RE­CON­VER­SION

A 66 ans, l’ex-di­rec­teur des sports de France Té­lé­vi­sions se lance dans la chan­son, tan­dis qu’Eu­gène Sac­co­ma­no, l’an­cien ani­ma­teur de “On re­fait le match” sur RTL, consacre un es­sai à Gio­no sous l’Oc­cu­pa­tion

L'Obs - - Le Sommaire - Jean Ré­veillon

Il y a une vie après le sport

Pen­dant cin­quante ans, ils ont me­né leur car­rière cha­cun de leur cô­té. Et puis, la re­traite ve­nue, les deux « sexy­gé­naires » , comme ils s’ap­pellent, ont dé­ci­dé de réa­li­ser leur rêve d’ado­les­cence : chan­ter en duo. Le mu­si­cien Michel Pru­vot et Jean Ré­veillon, l’an­cien di­rec­teur des sports de France Té­lé­vi­sions, ont vou­lu res­ter fi­dèles à leurs ra­cines nor­distes et po­pu­laires : « Oh toi l’amour de ma vie », leur pre­mier disque, est l’adap­ta­tion d’un genre peu connu en France : le Schlager. Sou­vent mo­quée pour ses bat­te­ments sim­plistes, ses boum-boum à chaque temps ( schla­gen si­gni­fie « ta­per », « battre », en al­le­mand) et ses pa­roles à l’eau de rose, cette mu­sique de va­rié­tés qui a fait les belles heures de l’Eu­ro­vi­sion dans les an­nées 1960 connaît un re­gain de po­pu­la­ri­té dans l’Eu­rope du Nord. En Al­le­magne, les chaînes de té­lé lui consacrent des émis­sions en­tières. La pre­mière fois que Michel Pru­vot, né à Rue (Somme), et Jean Ré­veillon, ori­gi­naire de Bur­bure (Pas-de-Ca­lais), se sont ren­con­trés, c’était à Berck-sur-Mer, en 1964. Ils avaient 16 ans et vou­laient de­ve­nir cham­pions cy­clistes. « On au­rait pu

pas­ser pro… », dit Michel, un brin nos­tal­gique. Dans l’équipe de France ju­nior, ils pé­da­laient à cô­té d’un gar­çon de leur âge, Ber­nard Thé­ve­net, fu­tur double vain­queur du Tour de France ! Leur des­tin a pris un autre tour. Michel eut beau se re­bel­ler contre son ac­cor­déo­niste de père, un gé­nie du cla­vier aux mé­thodes sta­kha­no­vistes, il fut hap­pé par le bal mu­sette. L’en­fant ter­rible qui ga­gnait dé­jà son ar­gent de poche en se pro­dui­sant, en­fant, dans le ca­fé de sa grand-mère Adrienne fut re­pé­ré par Guy Lux. Le dé­but d’une car­rière à la Yvette Hor­ner.

Fils d’un mar­chand de cycles, Jean Ré­veillon a, lui aus­si, fait une belle car­rière té­lé­vi­suelle. Di­rec­teur des sports de France Té­lé­vi­sions sous le règne d’Her­vé Bourges, il a été pro­pul­sé en haut de l’état-ma­jor des chaînes pu­bliques, d’abord comme di­rec­teur gé­né­ral dé­lé­gué de France 3 puis comme di­rec­teur de

France 2. « Quand j’ai an­non­cé que je par­tais un an après ma no­mi­na­tion en 2012, tout le monde a cru que Ré­my Pflim­lin m’avait vi­ré, s’amuse-t-il. Or j’avais dit dès le dé­part que je me re­ti­re­rais à 65 ans pour un projet per­son­nel. C’est ce que j’ai fait. » Michel et Jean (le se­cond tient à conser­ver cet ordre non al­pha­bé­tique pour rendre hom­mage à son ami mu­si­cien) ont res­pec­té leur ser­ment de Mont­pel­lier : réunis pour le cham­pion­nat de France ju­nior de cyclisme, ils avaient alors ap­pris à mieux se connaître. « J’igno­rais que Michel jouait tous les week-ends dans les bals avec son père. Ce­la ne l’em­pê­chait pas de par­ti­ci­per à nos courses avec ar­deur, ra­conte Ré­veillon. Quelle belle ré­sis­tance ! Moi aus­si je rê­vais

de chan­ter. » S’il n’en a pas fait son mé­tier, ce Pa­va­rot­ti en herbe ex­prime alors sa vo­ca­tion dans les ban­quets ou les réunions d’as­so­cia­tions. En 2006, il chante même Az­na­vour à l’oc­ca­sion d’une émis­sion cé­lé­brant le 50e an­ni­ver­saire de la té­lé­vi­sion ar­mé­nienne. Et re­be­lote deux ans plus tard en Tur­quie.

