Tsa­hal et le mythe de la « pu­re­té des armes »

Pour contrer les soup­çons de crimes de guerre à Ga­za, l’ar­mée is­raé­lienne dé­ploie tout un ar­se­nal juridique. Mais, dans la fu­reur des com­bats, la “guerre propre” reste un mi­rage

L'Obs - - Sommaire - Par Ha­drien Gos­set-Bern­heim

« Vous avez cinq mi­nutes pour

éva­cuer vo­tre­mai­son ! » Bien qu’ils n’aient en gé­né­ral ja­mais en­ten­du la voix de l’Is­raé­lien qui s’adresse à eux en arabe, les ha­bi­tants de Ga­za qui re­çoivent ces temps-ci ce genre d’ap­pel té­lé­pho­nique savent qu’il ne faut pas traî­ner. A moins qu’ils ne soient pré­ve­nus par l’ex­plo­sion d’une charge creuse au-des­sus de leur ha­bi­ta­tion, coup de se­monce au­quel les mi­li­taires ont don­né le nom bien pa­ci­fique de roof kno­cking (« coup sur le toit »). Il s’agit alors de faire sor­tir tout le monde et d’at­tendre la chute du mis­sile de l’ar­mée is­raé­lienne qui vien­dra im­man­qua­ble­ment dé­truire le bâ­ti­ment.

« Vous en con­nais­sez beau­coup, des ar­mées qui pré­viennent leur cible avant une frappe ? » feint d’in­ter­ro­ger un haut res­pon­sable du dé­par­te­ment in­ter­na­tio­nal de Tsa­hal de­puis son bu­reau de la Ky­ria, ce quar­tier ul­tra­pro­té­gé de Tel-Aviv qui abrite le siège de l’état-ma­jor is­raé­lien. « La ré­ponse est simple : au­cune ! En termes opé­ra­tion­nels, pour­tant, c’est une aber­ra­tion puisque, pour épar­gner des in­no­cents, nous pre­nons le­risque de lais­ser fi­ler les ter­ro­ristes que nous vi­sions. »

Une « bonne ac­tion » n’étant ja­mais per­due, les en­re­gis­tre­ments sys­té­ma­tiques de ces pro­cé­dures d’alerte ser­vi­ront sur­tout à l’Etat hé­breu à prou­ver que, de­puis le dé­but de l’opé­ra­tion Bor­dure pro­tec­trice, il a fait le maxi­mum pour épar­gner les po­pu­la­tions ci­viles, confor­mé­ment aux exi­gences du droit hu­ma­ni­taire in­ter­na­tio­nal. Avant même la fin des com­bats avec le Ha­mas, Is­raël se pré­pare en ef­fet à de­voir rendre des comptes sur l’ac­tion de son ar­mée dans la bande de Ga­za, qui a fait jus­qu’à pré­sent un mil­lier de vic­times cô­té pa­les­ti­nien, aux trois quarts des ci­vils, se­lon le Bu­reau de Co­or­di­na­tion des Af­faires hu­ma­ni­taires de l’ONU.

Utile pré­cau­tion ? La se­maine der­nière, les Na­tions unies ont lan­cé une com­mis­sion in­ter­na­tio­nale d’ur­gence pour en­quê­ter sur l’of­fen­sive is­raé­lienne. La haut-com­mis­saire aux Droits de l’Homme de l’ONU, Na­vi Pillay, a même fait part de ses soup­çons de « crimes de guerre ». « Cette en­quête d’un tri­bu­nal de pa­co­tille est une fa­ta­li­té »,

a im­mé­dia­te­ment dé­non­cé le ca­bi­net du Pre­mier mi­nistre Be­nya­min Ne­ta­nya­hou où l’on garde un sou­ve­nir cui­sant des conclu­sions très sé­vères du rap­port du juge sud-afri­cain Richard Gold­stone ac­cu­sant Tsa­hal d’avoir « ef­fec­tué des frappes in­ten­tion­nelles di­rectes contre les ci­vils », éven­tuel­le­ment consti­tu­tives de « crimes contre

l’hu­ma­ni­té », du­rant l’opé­ra­tion Plomb dur­ci dans la­même bande de Ga­za en 2008-2009. Il est vraique les Is­raé­liens avaient alors don­né le bâ­ton pour se faire battre en re­fu­sant de par­ti­ci­per à une en­quête qu’ils es­ti­maient – dé­jà – par­tiale et uni­que­ment à charge.

