An­dré et Georges Bel­lec : Frères Jacques, ré­veillez-vous !

Re­con­nais­sables à leurs mous­taches et leurs jus­tau­corps, ils ont chan­té aus­si bien Pré­vert que Gainsbourg. Por­trait de groupe

L'Obs - - Sommaire - Par So­phie De­lass ein

Leur fra­trie était une illu­sion scé­nique. Les Frères Jacques n’ont ja­mais été vrai­ment frères. Du moins pas tous. Il faut re­ve­nir loin en ar­rière pour com­prendre comment ces cinq-là le sont de­ve­nus. Cinq, car, mal­gré les ap­pa­rences, ceux que l’on sur­nom­mait « les ath­lètes com­plets de la chan­son » n’étaient pas quatre, mais cinq, si l’on compte l’in­dis­pen­sable pia­niste.

Tout com­mence au 5 de la rue des Beaux-Arts, dans le 6e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. C’est le siège de l’as­so­cia­tion Tra­vail et Culture (TEC), un centre d’études consa­cré aux arts po­pu­laires. A l’hi­ver 1944, les frères Bel­lec, An­dré et Georges, na­tifs de Saint-Na­zaire, ins­tal­lés à Bor­deaux de­puis 1933, se retrouvent et s’en­lacent sur le trot­toir après que les ter­ribles an­nées de guerre les ont te­nus éloi­gnés. Georges (le pe­tit en jaune) a 26 ans. An­dré (re­con­nais­sable à son maillot vert) est de quatre ans son aî­né. Georges, ex-étu­diant aux Beaux-Arts, peint et joue du jazz avec un cor­net à pis­ton. Au Hot Club de Pa­ris, il im­pro­vise sou­vent aux cô­tés de Claude Lu­ter et de Djan­go Rein­hardt. An­dré, li­cen­cié en droit, compte sur un deuxième ac­ces­sit de co­mé­die dé­li­vré par le con­ser­va­toire de Bor­deaux pour de­ve­nir ac­teur. Il est l’ad­mi­nis­tra­teur de Tra­vail et Culture. C’est lui qui a l’idée de mon­ter un qua­tuor vocal.

Mais pour ce­la il faut être quatre… Deux ar­tistes sont re­cru­tés: François Sou­bey­ran (le grand en rouge), 25 ans, qui fait de la po­te­rie sans pas­sion et sans ave­nir, et Paul Tou­renne (jus­tau­corps bleu), 21 ans, an­cien em­ployé aux PTT, qui joue aus­si bien du pipeau que de la gui­tare ha­waïenne. Un cin­quième Frère Jacques com­plète la for­ma­tion: Pierre Phi­lippe, 35 ans, agent de change de­ve­nu com­po­si­teur et di­rec­teur d’or­chestre d’opé­rettes. Il les ac­com­pa­gne­ra au pia­no jus­qu’en 1965 – Hu­bert De­gex le rem­pla­ce­ra en­suite –, et fait of­fice de di­rec­teur ar­tis­tique de la for­ma­tion.

Dans les an­nées 1940, chan­ter en­semble quand on est plus ou moins frères et soeurs n’est pas l’idée la plus ori­gi­nale du mo­ment. Elle est même tout à fait ten­dance. Il y a no­tam­ment les An­drews Sis­ters, les Dol­ly Sis­ters, les Soeurs Etienne, les Mills Bro­thers, le Gol­den Gate Quar­tet, les Quatre Bar­bus. Comment les Frères Jacques vont-ils se dis­tin­guer ? C’est JeanDe­nis Mal­clès, dé­co­ra­teur de théâtre au­près d’Anouilh en par­ti­cu­lier, qui est à l’ori­gine de leur si­gna­ture vi­suelle: gants blancs, grosses mous­taches, col­lants noirs, cha­peaux me­lon ou hauts- de‑forme et les fa­meux jus­tau­corps de cou­leur (que la plu­part des Fran­çaises dé­cou­vri­ront le jour où la té­lé­vi­sion ces­se­ra de dif­fu­ser en noir et blanc). Une ma­nière de s’iden­ti­fier par le vi­suel qui, ra­me­née à notre époque, évo­que­rait la pa­no­plie de Zig­gy Star­dust de Da­vid Bo­wie, la coif­fure en forme de « M » de M, la bar­rette de Ju­lien Do­ré, ou les porte-jar­re­telles de My­lène Far­mer.

Leur nom, les Frères Jacques, ne fait pas ré­fé­rence à la ber­ceuse mais à l’ex­pres­sion « faire le Jacques » qui si­gni­fie « faire l’idiot ». Leur ges­tuelle em­prunte à l’art de la co­mé­die et du mime, leurs chan­sons ra­content obli­ga­toi­re­ment une his­toire, puis­qu’elle se­ra illus­trée par une cho­ré­gra­phie d’une grande pré­ci­sion. Ri­gueur que l’on re­trouve dans l’har­mo­ni­sa­tion des quatre voix. Au fil d’un ré­per­toire ré­so­lu­ment mo­derne, il y a des mor­ceaux d’an­tho­lo­gie: « le Com­plexe de la truite », où Fran­cis Blanche re­vi­site Schu­bert, « Bar­ba­ra » et « In­ven­taire », de Pré­vert et Kos­ma, « le Poin­çon­neur des Li­las », de Gainsbourg, « le Tan­go in­ter­mi­nable des per­ceurs de cof­fres­forts », de Bo­ris Vian et Jim­my Wal­ter, ou en­core « la Pen­dule » de Ray­mond Que­neau et An­dré Popp. Leurs contem­po­rains se rap­pellent avoir vu pas­ser sur scène Bri­gitte Bar­dot en man­teau de four­rure (!), un soir où ils chan­taient « Sta­nis­las ». L’his­toire des Frères Jacques au­ra du­ré trente-cinq ans, elle les au­ra conduits tout au­tour du monde. Au­jourd’hui, Paul Tou­renne et Hu­bert De­gex, seuls sur­vi­vants de ce groupe lé­gen­daire, peuvent en té­moi­gner.

Séance de pose avec les Frères Jacques pour TF1, le 17 no­vembre 1979

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