L’as­cen­sion du ma­lai­mé

L'Obs - - Grand Formats En Couverture - CA­ROLE BARJON ET MAËL THIER­RY

Com­ment le jeune Laurent Wau­quiez, qui exas­père ses pairs de l’UMP, a réus­si à s’im­po­ser à Ni­co­las Sar­ko­zy. Jus­qu’à être pro­mu se­cré­taire gé­né­ral du par­ti

Mar­di 9 décembre, Ys­sin­geaux, Haute-Loire. L’église Saint-Pierre est pleine à cra­quer. Il y a là Fran­çois Bay­rou, Her­vé Gay­mard, d’autres an­ciens mi­nistres et des élus de toute la France. Tous sont ve­nus rendre un der­nier hom­mage à l’an­cien mi­nistre cen­triste Jacques Bar­rot, cé­lé­bré dans sa com­mune na­tale, après l’avoir été la veille à Pa­ris. Dé­pu­té de la cir­cons­crip­tion, Laurent Wau­quiez, maire de la com­mune voi­sine du Puy-en-Ve­lay, est au pre­mier rang. Condam­né au si­lence mal­gré son an­cienne proxi­mi­té avec Jacques Bar­rot dont il fut le dau­phin. Mal­gré ses titres et qua­li­tés dans le pays. Le dé­funt avait in­ter­dit par avance à qui­conque, hor­mis à son fils Jean-Noël, de pro­non­cer un dis­cours le jour de ses ob­sèques. Mais ce ma­tin-là, à Ys­sin­geaux, per­sonne n’est dupe. Cha­cun a com­pris que Bar­rot a sur­tout vou­lu em­pê­cher Wau­quiez de s’ex­pri­mer de­vant sa dépouille. His­toire de sou­li­gner aux yeux de tous l’in­fi­dé­li­té à son égard du nou­veau se­cré­taire gé­né­ral de l’UMP au­quel il re­pro­chait, entre autres choses, d’avoir blo­qué l’en­trée en po­li­tique de son fils.

A seu­le­ment 39 ans, Laurent Wau­quiez traîne une so­lide ré­pu­ta­tion de faux ami. Il est même as­sez rare qu’un homme aus­si jeune sus­cite un tel de­gré d’hos­ti­li­té. Chez ses pairs en tout cas. Et pas seu­le­ment de la part de sa ri­vale af­fi­chée, Nathalie Kos­cius­ko-Mo­ri­zet. Qu’ils soient sar­ko­zystes, jup­péistes ou fillo­nistes, le ju­ge­ment des élus est sou­vent sans amé­ni­té sur ce­lui qui était il n’y a pas si long­temps le « chou­chou » de la classe po­li­tique et de la chi­ra­quie :

« Op­por­tu­niste », « in­di­vi­dua­liste », « dé­ma­go » … Et on en passe… Ar­ri­vant au QG de cam­pagne, le soir de la vic­toire de Ni­co­las Sar­ko­zy en 2007, Luc Cha­tel avait ain­si eu la sur­prise de se voir in­di­quer le mau­vais che­min pour se rendre dans la pièce ré­ser­vée au nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique. « C’est par là » , lui avait dit le jeune Wau­quiez, qui avait lui-même em­prun­té la di­rec­tion in­verse pour al­ler fé­li­ci­ter le vain­queur… Sept ans plus tard, le dé­pu­té-maire du Puy-en-Ve­lay n’a guère chan­gé de mé­thode. A Lam­ber­sart, le 25 sep­tembre, lors du pre­mier mee­ting de la cam­pagne in­terne de Sar­ko­zy, Wau­quiez, mon­té par­mi les pre­miers sur l’es­trade, joue des coudes pour

être le plus vi­sible sur la pho­to avec son cham­pion et em­pê­cher les autres d’ap­pro­cher. Sa­me­di der­nier, lors de la réunion des cadres de l’UMP, le nou­veau se­cré­taire gé­né­ral s’est fé­li­ci­té de la dé­ci­sion du nou­veau pré­sident de l’UMP de sup­pri­mer les cou­rants : « Il n’y a ni ber­tran­tistes, ni jup­péistes, ni co­péistes, ni fillo­nistes. » « Ça tombe bien, je ne connais pas de wau­quié-zistes », com­mente un de ses en­ne­mis, en ou­bliant ma­ni­fes­te­ment que le fon­da­teur de la Droite so­ciale avait tout de même réus­si, voi­ci deux ans, à ras­sem­bler plus d’une cin­quan­taine de par­le­men­taires der­rière lui…

