PÉ­PLUM

L’“Exodus” de Rid­ley Scott sort à Noël. Les grands ci­néastes de Hol­ly­wood, chas­sés d’Eu­rope par les po­groms, ont tou­jours pui­sé dans la Bible

L'Obs - - Le Sommaire - FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

Moïse su­per­star

D ’un doigt, il fait re­cu­ler la mer Rouge. Il parle à Dieu (qui lui ré­pond), dé­clenche les plaies d’Egypte et fait rê­ver, de­puis tou­jours, les pro­duc­teurs de Hol­ly­wood. Moïse, fils d’Am­ram, petit-fils de Ke­hat, ar­rière-pe­tit­fils de Lé­vi, a dé­fié le trône d’Egypte, ba­layé les dieux des pha­raons et me­né son peuple vers la Terre pro­mise. Donc, vers la Ca­li­for­nie. La nouvelle ver­sion de cette belle his­toire (« Exodus. Gods and Kings »), si­gnée Rid­ley Scott, sou­lève dé­jà les pas­sions. Ch­ris­tian Bale, l’ac­teur qui in­carne Moïse, a dé­cla­ré que, se­lon lui, ce­lui-ci était « schi

zo­phrène et bar­bare » . On at­tend les ré­ac­tions des pays arabes, où Moïse est par­fois qua­li­fié de ter­ro­riste (le « Noé » de Dar­ren Aro­nof­sky a été ban­ni, ré­cem­ment, au Qa­tar, à Bah­reïn et aux Emi­rats arabes unis). Sans doute le film de Scott est-il très di érent du projet ini­tial : c’est Ste­ven Spiel­berg qui de­vait s’y col­ler. Or ce der­nier a dé­jà ra­con­té cette his­toire, dans « le Prince d’Egypte », en 1998, des­sin ani­mé dont il était pro­duc­teur. Il s’ins­cri­vait dans une longue tra­di­tion.

Car, dès les dé­buts, les grands pro­duc­teurs ont sau­cis­son­né le

« Good Book » : War­ner Bros a pré­fé­ré le Dé­luge, avec « l’Arche de Noé » (1928), film dans le­quel un jeune John Wayne fai­sait sa pre­mière ap­pa­ri­tion, vê­tu d’une toge ; la Twentieth Cen­tu­ry Fox a choi­si le Livre des Juges, avec l’aven­ture de Samson et Da­li­la, la­quelle se­ra jouée par la sul­fu­reuse He­dy La­marr en 1949 ; Uni­ted Ar­tists s’est ap­pro­prié un cha­pitre du Livre des Rois, avec Gi­na Lol­lo­bri­gi­da en reine li­cen­cieuse et Yul Bryn­ner en sou­ve­rain éclai­ré (« Sa­lo­mon et la reine de Sa­ba », 1959). Quant à la Pa­ra­mount, stu­dio tout-puis­sant, la main­mise sur l’Exode y a été im­mé­diate : « les Dix Com­man­de­ments », de Ce­cil B. DeMille, date de 1923. Dès son ins­tal­la­tion, le pro­duc­teur Adolph Zu­kor a fa­vo­ri­sé le projet. In­ter­pré­té par Theo­dore Ro­berts (Moïse), qui fai­sait face à un co­mé­dien fran­çais, Charles d’Authier de Ro­che­fort, en pha­raon, le film est de­ve­nu une sorte de phare dans l’his­toire du ci­né­ma. Pé­da­go­gique, gran­diose, bon­dieu­sard, pom­peux, il ra­conte non seu­le­ment l’époque de la fuite en Egypte, mais aus­si, à l’ère mo­derne, la sa­ga de deux frères, l’un obéis­sant aux édits de Dieu quand l’autre est un sa­lo­pard confir­mé. On y re­trouve aus­si l’une des ca­rac­té­ris­tiques de DeMille : la fas­ci­na­tion de la chair. Celle-ci est mise en va­leur avec la (très) jo­lie Ida Es­telle Tay­lor dans le rôle de Mi­riam. DeMille em­ploie le Tech­ni­co­lor, tech­nique nouvelle à l’époque du muet. Le ci­néaste a rmait avoir conçu son film dès son ado­les­cence, en fré­quen­tant l’église de Pomp­ton Lakes, dans le New Jer­sey. Car notre homme était épis­co­pa­lien (de re­li­gion). Mais d’ori­gine ? Sa mère, Ma­til­da Sa­muel, était sé­fa­rade.