En 2009, alors que l’en­fant du bal par­ti­cipe à un ga­la à Ell­mau en Au­triche, haut lieu du Schlager, il en­tend Die Ami­gos. Fon­dé en 1970 par les frères Bernd et Karl-Heinz Ul­rich, le groupe, qui fut disque d’or en 2007, rem­plit des salles de 4 000 per­sonnes, à rai­son de 250 concerts par an ! Au même mo­ment, Ré­veillon, en déplacement pro­fes­sion­nel à Franc­fort, en­tend dans un taxi un groupe dé­jà re­pé­ré sur in­ter­net et qui s’ap­pelle… Die Ami­gos. In­croyable coïn­ci­dence. Les deux « sexy­gé­naires » nor­distes partent à la ren­contre des deux Al­le­mands pour leur de­man­der l’au­to­ri­sa­tion d’adap­ter leurs chan­sons. Nou­velles pa­roles, nou­velles or­ches­tra­tions… Michel troque l’ac­cor­déon pour la gui­tare. Les an­ciens sprin­ters sont dans les star­ting-blocks pour faire le tour de l’Hexa­gone. Ils ont com­men­cé fin oc­tobre à Ab­be­ville en en­ton­nant : « On est de­ve­nu ce qu’on vou­lait/Sauf qu’en­semble on n’avait pas chan­té. » Main­te­nant les « gars du Nord »

vont « es­sayer de vous ap­por­ter du bon­heur/De glis­ser des re­frains dans votre coeur » . C’est simple, lé­ger et sans pré­ten­tion. Comme la bonne vieille guin­guette d’au­tre­fois. Epoque bé­nie où le mot « crise » n’avait pas la même ré­so­nance qu’au­jourd’hui. « Oh toi l’amour de ma vie », Michel et Jean, Pro­duc­tions Disc am­biance. Dis­tri­bu­tion So­ny Mu­sic. A lire : « l’En­fant du bal », par Michel Pru­vot, éditions du Ro­cher, 2011.

GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

N

e lui par­lez plus de Zi­dane. « Il a une ob­ses­sion qui n’est pas très connue, tacle l’homme qui a été la voix du foot­ball sur Eu­rope 1 puis

RTL pen­dant qua­rante ans. C’est le po­gnon. En 1999, je fais quatre pages pour “VSD” où je dis qu’il est le plus beau. Puis il joue en Ar­mé­nie. Dans l’avion du re­tour, il me dit : “Eu­gène, le pa­pier est très bien, mes pa­rents ont beau­coup ai­mé, moi aus­si… mais com­bien tu as pris ?” Je lui dis : “5 000 francs.” Lui : “Et moi, alors ? Quand je fais un truc pour ‘Match’, je touche quelques pé­pettes.” J’ai été si­dé­ré. De ce jour, on ne s’est plus re­vus. »

Ne lui par­lez pas non plus de Can­to­na. « Il se prend pour un in­tel­lo qu’il n’est pas » , dé­gage Eu­gène Sac­co­ma­no avec l’ac­cent bon­homme d’un par­rain mé­ri­dio­nal. Non, par­lez-lui plu­tôt des ro­mans de James Sal­ter ou Si­mo­net­ta Greg­gio. Ou, mieux en­core, de Jean Gio­no. A 77 ans, Sac­co consacre un petit es­sai bien­ve­nu à l’au­teur des « Vraies Ri­chesses », qu’il a bien rai­son de consi­dé­rer comme un de nos plus grands écri­vains. Il le lit en boucle pen­dant que sa femme re­garde des « couillon­nades à la té­lé­vi­sion » . Il l’a tou­jours ai­mé. Plus que Pa­gnol. « Au dé­but, bien que Mar­seillais, j’étais très an­tiPa­gnol. J’ai mo­du­lé mon ju­ge­ment, mais c’est un grand voleur sym­pa­thique. Il a beau­coup pi­qué à Gio­no. “La Femme du bou­lan­ger”, c’est une sé­quence de “Jean le Bleu”. D’ailleurs,

ils ont eu des pro­cès tous les deux. En fait ils n’ont ja­mais été vrai­ment fâ­chés. »

