Co­lère d’acier

“J’ai re­trou­vé mon fils au FN”

L'Obs - - Grands Formats Affaires - LOUIS MO­RICE JEAN- CH­RIS­TOPHE VE­RHAE­GEN/AFP

Wal­ter Broc­co­li, l’ex-syn­di­ca­liste FO d’Ar­ce­lorMit­tal à Flo­range, s’ap­prête à bas­cu­ler en po­li­tique, au centre, pour com­battre le Front na­tio­nal qui me­nace sa Lor­raine. Et lui a dé­jà pris son fils. Ren­contre

Ala ter­rasse du Bef­froi, Wal­ter Broc­co­li sa­voure son ci­ga­rillo du ma­tin. Sur la place du Mar­ché, à Thion­ville, des mains se tendent en un dé­fi­lé conti­nu vers l’an­cien res­pon­sable FO d’Ar­ce­lorMit­tal, les mêmes sa­luts muets que ceux qu’il re­ce­vait na­guère à l’em­bauche au por­tail des hauts-four­neaux de Flo­range, à quelques ki­lo­mètres de là. De­puis qu’il est à la re­traite, il fré­quente ce ca­fé de­ve­nu un peu son « bu­reau ». Le fort en gueule fait le bra­vache, un si­dé­rur­giste, ça ne laisse rien pa­raître. Deux drames in­times viennent pour­tant fendre la cui­rasse. Il a per­du cette usine qu’il

rê­vait de sau­ver. Et il a per­du son fils qui ne lui parle plus de­puis des mois. Quel choc lors­qu’il découvre dans « le Ré­pu­bli­cain lorrain » que Da­vid, 37 ans, se pré­sente aux mu­ni­ci­pales à Thion­ville sur la liste Front na­tio­nal conduite par Her­vé Ho : « Mon ga­min, je le pre­nais par la peau du cul pour qu’il aille vo­ter et je le

re­trouve au FN. » Une tra­gé­die pour ce fils d’im­mi­grés ita­liens ar­ri­vés de la Ro­magne dans la val­lée de la Fen-sch, à l’is­sue de la Se­conde Guerre mon­diale. Son père a com­men­cé à la mine avant d’in­té­grer l’usine Sol­lac qui fi­ni­ra entre les mains de l’In­dien Laksh­mi Mit­tal. Dès son pre­mier sou e, Wal­ter Broc­co­li a res­pi­ré l’air des hauts-four­neaux de Flo­range qui en­va­his­sait la ci­té ou­vrière de Saint-Ni­co­las-en-Fo­rêt. Troi­sième d’une fra­trie de quatre, avec les co­pains, le grand jeu de ga­min, c’était de pi­quer les ai­mants de dy­na­mos pour ra­mas­ser la li­maille re­tom­bée sur le sol. Dans la ci­té, il y avait des en­fants d’Ita­liens, de Po­lo­nais, d’Es­pa­gnols, avec tous les pères dans la même usine. Et des pe­tits Lor­rains qui leur ré­pé­taient la sen­tence en­ten­due à la mai­son : « Vous ve­nez man­ger le pain des Fran­çais. »

Une vie à gauche, parce que les ou­vriers, c’était la gauche. Qua­rante ans de vote so­cia­liste. Mais ça, c’était avant, avant la « tra­hi­son » de Fran­çois Hol­lande, avant ce 30 no­vembre 2012 où le Pre­mier mi­nistre Jean-Marc Ay­rault re­jette le plan de sau­ve­tage de Flo­range mis en place par Ar­naud Mon­te­bourg. La fin de la fi­lière li­quide, la fin des il­lu­sions dans une val­lée où le taux de chô­mage at­teint 17%. Le mi­nistre du Re­dres­se­ment pro­duc­tif a fait le bou­lot mais a per­du son au­ra en res­tant au gou­ver­ne­ment. « J’ai beau­coup de res­pect pour lui mais il au­rait dû dé­mis­sion­ner à ce mo­ment-là et ex­pli­quer pour­quoi. Il ne l’a pas fait. Après, c’était trop tard. » La rup­ture est consom­mée mais pas au point d’ac­cep­ter de voir son fils ral­lier un par­ti qui com­bat l’im­mi­gra­tion…

Iro­nie du sort, quand, en pleine lutte à l’usine, le syn­di­ca­liste ac­cuse la po­li­tique du gou­ver­ne­ment de fa­ci­li­ter la mon­tée du FN, il est mis au ban par quelques-uns de ses ca­ma­rades, sur fond d’une pe­tite

mu­sique qui va cres­cen­do : « Broc­co­li, il est pas clair. » Cer­tains vont jus­qu’à le taxer de « po­pu­lisme » et d’af­fi­ni­tés avec l’ex­trême droite. De­puis, à la mu­ni­ci­pale de mars, Hayange est tom­bé aux mains du can­di­dat FN Fa­bien En­gel­mann. A Flo­range, le maire so­cia­liste Phi­lippe Ta­rillon est bat­tu dès le pre­mier tour. A l’usine, 30% des gars ont vo­té pour le Front na­tio­nal.

