Gé­né­ra­tion selfie

En­quête sur la nou­velle dé­fer­lante nar­cis­sique

L'Obs - - La Une - PAR CÉ­CILE DEF­FON­TAINES

La mo­des­tie, c’est fi­ni. C’est comme une épi­dé­mie : l’ego trip nous sai­sit. Il y a cette jo­lie jeune femme, la tren­taine, qui a pos­té sur Fa­ce­book… 196pho­tos de pro­fil, ou plu­tôt de tous ses pro­fils, sous les vi­vats de son pu­blic vir­tuel.

« Tou­jours aus­si belle » , la flatte-t-il. Ou cet ado an­glais, Dan­ny Bow­man, tom­bé ma­lade à force de vou­loir prendre le « selfie par­fait ». Le jeune garçon pas­sait dix heures par jour à se pho­to­gra­phier avec son té­lé­phone por­table. To­ta­le­ment frus­tré à force d’échouer, ce nar­cisse en herbe a fait une ten­ta­tive de sui­cide et fi­ni en thé­ra­pie de se­vrage… Tous, nous sommes frap­pés. Im­pos­sible de ré­sis­ter à pos­ter des pho­tos de nos pieds de­puis la plage, à no­ter notre hô­tel sur Tri­pad­vi­sor, le site de conseils aux voya­geurs. Mes va­cances, sa­chez-le, sont gé­niales. Mon

avis est in­dis­pen­sable. Le moi s’étale sur Twit­ter, s’épa­nouit sur Fa­ce­book, fleu­rit sur Ins­ta­gram. Je m’aime donc je suis, au­tant vous en faire pro­fi­ter. Le foot­bal­leur Pa­trice Evra l’a confié sans dé­tour du­rant une confé­rence de presse, en marge du Mon­dial : « Je m’aime tout le temps. Le “Pat” de 2010 et ce­lui de 2014, je les kiffe tous les deux. » Le nar­cis­sisme n’est plus ré­ser­vé à notre Alain Delon na­tio­nal, qui af­fir­mait en 2011 être « un des rares mythes vi­vants du xxie siècle » ! « Nous sommes pas­sés d’une so­cié­té voyeuse et in­hi­bée, qui culti­vait le se­cret, à une so­cié­té

ex­hi­bi­tion­niste » , es­time le psy­cha­na­lyste Mi­chael Sto­ra. A cha­cun son quart d’heure wa­rho­lien ? C’est dé­sor­mais pos­sible. Pour peu qu’on ait du wi-fi.

Le pre­mier moi en ligne, c’est le fa­meux selfie, bien sûr. De­puis que le terme est en­tré dans les pres­ti­gieux dic­tion­naires d’Ox­ford, fin 2013, on nous re­bat les oreilles de ce pe­tit au­to­por­trait ti­ré à bout de bras, avec un por­table, et pos­té sur les ré­seaux so­ciaux. « Au­jourd’hui, tout le monde a droit à sa ga­le­rie de por­traits mon­diale. Au­tre­fois, elle était ré­ser­vée à une élite. Cette ré­vo- lu­tion est donc très dé­mo­cra­tique ! », s’en­thou­siasme De­nis Gan­cel, au­teur d’« Ecce Lo­go » (1). C’est une danse glo­bale, une ges­tuelle pla­né­taire qui se dé­roule par­tout, de Rio à Bar­bès, des stades de foot pen­dant la Coupe du Monde aux ma­nifs chaudes lors des pro­tes­ta­tions pro­pa­les­ti­niennes. Elle sai­sit tout le monde. Hilla­ry Clin­ton et Na­billa. Mi­ley Cy­rus et Ri­han­na. Ba­rack Oba­ma et moi. Vous aus­si, peut-être ? En 2013, 56mil­lions de sel­fies ont été par­ta­gés sur Ins­ta­gram. Des mil­liards d’yeux sont là, prêts à nous contem­pler. Même le pape François est ap­pa­ru, un poil en­gon­cé, sur un selfie de­ve­nu culte, aux cô­tés de trois ados ita­liens. Une seule per­son­na­li­té ré­sis­tait vaillam­ment : la bonne reine d’An­gle­terre, tou­jours digne sous ses cha­peaux cloches. C’est dé­sor­mais du pas­sé ! La se­maine der­nière, Eli­sa­be­thII s’in­vi­tait, ri­go­larde, dans le cadre pho­to de deux ho­ckeyeuses aus­tra­liennes. Ex­cu­sez du peu. Leur selfie dit pho­to­bomb (quand quel­qu’un s’in­cruste dans le champ) a illi­co fait le tour du globe. « Quand on dit “selfie”, on en­tend “self” et on se dit que c’est l’apo­théose du moi. Mais en réa­li­té

il y a bien plus de pho­tos à deux ou trois que d’au­to­por­traits sur les ré­seaux so­ciaux ! », nuance la so­cio­logue Joëlle Men­rath, spé­cia­liste de l’usage des nou­velles tech­no­lo­gies. Le selfie se­rait plu­tôt un ri­tuel sym­pa, qu’on a tous adop­té sans vrai­ment y pen­ser. « Moi, ra­conte Jeanne, 16 ans, j’en fais avec mes co­pines quand on ne s’est pas vues

de­puis long­temps. » Juste pour mar­quer le coup, d’un clic-clac fes­tif.