En dé­pit des ré­serves qu’il sus­cite, c’est pour­tant lui, Wau­quiez le mal-ai­mé, que Ni­co­las Sar­ko­zy a choi­si de pro­mou­voir. Pas ran­cu­nier, l’an­cien chef de l’Etat sait par­fois mettre le pas­sé de cô­té. Même s’il n’a pas ou­blié que le dé­pu­té de Haute-Loire avait ten­té de le dou­bler, lui aus­si, pen­dant la cam­pagne de 2012. C’était au mo­ment de la ten­ta­tive de sau­ve­tage de l’en­tre­prise Le­ja­by. Le chef de l’Etat avait alors pris des contacts, no­tam­ment avec le groupe LVMH. De son cô­té, Laurent Wau­quiez s’ac­ti­vait sur le terrain, bien dé­ci­dé à s’at­tri­buer la pa­ter­ni­té du sau­ve­tage. Le 1er fé­vrier, jour de l’an­nonce de la re­prise de l’en­tre­prise par un ma­ro­qui­nier auvergnat, tombe un mer­cre­di. Le dé­pu­té de Haute-Loire sèche car­ré­ment le conseil des mi­nistres pour griller la po­li­tesse au pré­sident de la Ré­pu­blique qui a pré­vu de se rendre sur place. Quand Sar­ko­zy l’ap­prend, il est en transe. De­vant plu­sieurs de ses proches, il fait signe à sa se­cré

taire : « Ap­pe­lez-moi Laurent. » « Alors, Laurent, tu t’es bien fou­tu de ma gueule, hein ? » « Wau­quiez s’est fait ato­mi­ser », ré­sume au­jourd’hui un té­moin de la scène. Peut-être, mais il as­sume, très crâne. « C’est ma cir­cons­crip­tion et je n’al­lais pas me lais­ser vo­ler mon tra

vail », confiait-il au « Nou­vel Ob­ser­va­teur », à l’époque. Après la dé­faite de Sar­ko­zy face à Hol­lande, il ag­grave son cas. Dans une in­ter­view au « Point » en juillet 2013, il se livre à une cri­tique en règle du quin­quen­nat qui n’au­rait fonc­tion­né qu’à la « ré­for

mette » ... La veille de la pu­bli­ca­tion, Wau­quiez avait pour­tant te­nu à pré­ve­nir Brice Hor­te­feux pour at­ti­rer son at­ten­tion sur les ap­pré­cia­tions po­si­tives à l’en­droit de Ni­co­las Sar­ko­zy : « Tu ver­ras, j’ai fait une

in­ter­view gen­tille. » Ce se­ra sa der­nière in­car­tade. Car le vent a tour­né. Fran­çois Fillon, qu’il a sou­te­nu contre Co­pé pen­dant la der­nière élec­tion in­terne de l’UMP, l’a dé­çu et semble alors hors course. Wau­quiez a re­pris sa li­ber­té.

Lorsque Ni­co­las Sar­ko­zy, avec qui il n’a ja­mais rom­pu le contact, se dé­cide à bri­guer l’UMP, il ré­pond aus­si­tôt à l’ap­pel. Fin août, Sar­ko­zy lui met le mar­ché en main. En sub­stance : tu fais cam­pagne pour moi et tu se­ras mon se­cré­taire gé­né­ral. Nathalie Kos­cius­ko-Mo­ri­zet, qu’il adore – « ori­gi­nale et au­da­cieuse » –, ne cor­res­pond pas au centre de gra­vi­té d’une base UMP très ra­di­ca­li­sée. Trop « bo­bo », trop pa­ri­sienne. Gé­rald Dar­ma­nin, le petit nou­veau ? Trop vert pour gé­rer tous les ego. Gar­der Luc Cha­tel ? Pour­quoi pas ? Mais où se­rait le chan­ge­ment ? Va donc pour le pro­vin­cial Wau­quiez, sup­por­ter de la Ma­nif pour tous, que la plu­part des té­nors de la fa­mille gaul­liste avaient

