la pre­mière phase de consti­tu­tion du ca­pi­tal fon­cier. Or il peut

sem­bler que l’on as­siste au­jourd’hui à une nou­velle forme d’ac­cu­mu­la­tion pri­mi­tive, non plus seule­ment sur les terres, mais sur à peu près tout, sur le vi­vant­comme sur les connais­sances: les en­tre­prises se jettent sur tout ce qui peut se trans­for­mer en bre­vets, en di­vi­dendes, en co­py­rights, en droits de péage. C’est donc par rai­son­ne­ment ana­lo­gique que les al­ter­mon­dia­listes, les éco­lo­gistes, les ha­ckers ou en­core cer­tains ju­ristes amé­ri­cains ont ré­veillé la vieille fi­gure des en­clo­sures et des

commons.

Les éco­no­mistes ont eux aus­si contri­bué à ré­veiller le terme, no­tam­ment Eli­nor Os­trom, à qui ses tra­vaux sur le com­mun ont va­lu le prix No­bel d’éco­no­mie en 2009.

C. La­valL’un des mé­rites des tra­vaux d’Eli­nor Os­tro­mest d’avoir don­né au mot une lé­gi­ti­mi­té aca­dé­mique. Etu­diant un vaste en­semble de res­sources na­tu­relles (eau, pâ­tu­rage, etc.), elle a mon­tré que la ges­tion « com­mune » par co­opé­ra­tion se ré­vé­lait net­te­ment plus ef­fi­cace que la ges­tion par le mar­ché ou par l’Etat. Elle a éga­le­ment re­pé­ré des règles de co­ges­tion va­lables uni­ver­sel­le­ment, puis a éten­du ses re­cherches aux res­sources im­ma­té­rielles, comme l’in­for­ma­tion, la connais­sance ou in­ter­net, et elle y a re­trou­vé les mêmes in­va­riants co­opé­ra­tifs. Mais pour elle, ce type de ges­tion reste un fait à consta­ter et non à gé­né­ra­li­ser. Elle n’a pas fait du com­mun la ma­trice d’un pro­jet po­li­tique qui per­met­trait de sor­tir de la dua­li­té du mar­ché et de l’Etat.

Vous in­sis­tez beau­coup sur ce point: le com­mun,

ce n’est ni le pri­vé ni l’éta­tique. Est-ce à dire que, par exemple, pour vous, les ser­vices pu­blics gé­rés par l’Etat ne re­lè­ve­raient pas de la ca­té­go­rie du com­mun?

C. La­val En France, on as­so­cie le ser­vice pu­blic à l’Etat. Tout ce qui est éta­tique est ré­pu­té « so­cial », « de gauche », « pro­gres­siste ». Or ce n’est pas si simple. Dès la fin des an­nées 1970, Fou­cault avait mon­tré comment le néo­li­bé­ra­lisme, c’est-à-dire la gé­né­ra­li­sa­tion de la concur­rence dans toutes les ac­ti­vi­tés hu­maines (édu­ca­tion, san­té, com­por­te­ments in­di­vi­duels), loin d’être le fonc­tion­ne­ment spon­ta­né des so­cié­tés hu­maines, était un pro­jet po­li­tique dont l’ap­pli­ca­tion né­ces­si­tait l’ac­tion puis­sante de l’Etat. Pour pri­va­ti­ser, pour dé­ré­gu­ler, pour im­po­ser la loi du pro­fit, il faut un Etat fort, comme on le voit aux Etats-Unis ou en Chine. Il convient donc de sor­tir de la fausse al­ter­na­tive « mar­ché ou Etat », car en réa­li­té les deux vont en­semble.

P. Dar­dotMême lorsque l’Etat conti­nue d’as­su­mer le fonc­tion­ne­ment de vé­ri­tables ser­vices « pu­blics », ceux­ci n’en de­viennent pas pour au­tant des ser­vices « com­muns ». Certes, cha­cun est sup­po­sé jouir d’un même ac­cès à l’école, à l’hô­pi­tal ou au train, mais on doit ac­cep­ter en échange de se trans­for­mer en usa­ger pas­sif, lais­sant le mo­no­pole de la ges­tion à l’Etat. Le com­mun, au contraire, se dé­fi­nit par l’éga­li­té non seule­ment dans l’ac­cès, mais aus­si dans l’éla­bo­ra­tion des buts de l’ac­ti­vi­té: le com­mun est ce dont nous nous oc­cu­pons à plu­sieurs, ce qui fait l’ob­jet d’une dé­ci­sion col­lec­tive qui nous en­gage et nous oblige – une si­gni­fi­ca­tion qui se trouve dans l’éty­mo­lo­gie la­tine du mot: cum veut dire « avec » et mu­nus évoque l’idée de tâche col­lec­tive et d’obli­ga­tion mu­tuelle.