Tout est par­ti des stars. Ce sont elles, les pre­mières à avoir ali­men­té la ma­trice en pho­tos per­so. Voyez Kim Kar­da­shian, grande « pos­tière » de­vant l’Eter­nel, tou­jours plus de cli­chés en stock, une fa­ran­dole qu’elle dis­tri­bue à la vo­lée. La starlette is­sue de la té­lé­réa­li­té est l’im­pé­ra­trice du moi. Kim en bi­ki­ni, corps de rêve, pis­cine idoine. Kim em­bras­sant son bé­bé, North, fruit de ses amours avec le rap­peur Ka­nye West. Le nom­bril de Kim, les fesses par­faites de Kim… Mais aus­si des sel­fies, le bras ten­du et les lèvres bou­deuses, en mode duck face. Ses 16 mil­lions de

fol­lo­wers sur Ins­ta­gram sont prêts à imi­ter sans com­plexe cette bouche de ca­nard. « C’est elle qui a im­po­sé la pho­to in­time, es­time Ca­ro­line Billette, étu­diante en li­cence de com­mu­ni­ca­tion et au­teur, avec Gaëlle Ca­mus, d’un mé­moire sur les sel­fies. Dé­sor­mais, beau­coup de jeunes filles font comme elle, pre­nant en pho­to leur poi­trine ou leurs fesses, ce qui s’ap­pelle un “bel­fie”. » Mé­lan­gez la culture du por­no à celle du star-sys­tème, et ça donne des co­hortes de jeunes filles pu­bères po­sant en string comme leurs idoles. Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis bonne… Sur Tous les pré­textes sont bons, un

Tum­blr cri­tique adepte du slut sha­ming (« in­ti­mi­da­tion des sa­lopes » !), on voit un défilé de lo­li­tas peu fa­rouches. L’une écrit « Jour­née pour­rie au chaud, avec un peu de thé et de lec­ture. » Pro­gramme de mé­mère ? Dé­trom­pez-vous. Sur sa pho­to, la don­zelle est en cu­lotte rouge et den­telle noire, le pull né­gli­gem­ment re­le­vé pour dé­cou­vrir son sein… « En Eu­rope et aux Etats-Unis, ce sont les très jeunes femmes qui se désha­billent ain­si. En Rus­sie, plu­tôt des cé­li­ba­taires de plus de 35 ans en quête d’un par­te­naire

sexuel » , pour­suit Ca­ro­line Billette. Le selfie dé­nu­dé fe­ra of­fice de CV.

Le corps est le meilleur ac­cé­lé­ra­teur de no­to­rié­té. L’Amé­ri­caine Jen Selter n’était qu’une fit­ness girl par­mi d’autres, tou­jours en train de tra­vailler son fes­sier. Jus­qu’à ce qu’elle poste des pho­tos

d’elle mou­lée dans des leg­gings mul­ti­co­lores. La voi­là ca­ta­pul­tée au rang en­vié de « plus beau cul d’Ins­ta­gram » , ce qui n’est pas rien. Quatre mil­lions de ma­teurs la suivent. La belle, qui pra­tique le coa­ching san­té, s’est fen­due d’une dé­cla­ra­tion : « J’en pro­fite à fond. Je vou­drais vrai­ment dé­ve­lop­per ma marque au­tour du monde aus­si loin que pos­sible. » Une jeune Ro­che­laise de 21 ans, Lo­la Viande, a bien re­te­nu cette le­çon. Elle a sans gêne ex­po­sé son

mi­nois sur les ré­seaux so­ciaux. « J’ai fait des pho­tos de moi, que j’ai pos­tées sur Fa­ce­book. J’ai aus­si eu un Tum­blr qui mar­chait bien. Beau­coup de gens m’ajou­taient. Même des filles sont fans, c’est co­ol, ça me fait de la vi­si­bi­li­té. Je pro­fite du sys­tème : quand on est jo­lie, ça marche » , as­su­mait-elle ré­cem­ment sur