re­pé­ré, à l’aube des an­nées 2000, comme « le meil

leur de sa gé­né­ra­tion ». Sar­ko­zy n’a pas ou­blié qu’avant 2007 il ju­geait lui aus­si le jeune dé­pu­té « très pro­met

teur ». Au point de lui confier la fonc­tion de por­te­pa­role du gou­ver­ne­ment et de le convier à son G7, son petit groupe de mi­nistres pri­vi­lé­giés du dé­but du quin­quen­nat. En cette fin d’été 2014, la pro­po­si­tion à Wau­quiez n’avait pour­tant pas va­leur de blanc-seing. Sar­ko­zy veut d’abord le voir à l’oeuvre en cam­pagne. « On a pas­sé un vrai contrat, ra­conte Wau­quiez. Je l’ai res­pec­té. Et il l’a res­pec­té aus­si. Comme avec Fillon, au­quel il avait pro­mis d’être son Pre­mier mi­nistre et qu’il a ef­fec­ti­ve­ment nom­mé à Ma­ti­gnon. »

Sar­ko­zy sa­vait dé­jà, de­puis la guerre Fillon-Co­pé, que le maire du Puy-en-Ve­lay avait été d’une re­dou­table ef­fi­ca­ci­té pour mettre au jour les étranges mé­thodes de Jean-Fran­çois Co­pé des­ti­nées à faus­ser le scru­tin in­terne de 2012. Au fil de l’au­tomne, il constate que Wau­quiez est très ap­pré­cié des mi­li­tants. Sur le terrain, vê­tu de son in­évi­table par­ka rouge, l’an­cien mi­nistre fait le job. A force de ki­lo­mètres par­cou­rus et de ca­resses très po­li­tiques à tous les élus, n’a-t-il pas dé­jà qua­si­ment im­po­sé sa can­di­da­ture comme tête de liste dans la grande ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes face au très – trop ? – eu­ro­phile Michel Bar­nier ? « Il est or­ga­ni­sé, so­lide et te­nace » , ré­sume Brice Hor­te­feux, qui ap­pré­cie sa puis­sance de tra­vail. Et puis, preuve qu’il n’a pas que des en­ne­mis, quelques par­le­men­taires de poids plaident en sa fa­veur, comme l’an­cien mi­nistre Xa­vier Ber­trand, Bru­no Retailleau, nou­veau pré­sident du groupe UMP au Sé­nat, ou en­core le pa­tron des dé­pu­tés UMP, Ch­ris­tian Ja­cob, qui note qu’ « on peut se fâ­cher avec lui mais aus­si s’ex­pli­quer, et même se ré­con­ci­lier avec lui ».

Le mee­ting de Nîmes, le 27 no­vembre, achève de convaincre Sar­ko­zy que son choix est le bon. Avant lui, Wau­quiez ha­rangue les mi­li­tants. Son dis­cours mus­clé contre Ch­ris­tiane Tau­bi­ra, cou­pable de « vi­der les pri­sons et de li­bé­rer les dé­lin­quants » ou contre l’ « im­mi­gra­tion du so­cial – ceux qui viennent tou­cher nos pres­ta­tions so­ciales – qui a rem­pla­cé l’im­mi­gra­tion du tra­vail », ren­contre un franc suc­cès.

« T’as fait fort. Tu as été ex­cellent » , lui glisse Sar­ko­zy, tan­dis que Kos­cius­ko-Mo­ri­zet monte à son tour à la tri­bune. A l’ap­plau­di­mètre, il n’y a pas pho­to : l’ora­teur Wau­quiez est plé­bis­ci­té.

