LE MYTHE DE N@RCISSE

De la Grèce an­tique aux ré­seaux so­ciaux du XXIe siècle, échos d’une lé­gende éter­nelle

L'Obs - - Dossier - FRANÇOIS REY­NAERT

On pour­rait l’ap­pe­ler le mythe Sa­ma­ri­taine. Tout le monde s’y est tel­le­ment abreu­vé qu’on y trouve de tout. Rous­seau en avait ti­ré une co­mé­die de jeu­nesse ; Freud, son « stade du miroir », étape es­sen­tielle se­lon lui du développement de l’en­fant ; et le monde de l’art, du Ca­ra­vage à Pierre et Gilles, quelques toiles ex­trê­me­ment sen­suelles. Il n’y a donc rien d’illé­gi­time à pas­ser au­jourd’hui notre Nar­cisse, coeur de ce dossier, à la sauce 2.0 pour l’ap­pli­quer à notre uni­vers d’écrans et de ré­seaux. En re­li­sant le beau texte d’Ovide, le poète la­tin qui, au tout dé­but de notre ère, a fixé cette vieille lé­gende dans son livre III des « Mé­ta­mor­phoses », on a même par­fois le sen­ti­ment trou­blant qu’il était fait pour ça. Nar­cisse, nous dit le texte, est l’en­fant du viol d’une nymphe par un fleuve. Un fleuve ! N’est-on pas dé­jà plon­gé dans l’océan des ré­seaux mon­dia­li­sés ? Nar­cisse de­vient le plus bel ado­les­cent que la Grèce ait por­té. La pre­mière à tom­ber folle d’un si dé­si­rable fruit est une autre nymphe, Echo. Comment ne pas cher­cher au pas­sage, dans l’his­toire trou­blante de ce per­son­nage, un autre écho, pré­ci­sé­ment, à notre âge nu­mé­rique ? La mal­heu­reuse souffre des consé­quences d’une pu­ni­tion qui lui a été in­fli­gée par Ju­non, femme de Ju­pi­ter. Elle était ja­dis la plus grande des ba­vardes et osa se ser­vir de ses in­ter­mi­nables mo­no­logues pour dis­traire la déesse, tan­dis que son ma­ri lu­ti­nait les autres nymphes. Dé­cou­vrant la du­pe­rie, Ju­non a condam­né la pi­pe­lette à ne plus pou­voir pro­non­cer que de pe­tits bouts de phrase pris aux autres. Vous ne rê­vez pas, on se croi­rait bel et bien dans Twit­ter. Quoi qu’il en soit, c’est parce qu’elle n’ar­rive pas à lui dire son amour qu’elle dé­pé­rit. Son corps s’éva­pore, elle se trans­forme en pierres d’où sort une pauvre voix, une sorte de vieux té­lé­phone por­table de l’époque, en somme. Rien d’éton­nant donc à consta­ter que les ré­seaux so­ciaux se soient, à leur tour, em­pa­rés de Nar­cisse. Ce­lui-ci conti­nue sa car­rière de so­laire ob­jet du dé­sir. Filles et gar­çons, tout le monde l’ad­mire, tout le monde l’en­vie, tout le monde le veut. Le veut, oui, et c’est le point que l’on oublie trop. On veut voir dans le mythe une ai­mable fable es­thé­ti­sante de chastes amou­reux de la plus grande beau­té. Pas du tout ! Les en­jeux sont plus concrets. Et lui-même fi­nit par en être vic­time. Al­lon­gé de­vant une source, l’éphèbe, se mi­rant dans l’onde, tombe raide dingue du beau jeune homme qui lui ap­pa­raît et de­vient fou. A chaque fois qu’il veut bai­ser sa bouche, tou­cher ses bras, ca­res­ser son torse, l’autre s’en­fuit. Nar­cisse vi­vait dé­jà l’en­fer des sites de ren­contres. Sur pho­to tout est beau, et dès qu’on veut pas­ser au réel, l’af­faire tourne au cau­che­mar.

« Nar­cisse », une pein­ture du Ca­ra­vage (v. 1597)

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