Ra­dioMa­rais, une an­tenne pa­ri­sienne bran­chée. Ban­co : la jeune femme a ain­si noué des contacts dans la ca­pi­tale, et fait des clips et des pho­tos de mode. Le per­so

nal bran­ding, ou mar­ke­ting de soi, est LA va­leur 2.0. Le nou­veau man­tra. « Tout le monde rêve de de­ve­nir une marque et, au­jourd’hui, cha­cun a sa chance car les ré­seaux so­ciaux ont ren­du gra­tuit l’ac­cès à l’au­dience, se fé­li­cite

De­nis Gan­cel. Il suf­fit juste d’avoir une

bonne idée. » C’est ain­si que s’est lan­cée la petite marque Le Slip fran­çais, en 2011. « Nous jouons la carte du “sto­ry­tel­ling” et de l’hu­mour sur les ré­seaux so­ciaux. C’est l’his­toire d’un mec, moi, qui sort de HEC et fait avec ses co­pains

le pari de vendre des slips », ex­plique son fon­da­teur, Guillaume Gi­bault, 29 ans. Et ça marche : sa boîte de­vrait faire 1,6 mil­lion de chiffre d’af­faires cette an­née.

Mais pour­quoi tant d’égo­cen­trisme ? La faute à l’édu­ca­tion des en­fants, pas­sée du sur­moi tout-puis­sant – avec ses règles strictes, dont le di­rec­tif « Range ta chambre » – au moi ré­gnant. Les ba­by-boo­mers ont éle­vé des pe­tits rois, à leur tour de­ve­nus les pa­rents d’en­fants em­pe­reurs. Aux Etats-Unis, les ob­ser­va­teurs disent qu’une « Me me me

ge­ne­ra­tion » a suc­cé­dé à la « Me ge­ne­ra­tion » . Les in­gré­dients ? Peu de frus­tra­tion, l’ha­bi­tude de don­ner son opi­nion. Ce qui crée des jeunes, en gros les 20-30 ans, plus sou­cieux d’éga­li­té que de res­pect de la hié­rar­chie. « Il faut s’ai­mer soi pour pou­voir ai­mer les autres » , cla­maient de­puis quinze ans tous les livres de développement per­son­nel. A force, les pa­rents les ont en­ten­dus… « Dans la cour, je dis à ma fille de rendre les coups qu’on lui donne et je veux qu’elle ait une bonne es­time d’elle-même, clame

Hé­loïse (2), ma­man de Li­la, 6 ans. Il

faut la pré­pa­rer à la com­pé­ti­tion. » De là à en faire de vrais nar­cisses, en­glués en eux-mêmes ? Ces per­son­na­li­tés pa­tho­lo­giques se­raient de plus en plus nom­breuses. « J’avais fait connais­sance avec ce jeune homme via un site, se sou­vient Ma­rie, en­sei­gnante de 31 ans. Il était ti­ré à quatre épingles. Il me par­lait de sa car­rière, réus­sie, de ce qu’il ga­gnait, beau­coup d’ar­gent. Je pen­sais qu’il chan­ge­rait de re­gistre. Mais non. Il ne par­lait que de lui. » A trop se ser­vir du re­gard ad­mi­ra­tif de l’autre comme d’un miroir dans le­quel se contem­pler, Nar­cisse ne rentre ja­mais en réelle com-

mu­ni­ca­tion (voir p. 57). « Pour se faire ai­mer de ses pa­rents, il s’est, en­fant, sen­ti obli­gé de se construire une per­son­na­li­té qui ne cor­res­pon­dait pas à son moi pro­fond, ex­plique la psy­cha­na­lyste Ge­ne­viève Abrial. Ce­la donne des adultes peu em­pa­thiques, vi­vant dans le pa­raître et l’ac­cu­mu­la­tion ma­té­rielle. Qui cachent pa­ra­doxa­le­ment une grosse faille nar­cis­sique, et sont donc très fra­giles. »

Les cham­pions du nar­cis­sisme res­tent les ados, grands consom­ma­teurs des ré­seaux so­ciaux. Leur truc, c’est Snap­chat. Une ap­pli qui per­met d’en­voyer une vi­déo de dix se­condes à leurs abon­nés, et qui s’au­to­dé­truit en­suite. Pas de traces in­dé­lé­biles, tous les dé­lires sont permis. « Avec ma co­pine Lé­na, on se prend en pho­to l’après-mi­di, en es­sayant des vê­te­ments, ra­conte Jeanne, 16 ans, qui rentre en ter­mi­nale. On fait aus­si des gri­maces, on se filme en train de faire n’im­porte quoi et on en­voie les images. » Dan­ge­reuse dé­rive de l’ego ?

