La guerre du goût par Phi­lippe Sol­lers Scan­da­leuse Co­lette

Elle a mon­tré ses seins sur scène, cou­ché avec le jeune fils de son ma­ri, jon­glé entre le pur et l’im­pur, vé­cu libre, mais elle est morte res­pec­table. Por­trait

L'Obs - - Sommaire -

Si­mone de Beau­voir a ren­con­tré Co­lette (18731954), peu avant sa mort, dans son ap­par­te­ment du Pa­lais-Royal. Son por­trait est sai­sis­sant: « Per­cluse, les che­veux­fous, vio­lem­ment maquillée, l’âge don­nait à son vi­sage ai­gu, à ses yeux bleus, un fou­droyant éclat. Entre sa­col­lec­tion­de­presse-pa­pier­set­les­jar­din­sen­ca­drés­dans sa­fe­nêtre, el­lem’ap­pa­rut, pa­ra­ly­sée et sou­ve­raine, comme une for­mi­dable Déesse-Mère. »

Coc­teau, son voi­sin et ad­mi­ra­teur, est plus pré­cis: « Vie deCo­lette. Scan­dale sur scan­dale. Puis tout bas­cule et elle passe au rangd ’idole. Elle achève son exis­tence dep an­to­mimes, d’ins­ti­tuts de beau­té, de vieilles les­biennes, dans une apo­théose de res­pec­ta­bi­li­té. »

Fu­né­railles na­tio­nales, foule, bou­quets. Co­lette, grand of­fi­cier de la Lé­gion d’honneur, et pré­si­dente du ju­ry Gon­court, meurt donc à 81 ans, sous des flots d’éloges. Comme le prouve cette pas­sion­nante bio­gra­phie, elle a tout tra­ver­sé: deux guerres mon­diales, l’ano­ny­mat du tra­vail au noir (les « Clau­dine », avec Willy), la re­nom­mée mon­tante, puis dé­bor­dante, les liai­sons mul­tiples, les ex­hi­bi­tions éro­tiques, le soufre, les fleurs, la na­ture, les jeux de rôle, le jour­na­lisme, une ma­ter­ni­té dis­tante, une attention spé­ciale pour les ani­maux, l’amour. Elle vou­drait tout re­com­men­cer, « je veux faire ce que

je veux ». Pro­gramme pas du tout évident pour une femme, née au xixe siècle. Cette aïeule d’un fé­mi­nisme pas du tout fé­mi­niste est tout sauf une in­tel­lec­tuelle. Sen­sua­li­té d’abord et tou­jours. La chair du corps n’est ja­mais as­sez connue (elle est la pre­mière à mon­trer ses seins nus sur scène), la sexua­li­té est sans cesse plus com­plexe qu’on ne croit, les mots sont vi­vants et germent. « Plus­que­sur­tou­teau­tre­ma­ni­fes­ta­tion­vi­tale, je­me­suis pen­chée, toute mon exis­tence, sur les éclo­sions. C’est là pour moi que ré­side le drame es­sen­tiel, mieux que dans la mort­quin’est qu’ une ba­nale dé­faite… L’heure de la findes dé­cou­vertes ne sonne ja­mais. Le monde m’est nou­veau à mon ré­veil chaque ma­tin, et­jene ces­se­raid’éclore que pour ces­ser de vivre. » Elle a osé ce blas­phème: « La­mort ne m’in­té­res­se­pas. » Et aus­si: « L’hom­men’est­pas fait­pour tra­vailler, et la­preuve, c’estque çale fa­tigue. »

Un de ses amis d’au­tre­fois lui dit un jour: « Rienn’est plus fa­cile que d’avoir une mau­vaise ré­pu­ta­tion, mais tu

ver­ras, plus tard, quel­mal on a pour la gar­der. » De ce point de vue, la vie de Co­lette semble un ra­tage com­plet, mais attention: par les temps plats et pu­ri­tains qui courent, Co­lette pour­rait éclore de nou­veau avec une très mau­vaise ré­pu­ta­tion. Trop libre, trop di­verse, trop in­ven­tive; son par­cours est une per­ma­nente au­to­fic­tion. Willy l’ex­ploite? Elle se ven­ge­ra. « Mis­sy » (Ma­thilde de Mor­ny) s’ima­gine être son homme? Co­lette l’ins­tru­men­ta­lise.