Mais le com­mun, n’est-ce pas tout sim­ple­ment la Terre, qui appartient à tous les hommes et dont ils ont en­semble la res­pon­sa­bi­li­té?

P. Dar­dotOn se re­pré­sente fré­quem­ment le com­mun sous la forme des res­sources na­tu­relles, par exemple l’eau, l’air ou la fo­rêt. On sup­pose qu’un cer­tain type de biens pos­sèdent des qua­li­tés in­trin­sèques qui les fe­raient re­le­ver du com­mun. Le pro­blème de ce rai­son­ne­ment, c’est qu’il re­vient à confier de ma­nière fic­tive à la na­ture la res­pon­sa­bi­li­té de fixer à l’avance l’or­ga­ni­sa­tion des ac­ti­vi­tés hu­maines. Tel bien se­rait « na­tu­rel­le­ment » un com­mun, tel autre re­lè­ve­rait « na­tu­rel­le­ment » du mar­ché, ou de l’Etat. Les choses com­munes ( res com­munes), dans une longue tra­di­tion juridique et éco­no­mique, c’est ce qu’il est im­pos­sible de s’ap­pro­prier physiquement. Pour nous, il im­porte de dé­na­tu­ra­li­ser le com­mun et, si­mul­ta­né­ment, de le po­li­ti­ser pour le pen­ser comme la for­mule même de la dé­mo­cra­tie. Ain­si, il n’appartient pas à la na­ture de la connais­sance de de­voir être par­ta­gée: pen­dant des mil­lé­naires, la connais­sance est res­tée l’apa­nage de quelques-uns. C’est un choix col­lec­tif qui en a fait un ob­jet de par­tage. Le fait d’être un com­mun n’est nul­le­ment un trait éter­nel. Ce­la dé­pend en­tiè­re­ment d’un acte po­li­tique, d’une dé­ci­sion de mise en com­mun. Aris­tote dé­fi­nis­sait le bien com­mun comme ce qui est l’ob­jet d’une dé­li­bé­ra­tion com­mune. Re­te­nons cette le­çon: le com­mun est le vrai prin­cipe po­li­tique de la dé­mo­cra­tie.

Vous ap­pe­lez de vos voeux un pro­jet po­li­tique fon­dé sur le com­mun. Comment s’y prendre?

C. La­valDe­vant les me­naces de des­truc­tion du vi­vant et de la so­cié­té liées à l’ex­pan­sion du ca­pi­ta­lisme, des mou­ve­ments sur­viennent, cherchent des for­mules alternatives et té­moignent de l’as­pi­ra­tion à re­prendre la main sur les af­faires com­munes. Il y a un dé­sir de com­mun, qui n’est certes pas uni­ver­sel­le­ment par­ta­gé, mais suf­fi­sam­ment fort pour que la ques­tion soit po­sée au ni­veau mon­dial. L’oc­cu­pa­tion de la place Tak­sim d’Is­tan­bul, par exemple, s’est re­ven­di­quée de la tra­di­tion dé­mo­cra­tique de la Com­mune de Pa­ris. L’idée de la ré­vo­lu­tion comme trans­for­ma­tion de la so­cié­té vers un mo­dèle de dé­mo­cra­tie gé­né­ra­li­sée re­com­mence à se po­ser.

P. Dar­dotPour l’ins­tant, les ini­tia­tives prennent sou­vent la forme d’ex­pé­riences lo­cales, avec un re­fus as­su­mé de toute or­ga­ni­sa­tion hié­rar­chi­sée. Nous ne sommes pas contre cette lo­gique d’ex­pé­ri­men­ta­tion, mais nous ne pen­sons pas que cette mé­thode de contour­ne­ment par l’ex­té­rieur soit suf­fi­sante. Il faut lut­ter à l’in­té­rieur de tous les champs d’ac­ti­vi­té. Dans le secteur pri­vé, il faut trans­for­mer l’en­tre­prise pour en faire un vrai lieu de dé­mo­cra­tie. Dans le secteur éta­tique, il faut ou­vrir la ges­tion des ser­vices pu­blics aux sa­la­riés, aux usa­gers et aux ci­toyens. Le com­mun doit de­ve­nir un véritable prin­cipe po­li­tique qui ir­rigue tous les sec­teurs de nos so­cié­tés.

Ma­ni­fes­tants sur la place Tak­sim à Is­tan­bul, le 22 juin 2013 ap­pe­lant à la dé­mis­sion du Pre­mier mi­nistre. « L’oc­cu­pa­tion de la place s’est re­ven­di­quée de la tra­di­tion dé­mo­cra­tique de la Com­mune de Pa­ris » (Ch­ris­tian La­val)

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