“MA PETITE TARTE SU­CRÉE”

Ve­nue de Ca­li­for­nie, la dic­ta­ture de l’es­time de soi fait des ra­vages dans une jeu­nesse amé­ri­caine trop adu­lée par ses pa­rents

L'Obs - - Dossier - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT À NEW YORK PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT

« Vous n’êtes pas spé­ciaux. Vous n’êtes pas ex­cep­tion­nels. » Ce ma­tin de juin 2012, en pro­non­çant son dis­cours de­vant les di­plô­més de l’école pu­blique se­con­daire de Wel­les­ley, dans le Mas­sa­chu­setts, Da­vid McCul­lough ne s’at­tend pas à de­ve­nir l’ob­jet de toutes les at­ten­tions. La cé­lé­bri­té, c’est bon pour son père, l’his­to­rien qui porte le même nom. Lui n’est qu’un prof d’an­glais de Wel­les­ley amou­reux de son bou­lot. Et sou­cieux de ra­bo­ter un peu l’ego des chers ados. « Vous avez été pous­sés du coude, ca­jo­lés, câ­li­nés et im­plo­rés, dit-il. Vous avez été fê­tés, flat­tés et ap­pe­lés “swee­tie pie” [ma petite tarte su­crée]. Et oui, nous avons as­sis­té à vos matchs, vos pièces de théâtre, vos ré­ci­tals, vos concours scien­ti­fiques. » Pour­tant, « n’ima­gi­nez pas que vous soyez spé­ciaux. Parce que vous ne l’êtes pas […]. Vous sa­vez, si tout le monde est spécial, plus per­sonne ne l’est. Si tout le monde re­çoit un tro­phée, les tro­phées ne veulent plus rien dire. Dans notre com­pé­ti­tion dar­wi­nienne des uns avec les autres, non dite mais guère sub­tile […], nous autres les Amé­ri­cains en sommes ve­nus, à notre dé­tri­ment, à pré­fé­rer les titres et les dis­tinc­tions plu­tôt que les vrais ac­com­plis­se­ments ».

Stu­peur dans le pu­blic. En quelques jours, la vi­déo du dis­cours de­vient un must sur YouTube. Quelques ré­ac­tions ou­tra­gées, beau­coup de louanges ex­ta­tiques : en­fin, quel­qu’un dé­mo­lit la dic­ta­ture de l’es­time de soi ! Cette sel­fes­teem qui pousse les pa­rents à s’ex­ta­sier – Won­der­ful ! Ama­zing ! – sur l’ac­com­plis­se­ment le plus in­si­gni­fiant de leur môme et à tout faire pour qu’il ne se sente ja­mais ra­bais­sé. Qui pré­fère à Char­lie Brown, le ma­gni­fique lo­ser de « Pea­nuts », les per­son­nages des des­sins ani­més de Pixar qui de­viennent des hé­ros sans trop se fou­ler. « Je ren­contre (1) « Teach Your Children Well », par Ma­de­line Le­vine. Har­perCol­lins, 2012.

des pa­rents qui se vantent de n’avoir ja­mais dit non à leur en­fant » , dit Mike, un Amé­ri­cain de Park Slope, à Brook­lyn. « Au lieu d’un non sans ap­pel, vous leur dites : “Pour­quoi n’es­saies-tu pas plu­tôt de cette

fa­çon ?” » , confirme Anne, son épouse fran­çaise. A Brook­lyn, où les couples fran­co-amé­ri­cains sont nom­breux, le par­tage des tâches bon flic-mau­vais flic se fait très vite : le pa­rent amé­ri­cain ca­jole et en­cou­rage, le fran­çais fait la moue: « Moui, pas mal ton car­net. » Mais au bout du compte, l’école et la so­cié­té as­su­rant une dis­tri­bu­tion à jet conti­nu de gom­mettes-ré­com­penses, badges ineptes et mé­dailles bi­don pour avoir par­ti­ci­pé, la conta­gion n’épargne per­sonne. La preuve ? Trou­vez-moi un kid amé­ri­cain qui ne soit pas per­sua­dé de pou­voir de­ve­nir un jour pré­sident des Etats-Unis !

Comme tou­jours, le mou­ve­ment est par­ti de Ca­li­for­nie. Pous­sé par l’idéa­lisme d’un élu, l’Etat crée en 1987 une « com­mis­sion pour pro­mou­voir l’es­time de soi et la res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle et sociale », do­tée d’un bud­get de 735 000 dol­lars. Les co­miques se ré­galent, mais le mou­ve­ment est lan­cé. Il fau­dra at­tendre le mi­lieu des an­nées 2000 pour voir les cri­tiques dé­mo­lir la

self-es­teem. Eux non plus n’y vont pas avec le dos de la cuillère : tous les grands cri­mi­nels, ré­vèle une étude, ont une haute opi­nion d’eux-mêmes, et ceux qui se re­gardent avec fier­té dans la glace se­raient aus­si les plus sus­cep­tibles d’être vio­lents !

« Nous en sommes ve­nus à nous fo­ca­li­ser non sur l’es­time de soi mais sur le nar­cis­sisme, consi­dère la psy­cho­logue

Ma­de­line Le­vine (1). Le nar­cis­sisme et l’ad­mi­ra­tion de soi-même (“light nar­cis­sism”) sont moins sus­cep­tibles de mettre un en­fant sur le che­min du suc­cès, qu’il s’agisse de per­for­mance aca­dé­mique ou de po­pu­la­ri­té. Même la vraie es­time de soi ne contri­bue guère au suc­cès. » Mais rien n’y fait… Les Amé­ri­cains mettent tou­jours la pres­sion à leurs en­fants, ils les plongent dans un uni­vers chaque jour plus concur­ren­tiel et, dans le même temps, re­courent à la louange pour adou­cir et mas­quer cette né­vrose dar­wi­nienne. « Si nous sommes de­ve­nus tel­le­ment sé­duits par la pos­si­bi­li­té de culti­ver des en­fants “hors norme”, risque

Ma­de­line Le­vine, c’est peut-être parce que nous sommes nous-mêmes un peu pau­més. »

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