Hen­ry de Jou­ve­nel la dé­laisse? Elle couche avec son jeune fils. Ne passe faire « coin­cer », tout est là. Echap­per au ro­man fa­mi­lial tout en­jouant, maî­tri­ser le spec­tacle so­cial, te­nir sa ligne, faire de la gym­nas­tique, être, au be­soin, une femme d’af­faires, et sur­tout écrire, et en­core écrire. Un écri­vain véritable se sert de toutes les si­tua­tions, et les fait tour­ner en sa fa­veur. La mo­rale s’in­digne, boude, s’agite, et, pour­fi­nir, ap­plau­dit. Ça peut prendre du­temps, mais c’est fa­tal.

Pré­co­ci­té de Co­lette. Willy, cet in­fa­ti­gable cou­reur de filles et de bor­dels, se sou­vient: « Il­me­manque la ra­pi­di­té folle de sa com­pré­hen­sion, le livre qu’elle me je­tait sous les yeux, à la page qu’il fal­lait– ja­mais d’er­reur– mar­quée d’un coup d’ongle. » Il dira aus­si: « Nous avons eu des par­ties de si­lence in­éga­lables. » Et elle, lui re­pro­chant de n’avoir pas ac­cep­té un mé­nage à trois: « Tout eût été pour le mieux dans le meilleur des de­mi-mondes. » En tout cas, on a du mal à ima­gi­ner le suc­cès des « Clau­dine ». Co­lette s’est dé­crite en­suite comme une pri­son­nière, « un livre, cent livres, le pla­fond bas, la chambre close, des su­cre­ries en place de viande, une lampe à pé­trole au lieu de so­leil ». Elle est, au­con­traire, ra­pi­de­ment adop­tée par les mi­lieux mon­dains, lit­té­raires et ar­tis­tiques que fré­quente Willy. Elle est belle, elle a de l’es­prit. Un té­moin se sou­vient: « Elle avait, sur le ton rosse, le don de la conver­sa­tion, toute de verve et d’es­prit co­casse. On l’écou­tait, et elle ai­mait être écou­tée. » Même son af­freux ac­cent bour­gui­gnon fait re­cette. Elle étonne, elle ra­vit, elle sé­duit.

Son grand ri­val est Proust, qu’elle ad­mire. Mais, avec « Ché­ri » (1920), elle marque un point. Gide est sub­ju­gué ( « ad­mi­rable su­jet » ), Drieu, pas du tout ( « c’est mou » ), ré­ac­tions symp­to­ma­tiques. Le livre, très in­ces­tueux (l’hé­roïne a49 ans, le garçon, 25 ans), a été bi­zar­re­ment écrit avant le pas­sage à l’acte de Co­lette avec Bertrand de Jou­ve­nel (elle a 47 ans et lui 17). Scan­dale confir­mé par « le Blé en herbe » (1923), qui pa­raît la­même an­née que « le Diable au corps » de Ra­di­guet. Théâtre et ci­né­ma sui­vront, en toute lo­gique. Il n’en reste pas moins que le meilleur livre de Co­lette, qui s’est d’abord ap­pe­lé « Ces plai­sirs qu’on nomme, à la lé­gère, phy­siques », de­meure « le Pur et l’Im­pur », très sub­ti­le­ment ana­ly­sé par Julia Kris­te­va dans sa tri­lo­gie sur « le Gé­nie fé­mi­nin », dont un vo­lume est consa­cré à Co­lette (1).

Mau­riac, qui ad­mi­rait Co­lette, au point de lui of­frir un mis­sel (en pure perte, bien en­ten­du), s’in­di­gnait que Robbe- Grillet lui dise que Co­lette « écri­vait mal » . D’autres l’ont même dit de Bal­zac, mais cen’est pas grave. Co­lette a lu Bal­zac très jeune, il l’a pas­sion­née: « C’est­mon ber­ceau, ma fo­rêt, mon voyage. » Elle re­père tout de suite so­nart du dé­tail. Et puis: « J’ai une es­pèce de pas­sion pour tout ce qu’a écrit Proust. Comme dans Bal­zac, je m’y baigne. C’est dé­li­cieux. »

Il est émou­vant d’ap­prendre que le der­nier livre re­çu par Co­lette a été « Bon­jour tris­tesse », avec cette dé­di­cace de Fran­çoise Sa­gan: « A Ma­dame Co­lette, en priant pour que ce livre lui fasse éprou­ver le cen­tième du plai­sir que m’ont don­né les siens. » P. S.

(1) Fo­lio Es­sais, n° 442.

Co­lette, par Gé­rard Bo­nal, Per­rin, 362 p., 24 eu­ros. « Je veux faire ce que je veux », di­sait Co­lette

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