Les craintes de Wal­ter Broc­co­li se sont vé­ri­fiées. Alain, son meilleur ami, a bas­cu­lé. Et son propre fils a fi­ni par tom­ber dans le tour­billon ex­tré­miste. « Da­vid a per­du son tra­vail d’in­for­ma­ti­cien au Luxem­bourg, ra­conte le père. Deux ans de chô­mage et le RSA.

Cé­li­ba­taire, il a dû re­tour­ner vivre chez sa mère. Sa ré­ac­tion a été la co­lère et le dé­goût. Le Front na­tio­nal, c’est une ven­geance pure et simple. Quand j’ai vou­lu dis­cu­ter, il m’a ré­pon­du que je n’étais plus de sa fa­mille » : les yeux du co­losse se mouillent.

Le fils per­du re­fuse de par­ler à « l’Obs », comme à son père. Il ne sou­haite même pas évo­quer son en­ga­ge­ment au­près d’Her­vé Hoff. Ce der­nier as­sure qu’il ne consi­dère pas le re­cru­te­ment de Da­vid Broc­co­li comme une prise de guerre : « Je ne suis pas al­lé cher­cher le fils du syn­di­ca­liste. D’ailleurs, au dé­but, je n’avais pas fait le lien… Da­vid est ve­nu spon­ta­né­ment, par convic­tion. » Re­nié, le père ne se ré­sout pas à ac­cep­ter cette rup­ture : « Même si la po­li­tique ne m’in­té­resse pas, il faut que je fasse quelque chose, je dois mon­trer qu’il y a une autre voie. » Prêt à bas­cu­ler en po­li­tique pour lutter contre le le­pé­nisme, Wal­ter Broc­co­li se sent au­jourd’hui proche du centre, et du tan­dem UDI-MoDem : « Il y a d’ex­cel­lentes idées à gauche comme à droite. Il est temps d’ar­rê­ter de se ti­rer dans les pattes et de tra­vailler en­semble. Le centre per­met de ras­sem­bler. » La dé­pu­tée eu­ro­péenne cen­triste et vice-pré­si­dente du conseil gé­né­ral de la Mo­selle, Nathalie Gries­beck, sa­lue l’ « au­then­ti­ci­té » de cette per­son­na­li­té « cash » . L’élue es­time elle aus­si que « le monde ou­vrier est ex­trê

me­ment dé­çu » . Elle s’in­quiète de voir le Front na­tio­nal confor­té par « un vote d’adhé­sion ». Sur le terrain, elle en­tend bien ces jeunes qui té­moignent de leur im­pres­sion d’être trai­tés comme des ci­toyens de se­conde zone : « Le fils de Wal­ter se si­tue dans la co­horte de ces mil­liers de Lor­rains qui se sentent tra­his aus­si bien par la droite que par la gauche. On peut com­prendre qu’ils soient com­plè­te­ment désa­bu­sés. » Une im­pres­sion ré­cem­ment ren­for­cée lorsque Sé­go­lène Royal a confir­mé l’aban­don des por­tiques d’Eco­mouv’, sem­blant ne pas se sou­cier des em­plois qui de­vaient être créés sur un site lorrain em­blé­ma­tique.

Te­naillé entre l’en­vie de pro­fi­ter de sa re­traite et celle de re­trou­ver son fils, l’an­cien si­dé­rur­giste ré­flé­chit donc à s’en­ga­ger aux cô­tés des cen­tristes pour les ré­gio­nales, une fois li­bé­ré de son man­dat FO, en mars 2015. Le fron­tiste Her­vé Ho n’en re­vient pas : « Le père va al­ler à l’UDI parce que son fils est chez nous ? Mais ce n’est pas hon­teux d’être au Front na­tio­nal ! »