C’est la clé de voûte de cette ob­ses­sion bi­blique. Ve­nus des shtetls de Po­logne, des vil­lages de Po­logne ou de Rus­sie, chas­sés par les po­groms, les juifs ont fon­dé le royaume de Hol­ly­wood, tout en res­tant fi­dèles à leur cul­ture. Sa­muel Goldwyn était col­por­teur à Var­so­vie ; Jesse Las­ky avait dé­bu­té comme ac­teur de vau­de­ville à Vienne ; Har­ry War­ner, fils de cor­don­nier, ne se pré­nom­mait pas Har­ry, mais Moïse. Adolph Zu­kor, lui, ven­dait de la four­rure. Tous étaient ash­ké­nazes. Ar­ri­vés d’ho­ri­zons en flammes, pous­sés par la mi­sère et gui­dés par l’es­poir, ils n’ont ja­mais ou­blié. Ain­si, Louis B. Mayer exi­geait que la can­tine du stu­dio fasse fi­gu­rer au me­nu du bouillon de pou­let aux bou­lettes de mat­za, tous les jours. La re­cette lui ve­nait de sa ma­man.

De­puis « Joseph in the Land of Egypt », en 1914, jus­qu’à ce « Da­vid et Go­liath » pré­vu pour l’an­née pro­chaine, les films bi­bliques se suc­cèdent. Les plus grands réa­li­sa­teurs puisent dans le Livre : Gri th (« Ju­dith de Bé­thu­lie », 1913), Mi­chael Cur­tiz

« Exodus », de Rid­ley Scott (2014).

(« Moon of Is­rael », 1924), Mau­rice Tour­neur (« Samson », 1936), John Hus­ton (« la Bible », 1966). En 1956, Ce­cil B. DeMille re­prend l’his­toire des « Dix Com­man­de­ments », avec Charl­ton Hes­ton dans le rôle de Moïse. L’a aire est co­los­sale : la mer Rouge se coupe en deux en Vis­taVi­sion, et Dieu trace avec son doigt les dik­tats sur des Tables de la Loi en po­ly­uré­thanne. DeMille a 77 ans, il monte pen­dant le tour­nage sur une échelle pour gueu­ler sur ses co­mé­diens, et ti­tube. Crise car­diaque. Il meurt presque le len­de­main. Dom­mage : il vou­lait adap­ter, juste après, le Livre de la Ré­vé­la­tion. Moïse re­vient en 1974, dans un bio­pic à grand spec­tacle, sous les traits de Burt Lan­cas­ter : ce­lui-ci, de pas­sage à Pa­ris, s’amuse d’avoir dia­lo­gué avec le Tout-Puis­sant. As­sis dans un fau­teuil du Ritz,

bar­bu, il constate : « Je ne pou­vais pas jouer Dieu. Je

fume trop de Ca­mel. » En 2006, nouvelle adap­ta­tion, mais, cette fois-ci, mu­si­cale : les Amé­ri­cains trans­posent le show d’Elie Chou­ra­qui et font chan­ter Val Kil­mer, qui en­tonne avec Ram­sès : « When We Rule the World » (« quand nous do­mi­nons le monde »). L’an­née sui­vante, un film d’ani­ma­tion dé­calque « le Prince d’Egypte » : ra­tage com­plet, mal­gré les voix de Ben King­sley et de Ch­ris­tian Sla­ter (Dieu est dou­blé par El­liott Gould). La même an­née, une bi­zar­re­rie : dans « Moe and the Big Exit », autre car­toon pour en­fants, Moïse est un concombre géant, sau­vé par Pe­tu­nia Rhu­barb, une belle plante. Le film de Rid­ley Scott ba­laie toutes ces bê­tises, Dieu mer­ci.

Le Très-Haut, c’est en­ten­du, s’est ins­tal­lé à Hol­ly­wood. Ses pères fon­da­teurs viennent de res­tau­rer, en 2014, la synagogue de Wil­shire Bou­le­vard. Ce « temple des stars », conçu en 1915 et ter­mi­né en 1929, fi­nan­cé par les stu­dios, a une par­ti­cu­la­ri­té : il a des fresques avec des scènes bi­bliques, alors que la tra­di­tion in­ter­dit ce type de re­pré­sen­ta­tion. Même dans leur lieu de culte, les pro­duc­teurs ont en­vie de ci­né­ma. « Exodus. Gods and Kings », par Rid­ley Scott, en salles le 24 décembre.

« Les Dix Com­man­de­ments », de Ce­cil B. DeMille, pre­mière ver­sion (1923).

Moïse ou­vrant la mer Rouge, 2e ver­sion des « Dix Com­man­de­ments » (1956).

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