In­quiet des consé­quences di­plo­ma­tiques de telles mises en cause, Is­raël consi­dère dé­sor­mais le fait de ne pas prê­ter le flan caux ac­cu­sa­tions de man­que­ment à la con­ven­tion de Ge­nève comme un enjeu stra­té­gique. L’oc­ca­sion pour le pou­voir ju­di­ciaire is­raé­lien, et en par­ti­cu­lier la Cour su­prême, qui jouit dé­jà d’une très large in­dé­pen­dance, de ren­for­cer son contrôle sur la conduite des af­faires mi­li­taires : à charge pour les juges de « pro­té­ger » les of­fi­ciers d’eux-mêmes, en s’as­su­rant que leurs ordres res­tent­dans les li­mites des droits is­raé­lien et in­ter­na­tio­nal. Cette tâche in­combe éga­le­ment aux ser­vices de l’avo­cat gé­né­ral mi­li­taire, dont les conseillers ju­ri­diques sont consul­tés avant toute opé­ra­tion, de l’état-ma­jor jus­qu’aux ré­gi­ments sta­tion­nés en bor­dure de Ga­za. « Au­cune ar­mée au mon­den’est scru­tée en per­ma­nence comme l’est Tsa­hal, aus­si bie­nen in­terne que par la presse oules ONG. Le moindre man que men­ta du mê me­coup des ré­per­cus­sions consi­dé­rables », es­time le pro­fes­seur Amos Guio­ra qui en seigne le droi­tà l’uni­ver­si­té de l’Utah après avoir long­temps ser­vi dans les ser­vices ju­ri­diques mi­li­taires is­raé­liens.

Une ob­ses­sion dont l’avo­cat Zvi Hau­ser, an­cien se­cré­taire du ca­bi­net de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou, a été le té­moin­pri­vi­lé­gié, no­tam­ment du­rant l’opé­ra­tion Bou­clier dé­fen­sif contre le Ha­mas en 2002 : « J’ai été très frap­pé de voir à quel point le ju­di­ciaire était im­pli­qué dans la conduite des com­bats, pour dé­ter­mi­ner ce qu’il était pos­sible ou non de faire. Quand les ju­ristes, et nonles gé­né­raux, ont le­der­nier­mot sur le champ de ba­taille, c’est un dé­fi sup­plé­men­taire », juge-t-il. Cette ju­di­cia­ri­sa­tion de la guerre com­plique d’au­tant plus la tâche du gou­ver­ne­ment is­raé­lien que le conflit asymétrique qui l’op­pose auHa­mas fait du­res­pect du droit in­ter­na­tio­nal un casse-tête. Comment dé­lo­ger un ad­ver­saire qui se cache au mi­lieu de sa po­pu­la­tion sans tou­cher les ci­vils ? A par­tir de com­bien de vic­times in­no­centes la des­truc­tion d’un bâ­ti­men­ta bri­tan­tun lan­ceur de ro­quettes ou un groupe de com­bat­tants de­vient-elle illé­gale ? Le di­lemme nour­rit l’in­com­pré­hen­sion ex­pri­mé eces jours-ci­par les Is­raé­liens face aux cri­tiques d’une opi­nion in­ter­na­tio­nale confron­tée à l’hor­reur des

Tirs de l’ar­tille­rie is­raé­lienne sur Ga­za de­puis la fron­tière, le 12 juillet

Le Pre­mier mi­nistre Ne­ta­nya­hou avec l’état­ma­jor de Tsa­hal à Tel-Aviv. Avant toute opé­ra­tion, les chefs mi­li­taires font ap­pel à des conseillers ju­ri­diques

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