Fran­chir le pas est pour­tant un choix di cile pour cet homme qui avait jus­te­ment choi­si de mi­li­ter au syn­di­cat Force ou­vrière pour la clar­té de ses sta­tuts : ni po­li­tique ni re­li­gion. En décembre 2013, l’an­nonce de la can­di­da­ture d’Edouard Mar­tin, l’em­blé­ma­tique fi­gure de la CFDT à Flo­range, sur la liste PS du Grand Est l’avait même fait hur­ler à la tra­hi­son : « Mar­tin s’est

ser­vi de nous ! » L’ani­mo­si­té entre les deux hommes a grim­pé d’un cran. Au terme de longs par­cours pa­ra-lèles, la haine entre eux est si forte qu’elle re­lève

presque de la psy­cha­na­lyse. « On a eu les mêmes idées de gauche, les mêmes ob­jec­tifs. On avait tout pour être amis, mais on ne peut pas se sup­por­ter » , re­con­naît Wal­ter Broc­co­li. Pour­quoi se ris­quer alors à se je­ter dans le bain de la po­li­tique, qui lui ins­pire une telle dé­fiance ? Le 25 mai der­nier, au soir des ré­sul­tats des eu­ro­péennes marquées par le triomphe du FN, Wal­ter Broc­co­li a re­çu l’un des der­niers

SMS de son fils : « Une belle ra­clée, les “fa­chos” vous l’ont mis bien pro­fond. » Le père reste se­coué : « Je ne peux pas lui en vou­loir. C’est à cause de ce qui se passe en po­li­tique, à cause du chô­mage… » ré­pète-t-il. Mais il a en­vie

d’agir. « Si un jour j’y vais, c’est avec la ga­ran­tie que je garde ma li­ber­té de pa­role. Il faut que le centre ac­cepte d’avoir un élec­tron libre, mais si je sens que je peux ame­ner des gens au centre pour évi­ter le FN, ce se­ra oui. »

Quand il se re­tourne sur son par­cours, le père me­sure le chan­ge­ment d’époque. Certes, à ses dé­buts, les temps étaient dé­jà rudes. « J’ai re­dou­blé deux fois entre la sixième et la troi­sième. Alors mon père m’a

en­voyé tra­vailler à l’usine… » Dé­bu­ter sa vie d’adulte comme ou­vrier spé­cia­li­sé à Sol­lac, ce n’était pas l’idée que le jeune Wal­ter se fai­sait de son ave­nir. « Mais à l’époque, c’était vrai­ment dif­fi­cile d’échap­per à ça. Même à l’école, on était ca­ta­lo­gués ou­vriers… » La prin­ci­pale dif­fé­rence avec cette triste époque qui a en­glou­ti son fils, c’est que l’as­cen­sion dans le groupe lui avait per­mis d’échap­per à cette fa­ta­li­té : « Qu’estce que mon père a pu être fier quand il m’a vu de­ve­nir contre­maître à 28 ans. Il n’en croyait pas ses yeux », se sou­vient Wal­ter Broc­co­li. Son fils Da­vid n’a pas connu pa­reille des­ti­née. Au sein de l’usine, il avait pour­tant em­prun­té le même che­min que son père : l’in­for­ma­tique. La fi­lière fut fruc­tueuse pour Wal­ter. As­sé­chée, elle a en­voyé Da­vid au chô­mage. « On ne lui pro­pose rien. Il perd pied car l’in­for­ma­tique évo­lue ex­trê­me­ment vite. J’ai­me­rais l’ai­der mais il a cou­pé les ponts. Les jeunes se re­trouvent à la rue et se trans­forment en com­bat­tants FN », se dé­sole le père. S’il fi­nit par des­cendre dans l’arène élec­to­rale, le Lorrain sait qu’il va su­bir de nom­breuses at­taques. « Je peux me dé­fendre. Je n’ai ja­mais fait de confu­sion entre mon man­dat syn­di­cal et des pro­pos per­son­nels. Je n’au­rai be­soin de trahir per­sonne. » Avant de sau­ter le pas, il veut com­men­cer par al­ler rendre vi­site à sa fille et à sa pe­tite-fille, qui vivent en Ita­lie. Et prendre son temps. Les an­nées de lutte lui ont ap­pris la pa­tience. Et la té­na­ci­té. Le syn­di­ca­liste ral­lume son por­table. Il montre une vi­déo ré­cem­ment tour­née dans l’ate­lier d’éta­mage à l’ar­rêt sur le site de Flo­range : l’aban­don, le si­lence. Puis, il montre sa pho­to aux cô­tés de Fran­çois Hol­lande, à l’Ely­sée. « C’était la belle époque. Il était en­core gen­til et di­sait qu’il ne lâ­che­rait pas. » Wal­ter, lui, ne lâ­che­ra rien.

Wal­ter Broc­co­li à Hayange, fin no­vembre. Au se­cond plan, le site in­dus­triel de Flo­range.

Fé­vrier 2014, pré­sen­ta­tion de la liste Bleu Ma­rine d’Her­vé Hoff pour les mu­ni­ci­pales à Thion­ville. En haut, Da­vid, 37 ans, le fils de Wal­ter Broc­co­li.

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