Son livre évoque briè­ve­ment ce der­by pro­ven­çal. Mais Sac­co y re­fait sur­tout le match qui, à la Li­bé­ra­tion, a op­po­sé l’écri­vain de « Re­fus d’obéis­sance » à cer­tains chantres de la France libre. Il avait des er­reurs d’ar­bi­trage à contes­ter. En re­pas­sant au ra­len­ti les ac­tions du li­be­ro de Ma­nosque, il te­nait à ar­ra­cher le maillot de col­la­bo qui lui colle à la peau : « Ara­gon a été ter­rible avec lui. Il y a des faits ! Gio­no a au­to­ri­sé le pre­mier ma­quis ar­mé des Basses-Alpes à s’ins­tal­ler dans la ferme des Graves. Il y a aus­si les gens qu’il sauve : son beau-frère com­mu­niste qu’il hé­berge au nez des Al­le­mands, la femme de Max Ernst, des juifs comme Jan Meye­ro­witz, Jean Ma­la­quais et les soeurs Fra­disse. »

Ce n’est pas parce qu’on a été l’ami de Claude Fran­çois et qu’on a pas­sé sa vie à brailler dans un mi­cro qu’on ne sait ni lire ni écrire. Sac­co sait. Il a es­sayé Proust cet été pour la pre­mière fois ( « Ça m’a fait chier comme pas pos­sible, il fait quatre pages sur un verre de vin » ), mais il est tom­bé en­fant dans Jack Lon­don, dans « Col­line », de Gio­no, à l’ado­les­cence, et dans Cé­line à son re­tour de l’ar­mée. Il avait 21 ans, il était jour­na­liste au « Pro­ven­çal » avec Louis Deville, un co­pain de Blon­din. C’est lui qui l’a ini­tié, en rou­lant les « r » : « Ils ont don­né le Gon­court à Ma­ze­line ! L’illustre connard ! Et pas à Cé­line ! » Il y avait un match his­to­rique à com­men­ter. Sac­co en a fait un livre des an­nées plus tard : « Je suis al­lé voir Ma­ze­line dans son deux-trois pièces près du Tro­ca­dé­ro. Il de­vait avoir 90 ans. Tout de suite il me dit : “Ah, je sais pour­quoi vous ve­nez ! C’est pour me par­ler de Cé­line…” J’ai dû être un peu faux-cul, mais il avait rai­son. Il était dé­mo­li par cette his­toire, mais sym­pa. »

Chez les jour­na­listes spor­tifs, l’au­teur de « Gon­court 32 » mais aus­si de « Ban­dits à Mar­seille » et « Cé­line cou­pé en deux », s’est par­fois sen­ti un peu seul. Quelques ex­cep­tions comme Pierre-Louis Basse, Pas­cal Praud et Be­noît Hei­mer­mann lui ont tout de même per­mis de cau­ser entre deux matchs de Pa­trick Mo­dia­no, dont il a « tout lu » de­puis 1968 ; de Phi­lip Roth, ce « grand bai­seur » au­quel il s’iden­ti­fie très vo­lon­tiers ; et même de Bra­sillach, qui avait de­man­dé dans une phrase « dé­gueu

lasse » qu’on « n’ou­blie pas les pe­tits » des juifs dans les camps de la mort. Si un foot­bal­leur se met à ci­ter du Gio­no, on sau­ra d’où ça vient. A lire : « Gio­no, le vrai du faux », par Eu­gène Sac­co­ma­no, le Cas­tor As­tral, 112 p. 12 eu­ros.

Michel Pru­vot et Jean Ré­veillon.

ODILE BENYAHIA-KOUIDER

XA­VIER PAR­DES­SUS

Eu­gène Sac­co­ma­no

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