Qui est-il vrai­ment, ce « fort en thème » à la car­rière im­pres­sion­nante, qui a en­chaî­né Nor­male-Sup, l’ENA et les man­dats po­li­tiques à la vi­tesse de l’éclair – dé­pu­té à 29 ans, mi­nistre à 32 –, à qui l’on prête main­te­nant l’am­bi­tion de bri­guer la mai­rie de Lyon en 2020 ? A quoi croit vrai­ment cet Auvergnat d’adop­tion né à Lyon, sor­ti ma­jor à l’agré­ga­tion d’his­toire, éle­vé avec ses trois frères et soeurs par une mère conser­va­trice de mu­sée, que son ma­ri a quit­tée lors­qu’il avait 1 an ? De cul­ture ca­tho­lique comme sa grand-mère, qui l’in­ci­tait à « don­ner du temps aux autres et à ne pas perdre son âme » , il a tra­vaillé comme bé­né­vole au Caire avec soeur Em­ma­nuelle, mais il n’est pas dé­mo­crate-ch­ré­tien comme l’était le cen­triste Jacques Bar­rot. Ce der­nier lui avait re­pro­ché d’avoir tra­hi un cer­tain idéal eu­ro­péen ? Est-ce sa faute, fait-il re­mar­quer, si le non au ré­fé­ren­dum cons­ti­tu­tion­nel eu­ro­péen de 2005 fut ma­jo­ri­taire dans la ville d’Ys­sin­geaux ? Est-ce sa faute si la mé­fiance à l’égard de l’Union eu­ro­péenne pro­gresse par­tout et si la mou­vance dé­mo­crate-chré­tienne des an­nées 1960 est en voie d’ex­tinc­tion ?

« Wau­quiez, tranche un de ses amis de jeu­nesse, est un “rad-soc” à la Chi­rac. » Wau­quiez, lui, pré­tend

ap­pli­quer à la fois les le­çons de Bar­rot – l’ « ana­lyse du fond des dos­siers et la prise en compte du terrain » – tout en se ré­cla­mant de Georges Pom­pi­dou pour le rap­port char­nel à la po­li­tique com­bi­née à l’amour de la poé­sie. « Mes idées partent du terrain, c’est ma force » , dit-il. C’est aus­si ce qu’on lui re­proche. « Il suit

ses élec­teurs », re­marque un an­cien mi­nistre. Jus­qu’où ira cette plas­ti­ci­té ? Eu­ro­péen un jour puis pour­fen­deur de l’eu­ro­cra­tie, fon­da­teur de la Droite so­ciale mais dé­non­cia­teur bruyant du « can­cer de l’as­sis­ta

nat » ; chi­ra­quien au­tre­fois, pas fran­che­ment adepte de la rup­ture, sar­ko­zyste en­suite.

Jus­qu’où ira sa « tea-par­ti­sa­tion », se­lon le mot d’un com­mu­ni­cant ? Sa proxi­mi­té avec le po­li­to­logue maur­ras­sien Pa­trick Buis­son, qu’il voit ré­gu­liè­re­ment, en fait tous­ser beau­coup à l’UMP, comme Fran­çois Ba­roin ou Alain Jup­pé. Sans par­ler de NKM, qui lui a ac­co­lé le sur­nom de « bé­bé Buis­son ». « Je n’aborde pas le su­jet de l’im­mi­gra­tion comme ceux qui fan­tasment sur l’in­va­sion ou le grand rem­pla­ce­ment » , se dé­fend-il, met­tant en avant son com­bat prin­ci­pal : la dé­fense des classes moyennes. Mais, il y a deux se­maines, op­po­sé à Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen dans l’émis­sion « Mots croi­sés », il en a ef­fa­ré plus d’un lors­qu’il s’est ré­vé­lé in­ca­pable d’ex­pli­quer la dif­fé­rence entre l’UMP et le FN, sauf dans le do­maine éco­no­mique. Au­jourd’hui, voi­ci donc Laurent Wau­quiez très of­fi­ciel­le­ment re­de­ve­nu sar­ko­zyste. Pour com­bien de temps ? Lui, as­sure que son ob­jec­tif est d’ai­der à la réus­site de Ni­co­las Sar­ko­zy. Entre autres rai­sons, pour faire men­tir sa ré­pu­ta­tion.

“Op­por­tu­niste”, “dé­ma­go”…

En no­vembre der­nier au mee­ting de Sens com­mun, mou­ve­ment is­su de la Ma­nif pour tous et as­so­cié à l’UMP

Wau­quiez ne le crie­ra pas sur les toits mais la ré­cente mésa­ven­ture de NKM l’a se­crè­te­ment ré­joui. Sa ri­vale a en ef­fet dû li­mo­ger en ca­tas­trophe une se­cré­taire na­tio­nale dont elle ve­nait de sug­gé­rer la no­mi­na­tion et qui s’était éga­rée à l’ex­trême droite.

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