Anne-So­phie No­vel* : “Res­tons fi­dèles à l’en­tra ide !”

L'Obs - - Économie -

Le Nou­vel Ob­ser­va­teur Où en est l’éco­no­mie col­la­bo­ra­tive en France ?

Anne-So­phie No­vel Notre pays a tou­jours été un ter­ri­toire en pointe sur ce su­jet. Les pre­miers vélos par­ta­gés sont ap­pa­rus en France. La tra­di­tion co­opé­ra­tive, le mou­ve­ment de l’éco­no­mie sociale et so­li­daire, qui sont les pré­cur­seurs de l’éco­no­mie du par­tage, sont très an­ciens. Ces lo­giques sont ré­ac­ti­vées et dé­mul­ti­pliées grâce aux moyens four­nis par in­ter­net, avec des suc­cès fran­çais comme la pla­te­forme de co­voi­tu­rage Bla­Bla­Car ou Be­dy­ca­sa, un site qui pro­pose des chambres chez l’ha­bi­tant. Ces en­tre­prises sont-elles vrai­ment des alternatives à la consom­ma­tion mar­chande ? Oui, ce sont des alternatives qui fa­vo­risent les échanges entre par­ti­cu­liers et op­ti­misent des biens qui res­taient dor­mants. Mais au­jourd’hui, face aux le­vées de ca­pi­taux de cer­tains grands sites, nous sommes plu­sieurs à nous in­ter­ro­ger, en France comme à l’étran­ger : un site comme Airbnb sait à quoi res­semble votre chambre, quels bi­be­lots vous avez sur votre table de nuit, connaît vos goûts, vos des­ti­na­tions. En ou­vrant ain­si sa mai­son, on offre un hé­ber­ge­ment al­ter­na­tif, mais ne fait-on pas aus­si en­trer le ca­pi­ta­lisme au coeur de sa vie ? Quelle ga­ran­tie ai-je à terme sur l’usage de mes don­nées ? Ai-je en­vie de tout ren­ta­bi­li­ser ?

Les sites de crowd­fun­ding – qui fa­ci­litent le fi­nan­ce­ment par­ti­ci­ pa­tif, hors sys­tème ban­caire – per­mettent la réa­li­sa­tion de nom­breux pro­jets. Mais, aux Etats-Unis, les mon­tants les plus im­por­tants sont le­vés pour des gad­gets plu­tôt que pour des causes so­ciales. Sont-ils donc vrai­ment al­ter­na­tifs, sou­cieux d’éco­lo­gie? Ou vont-ils tou­jours dans le sens d’une so­cié­té de consom­ma­tion avec ses pri­vi­lé­giés et ses lais­sés-pour-compte ? N’est-on pas en train de mar­chan­di­ser tous les rap­ports hu­mains ? C’est vrai que les ser­vices que l’on se ren­dait au­tre­fois entre amis ou voi­sins de­viennent des actes payants lors­qu’ils passent par les pla­te­formes d’échange de ser­vices, les pla­te­formes dites de « job­bing » (comme TaskRab­bit ou You­piJob). L’ar­gent, le ca­pi­ta­lisme entre ain­si au coeur même du lien so­cial, tis­sé avec de par­faits in­con­nus. Des mi­ni­jobs, des em­plois ré­mu­né­rés à la tâche, sans ou avec peu de co­ti­sa­tions et de contraintes so­ciales, se dé­ve­loppent. Les ar­ti­sans y voient même une concur­rence dé­loyale. Est-ce bien ou pas ? Ce­la choque les gens qui ont plus de 40 ans, mais lors­qu’on dis­cute de ce su­jet avec des jeunes de 25-30ans qui n’ont connu que la crise, ils es­timent que c’est un moindre mal. Ne fau­drait-il pas dis­tin­guer plu­sieurs ca­té­go­ries d’ac­teurs ? En ef­fet, cer­tains comme Airbnb ou Uber vont vers une lo­gique mar­chande, tan­dis que d’autres, comme le ré­seau Free­cycle (dons d’objets) ou Ho­meEx­change (échange de mai­sons pour les va­cances), res­tent fi­dèles à la lo­gique de par­tage ou d’en­traide. En fait, le secteur, très jeune, com­mence tout juste à se struc­tu­rer. Mais il a d’ores et dé­jà in­fluen­cé les men­ta­li­tés et l’or­ga­ni­sa­tion de tous les ac­teurs éco­no­miques, ycom­pris des grands groupes. Pro­pos re­cueill is pa r Sop hie Fay (*) Doc­teur en éco­no­mie, au­teur de « la Vie Share, mode d’em­ploi », Edi­tions Alternatives.

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