“c’est le règne des m’as-tu-vu”

Pour le so­cio­logue Jean-Pierre Le Goff, c’est la faillite des grands en­ga­ge­ments qui ex­plique le dé­lire nar­cis­sique de l’in­di­vi­du post­mo­derne

L'Obs - - Dossier - Pro­pos re­cueillis par Bé­ré­nice Rocfort-Gio­van­ni

Le Nou­vel Ob­ser­va­teur Ré­seaux so­ciaux, sel­fies, té­lé-réa­li­té… ja­mais l’in­di­vi­du ne s’est au­tant ex­po­sé et mis en scène. Comment notre so­cié­té a-t-elle pu de­ve­nir nar­cis­sique à ce point? Jean-Pierre Le Goff Le culte de l’ego se dé­ve­loppe dans les an­nées 1980, au mo­ment où les grands en­ga­ge­ments du pas­sé et les idéaux col­lec­tifs sont en voie de dis­pa­ri­tion. A gauche, plus ques­tion de s’ou­blier dans le mi­li­tan­tisme sa­cri­fi­ciel et les luttes so­ciales. Les « nou­veaux phi­lo­sophes », très mé­dia­tiques, rem­placent Sartre et les in­tel­lec­tuels de gauche, mar­qués par l’idéo­lo­gie, mais qui sor­taient de leur mi­lieu et se liaient aux classes po­pu­laires.

La com­mu­ni­ca­tion po­li­tique, avec sa co­horte de conseillers, prend le pas sur la doc­trine so­cia­liste en dé­cré­pi­tude. La fi­gure du ma­na­ger et du per­pé­tuel ga­gnant sup­plante celles de l’ou­vrier, du tech­ni­cien, de l’in­gé­nieur. Ce sont les an­nées fric et frime in­car­nées par Ber­nard Ta­pie. Les rap­ports amou­reux sont eux-mêmes mar­qués par ce nar­cis­sisme : on vou­drait main­te­nir un état fu­sion­nel per­ma­nent. Dès qu’il y a contra­dic­tion, confron­ta­tion avec l’autre qui ne cor­res­pond plus à l’ob­jet idéa­li­sé de son dé­sir, on a ten­dance à se sé­pa­rer. Il faut à tout prix fuir le conflit et le tra­gique, propres àla condi­tion hu­maine.

Etre bien dans sa tête et dans son corps, dans un rap­port ré­con­ci­lié avec soi-même, les autres et la na­ture et, si pos­sible, mou­rir en dou­ceur ou en bonne san­té: tel est l’idéal nar­cis­sique de l’in­di­vi­du post­mo­derne. Sur cette sen­si­bi­li­té pros­pèrent les thé­ra­pies com­por­te­men­tales, qui rem­placent la psy­cha­na­lyse, et de nou­velles formes de spi­ri­tua­li­té, qui ne sont en fait que de pseu­do-re­li­gions bri­co­lées. Y a-t-il un âge plus nar­cis­sique qu’un autre? L’édu­ca­tion, au­tre­fois fon­dée sur la frus­tra­tion, sur­va­lo­rise de­puis plu­sieurs an­nées l’en­fance et la jeu­nesse. Ré­sul­tat : toute une gé­né­ra­tion d’éter­nels ado­les­cents, d’adultes mal fi­nis à qui tout est dû, n’est ré­gie que par le seul prin­cipe du plai­sir. Les rites qui mar­quaient le pas­sage à l’âge adulte, comme le ser­vice mi­li­taire, ont dis­pa­ru. Le chô­mage de masse re­tarde l’en­trée dans la vie ac­tive et la confron­ta­tion au réel. Cette pos­ta­do­les­cence fi­nit donc par s’étendre à des pans en­tiers de la so­cié­té. Quel rôle jouent les nou­velles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion etde la com­mu­ni­ca­tion dans ce vi­rage in­di­vi­dua­liste? Elles sont ve­nues se gref­fer sur un ter­reau fa­vo­rable, en ac­cen­tuant l’ef­fet « bulle » et le culte de l’image chez les jeunes et les moins jeunes, les yeux ri­vés sur leurs smart­phones ou leurs ta­blettes. Dé­sor­mais, que l’on soit à la cam­pagne ou à l’étran­ger, on peut res­ter dans son pe­tit monde com­po­sé de gens qui vous res­semblent et conti­nuer à se te­nir chaud dans un entre-soi, sans se sou­cier le moins du monde de ceux qui sont en face de vous en chair et en os. Ce culte du nar­cis­sisme ne per­met-il tout de même pas de re­créer du lien, en cap­tant le re­gard de l’autre? Cap­ter le re­gard de l’autre, mais pour

quoi faire ? En guise de lien, c’est un jeu de miroir nar­cis­sique sans fin ! La lo­gique de la sé­duc­tion à tous crins avec soif de re­con­nais­sance ne fait pas sor­tir de soi. Elle peut même me­ner à des ma­ni­pu­la­tions per­verses.

Oba­ma comme notre voi­sin, tout le monde peut se mettre en scène. Ce­la contri­bue-t-il à ins­tau­rer une sorte d’éga­li­té entre les in­di­vi­dus ?

Non, c’est une pure illu­sion face aux in­éga­li­tés so­ciales et cultu­relles bien réelles. Le fa­meux quart d’heure de cé­lé­bri­té wa­rho­lien n’est rien d’autre qu’un miroir aux alouettes pour in­di­vi­dus en mal de re­con­nais­sance. C’est le règne des m’as-tu-vu qui co­pient pa­thé­ti­que­ment les people. Un pe­tit cercle mé­dia­tique et mon­dain com­po­sé de per­son­na­li­tés nar­cis­siques fas­ci­nées par le pou­voir et l’ar­gent a ten­dance à se prendre pour le centre du monde, si­non pour les nou­veaux maîtres du monde. En face, les ci­toyens or­di­naires sont consi­dé­rés comme rin­gards et beaufs. Mais une grande par­tie de la po­pu­la­tion n’a cure de ce mi­lieu et n’en peut plus de voir ces gens se pa­va­ner.

Cer­tains ar­rivent-ils à échapper à la ten­ta­tion du nar­cis­sisme ?

Oui, heu­reu­se­ment. Ce sont tous ceux qui sont an­crés dans le réel, se pas­sionnent pour leur ac­ti­vi­té et ont le sou­ci des autres : les en­tre­pre­neurs, le per­son­nel hos­pi­ta­lier, les mi­li­taires, les hu­ma­ni­taires, les mi­li­tants bé­né­voles… Il y a aus­si les in­tel­lec­tuels, les jour­na­listes et les po­li­tiques qui gardent la pas­sion de la vé­ri­té et ont des convic­tions. C’est de ce cô­té-là que ré­sident les forces vives sur les­quelles s’ap­puyer pour sor­tir de ce cli­mat nar­cis­sique dé­lé­tère et af­fron­ter les dé­fis du monde nou­veau dans le­quel nous vi­vons.

« Echo et Nar­cisse », de John William Wa­te­rhouse (1903)

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