Pas vrai­ment. « Plus qu’un nar­cisse, l’ado­les­cent est un pyg­ma­lion de soi,

es­time la so­cio­logue Joëlle Men­rath. Il n’est pas tant en train de se mi­rer que de se for­ger une iden­ti­té. Il es­saie de nou­velles coif­fures, dif­fé­rentes fa­çons de se com­por­ter. C’est pour ce­la que les ados font beau­coup de sel­fies. Les ou­tils nu­mé­riques ne font que rendre vi­sible ce bou­le­ver­se­ment iden­ti­taire qui a tou­jours exis­té. » Et cette gé­né­ra­tion de di­gi­tal na­tives est loin d’être naïve. Pho­to­gra­phiés à l’in­fi­ni de­puis le ber­ceau, ces en­fants d’in­ter­net connaissent les men­songes des images. Ils savent même tra­fi­quer celles-ci sur Pho­to­shop. « Les jeunes filles s’af­finent la taille et gonflent leurs seins et leurs fesses, tan­dis que les gar­çons des­sinent des ombres pour faire res­sor­tir leurs muscles » , s’amuse Ca­ro­line Billette. Ils ont com­pris que Face-

book n’est que masque et mise en scène, vaste théâtre où ils jouent sans com

plexe. « Cer­tains sont de vrais stra­tèges édi­to­riaux qui com­prennent bien les res­sorts de la com­mu­ni­ca­tion. Ils contrôlent leurs pu­bli­ca­tions, ma­nient l’em­pa­thie et l’hu­mour, et savent de­ve­nir po­pu­laires » , note Neil Tam­za­li, conseiller en stra­té­gie nu­mé­rique. Qu’im­porte de mon­trer l’em­bal­lage : leur ego in­time, ils le ré­servent à leurs proches.

Attention à ne pas dépasser les bornes. Le selfie ré­pond à une « né­ti­quette ». Pas ques­tion de se pa­va­ner n’im­porte où, avec une tête de vain­queur. La jeune Amé­ri­caine qui s’est

pho­to­gra­phiée à Au­sch­witz, une cu­rieuse lueur mi-sou­riante, mi-at­tris­tée dans le re­gard, en a fait les frais. Elle s’est fait lyn­cher par une ago­ra vir­tuelle à la vio­lence bien réelle. La très cu­rieuse mode des sel­fies at fu­ne­rals, qui consis­tait à se prendre en pho­to, la mine sombre, de­vant le cer­cueil de mé­mé, a été im­mé­dia­te­ment sanc­tion­née. Même le jour­na­liste du « Monde » Tho­mas Wie­der a été pris la main dans un pot de confi­ture au goût d’égo­cen­trisme. Il avait, le mal­heu­reux, fait un selfie dans le bu­reau Ovale : sa tête lé­gè­re­ment ahu­rie au pre­mier plan et, der­rière lui, les pré­si­dents Ba­rack Oba­ma et François Hol­lande en for­mat ré­duit. Pour cet unique tweet dé­ca­lé per­du au mi­lieu d’une liste d’in­fos sé­rieuses, il s’est fait al­lu­mer. « Honte pour la pro­fes­sion », « ego sur­di­men­sion­né » : tout y est pas­sé. Pi­teux, le re­por­ter a dû s’ex­pli­quer, confes­sant

« un mo­ment de lé­gè­re­té » . Le moi, par­fois, doit sa­voir s’ef­fa­cer… Pour qu’en­fin l’évé­ne­ment re­prenne la pre­mière place. « Le selfie n’est pas qu’ego: c’est un au­to­por­trait de soi dans le monde, un monde sur le­quel on a un avis » , es­time la sé­mio­logue Lau­rence Al­lard. Der­niè­re­ment, des Tu­ni­siens ont pos­té des sel­fies trash avec, en ar­rière-plan, des dé­tri­tus, pour dé­non­cer l’in­sa­lu­bri­té de leur pays. Des Thaï­lan­dais ont quant à eux dif­fu­sé leurs vi­sages de­vant des mi­li­taires, pour contes­ter la loi mar­tiale ré­cem­ment ins­tau­rée. Le selfie peut aus­si te­nir lieu de dis­cours, et son au­teur, être un té­moin de son temps. Et pas juste un nom­bril.

(1) « Ecce Lo­go. Les marques, anges et dé­mons du xxie siècle », Lo­co Es­sai, 2011.

(2) Cer­tains pré­noms ont été chan­gés.

Le selfie de la vic­toire des foot­bal­leurs al­le­mands après avoir rem­por­té le Mon­dial à Rio.

L’Amé­ri­caine Jen Selter a été pro­mue « le plus beau cul d’Ins­ta­gram ».

A Glas­gow, la reine d’An­gle­terre s’in­cruste dans un selfie d’ath­lètes. C’est un

pho­to­bomb

Une de­moi­selle dé­voile son ana­to­mie pour le fun, pré­ten­delle, et pas pour s’ex­hi­ber.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.