En­tre­tien avec le so­cio­logue Mi­chel Wie­vior­ka

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Le Nou­vel Ob­ser­va­teurLes juifs de France ont-ils rai­son d’avoir peur après les pro­pos an­ti­sé­mites en­ten­dus lors des ré­centes ma­ni­fes­ta­tions pro­pa­les­ti­niennes ?

Mi­chel Wie­vior­ka Là où les juifs sont iden­ti­fiables par des signes ex­té­rieurs, il peut y avoir des ten­sions in­quié­tantes. C’est le cas à Sarcelles (Val-d’Oise), qui compte bon nombre de sy­na­gogues et d’écoles juives, et où s’est te­nue l’une des ma­ni­fes­ta­tions qui ont dé­gé­né­ré. Cette in­quié­tude est moindre chez les juifs vi­vant moins en com­mu­nau­té, plus laïques, et donc moins vi­sibles. S’agis­sant de l’alya, ce re­tour des juifs en Is­raël, il faut être pru­dent. Car, dans le lot, com­bien y a-t-il de bi­na­tio­naux qui font des al­lers­re­tours? Com­bien quittent dé­fi­ni­ti­ve­ment la France en rai­son de leur in­quié­tude ? J’en connais qui vont ailleurs qu’en Is­raël, juste cou­rir le monde. Consta­tez-vous une ré­sur­gence de l’an­ti­sé­mi­tisme ? L’an­ti­sé­mi­tisme s’ex­prime au­jourd’hui dans des mi­lieux qui en étaient jusque-là exempts. D’une part, par­mi des gens qui s’iden­ti­fient aux dis­cours de Dieu­don­né et dont beau­coup viennent de l’Afrique sub­sa­ha­rienne. Ces der­niers se disent convain­cus que les juifs sont res­pon­sables de la traite né­grière aux xviie et xviiie­siècles, des fa­daises qui ont com­men­cé à pros­pé­rer au dé­but des an­nées 1990 et dont les plus grands in­tel­lec­tuels n’ont pas réus­si à les dé­tour­ner. D’autre part, au sein d’une po­pu­la­tion plu­tôt jeune, qui s’abreuve sur in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux où tout peut être dit. C’est là qu’a cir­cu­lé l’idée que les juifs in­ter­di­saient d’en­quê­ter sur la Shoah. Pen­dant ce temps, on a pu consta­ter qu’à l’ex­trême droite, sous ten­sion entre le père et la fille Le Pen, des ef­forts sont faits pour es­sayer de se dé­bar­ras­ser de cet an­ti­sé­mi­tisme. Même s’il y a une part de cal­cul po­li­tique, je ne re­met­trai pas en ques­tion la sin­cé­ri­té de Ma­rine Le Pen sur ce re­gistre, bien que ce­la ne l’ait pas em­pê­chée d’al­ler dan­ser avec des néo­na­zis à Vienne en jan­vier 2012.

Quelle part joue la mon­tée de l’is­lam ra­di­cal­dans ce phé­no­mène ? On touche là au coeur du pro­blème. Car l’is­lam ra­di­cal est vio­lem­ment an­ti­sé­mite. Un psy­chiatre amé­ri­cain, Marc Sa­ge­man, an­cien membre de la CIA, a tra­vaillé au Pa­kis­tan sur la mou­vance re­pé­rable d’Al-Qai­da. Ce qui l’a frap­pé, c’est la haine ir­ré­duc­tible que ses membres éprouvent à l’en­contre des juifs et d’Is­raël. Or quand un noyau dur pro­fesse la haine, ce n’est pas sans con­sé­quence. En ban­lieue, où j’ai tra­vaillé il y a quelques an­nées avec des po­pu­la­tions ori­gi­naires d’Afrique du Nord, j’ai pu ob­ser­ver une ra­di­ca­li­sa­tion du dis­cours. Au­jourd’hui, le conflit is­raé­lo­pa­les­ti­nien a en­ve­ni­mé la si­tua­tion. Tout à son sou­tien à la cause pa­les­ti­nienne, une par­tie de la po­pu­la­tion des ban­lieues s’iden­ti­fie aux Pa­les­ti­niens, qui sont per­çus comme un peuple co­lo­ni­sé, dis­cri­mi­né par Is­raël – ce qui peut me­ner à une haine des juifs in­ex­tin­guible. Tout se mé­lange et c’est très pré­oc­cu­pant. En même temps, ce peut être le mo­ment d’ou­vrir un dé­bat construc­tif pour lut­ter contre l’an­ti­sé­mi­tisme et pour que la France pèse au sein de l’Eu­rope afin qu’une so­lu­tion soit trou­vée au conflit. Le gou­ver­ne­ment a-t-il eu rai­son d’in­ter­dire cer­taines ma­ni­fes­ta­tions pro­pa­les­ti­niennes ? En dé­mo­cra­tie, les gens doivent pou­voir s’ex­pri­mer. C’est au pou­voir de s’as­su­rer qu’il n’y au­ra pas de dé­bor­de­ments et de pro­pos an­ti­sé­mites. Et s’il y en a, il faut sanc­tion­ner très du­re­ment. Quand on n’ar­rive pas à gé­rer une si­tua­tion, on met en avant les risques de troubles à l’ordre pu­blic. La faute po­li­tique, c’est tan­tôt d’in­ter­dire, tan­tôt d’au­to­ri­ser. Ce­la tra­duit l’in­ca­pa­ci­té à ce que la ma­ni­fes­ta­tion se dé­roule dans le calme. Ces évé­ne­ments ont été mal gé­rés, et il y a eu des dé­bor­de­ments. De ce point de vue, la po­li­tique du gou­ver­ne­ment, floue et in­stable, re­lève de la pos­ture. C’est le prin­ci­pal re­proche qu’on puisse lui faire.

Pro­po s re­cueill is par De­nis De­monp ion

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