AF­FAIRES

Ils s’étaient as­so­ciés, voi­là un an, pour conqué­rir la pla­nète fi­nance. Le 23 oc­tobre, Thier­ry Leyne s’est sui­ci­dé à Tel-Aviv. Et Do­mi­nique Strauss-Kahn risque main­te­nant de de­voir rendre des comptes de­vant la justice luxem­bour­geoise. Re­tour sur un thrill

L'Obs - - Le Sommaire - MA­RIE GUICHOUX ET DA­VID LE BAILLY

DSK-Leyne, mor­tel en­gre­nage

Les tombes blanches et cou­leur sable suivent le tra­cé on­doyant des ter­rasses construites à flanc de col­line. Ni la dou­ceur de la lu­mière ni l’élé­gance des cy­près du ci­me­tière de Gi­vat Shaul, dans la proche ban­lieue de Jé­ru­sa­lem, n’apaisent la dou­leur de la fa­mille, l’émo­tion des amis qui ac­com­pagnent la dépouille de Thier­ry Leyne. En ce ven­dre­di 24 oc­tobre, à Har Ha­Me­nu­chot, « le mont de ceux qui se re­posent », la sil­houette mas­sive de Do­mi­nique Strauss-Kahn, tel un oi­seau de mau­vais au­gure, rap­pelle que ce deuil pri­vé se­ra de­main une sale af­faire, exposée en place pu­blique.

En cet ins­tant d’in­tros­pec­tion, DSK se re­mé­more-t-il le projet am­bi­tieux qu’il for­mait voi­ci tout juste un an avec Thier­ry Leyne ? Ils étaient alors deux as­so­ciés heu­reux. Se ré­jouis­sant à l’idée de voir un jour LSK – Leyne, Strauss-Kahn & Part­ners – ri­va­li­ser avec les grandes banques d’af­faires de la pla­nète. L’an­cien pa­tron du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal ap­por­tait son ré­seau, sa vis­ta ma­cro-éco­no­mique, le bu­si­ness­man fran­co-is­raé­lien met­tait à dis­po­si­tion ses équipes et se char­geait de faire fruc­ti­fier les ac­tifs. Tout juste en­ta­mée, la marche triom­phale s’est ache­vée en tra­gé­die.

Le 23 oc­tobre au ma­tin, le corps sans vie de Thier­ry Leyne est re­trou­vé au pied de la luxueuse tour Yoo après une chute du 23e étage où il ha­bi­tait. Il avait 49 ans. La po­lice is­raé­lienne, qui n’a rien re­le­vé dans l’ap­par­te­ment jus­ti­fiant l’ou­ver­ture d’une en­quête, conclut à un sui­cide. Au­cune au­top­sie ne se­ra pra­ti­quée. Le dé­funt a lais­sé trois lettres, l’une adres­sée à ses trois fils et à sa pe­tite der­nière de 6 ans, l’autre à son bras droit, Phi­lippe Her­vé, une en­fin pour celle qui par­tage sa vie de­puis trois ans, Nathalie Bi­der­man, dans la­quelle il évoque « la honte » qui le sub­merge.

De­puis lors, le voile se dé­chire sur les ac­ti­vi­tés de la so­cié­té ba­sée au Luxem­bourg. On ap­prend que, trois jours avant le drame, Strauss-Kahn a dé­mis­sion­né de la pré­si­dence de LSK. On découvre des pertes im­pres­sion­nantes et d’étranges cir­cuits d’ar­gent. Le 7 no­vembre, Leyne Strauss-Kahn & Part­ners est dé­cla­ré en faillite. Pour l’an­cien pa­tron du FMI, ce de­vait être un nou­veau dé­part, au lieu de quoi c’est un nou­veau cau­che­mar. Alors qu’en fé­vrier il de­vra ré­pondre de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Lille de l’ac­cu­sa­tion de « proxé­né­tisme en bande or­ga­ni

sée » dans l’af­faire dite du Carl­ton, voi­là que les ma­gis­trats luxem­bour­geois pour­raient lui de­man­der des comptes. Com­ment s’est-il trou­vé au coeur de ce fa­tal en­gre­nage ?

Quand il entre au ca­pi­tal de LSK, le 18 oc­tobre 2013, DSK ignore qu’il s’as­so­cie avec un homme en sur­sis. De­puis des mois, Thier­ry Leyne court après l’ar­gent. Ses em­ployés sont payés en re­tard. Banques et créan­ciers se font me­na­çants. Au coeur du sys­tème mis en place par Leyne, une so­cié­té de ges­tion, As­sya As­set Ma­na­ge­ment, aux mé­thodes peu or­tho­doxes. Aux banques et as­su­reurs qui lui confient leur ar­gent, elle pro­met des ren­de­ments très at­trac­tifs. En réa­li­té une grande par­tie des sommes est pla­cée dans des en­tre­prises dé­te­nues, de près ou de loin, par Thier­ry Leyne. Toutes se portent mal. Co­tées à Pa­ris, sur le mar­ché libre, elles ont pour nom Glo­bal In­vest­ment Ser­vices (GIS), Nes­sya, Deau­ville Dia­mond Pro­per­ties ou First­cau­tion. A la Bourse, ces titres n’in­té­ressent per­sonne. Leyne est pra­ti­que­ment le seul ven­deur et le seul ache­teur. Le seul, donc, à en fixer le prix. Par cette mé­ca­nique, simple et per­verse, il gonfle ar­ti­fi­ciel­le­ment la va­leur de ses ac­tifs. Un ca­pi­tal fic­tif que Leyne uti­lise en­suite comme ga­ran­tie pour trou­ver de l’ar­gent au­près d’in­ves­tis­seurs. On ap­pelle ce­la de la ca­va­le­rie.

Un simple coup d’oeil aux comptes de LSK, et Do­mi­nique Strauss-Kahn, le brillant éco­no­miste que la pla­nète nous en­vie, au­rait pour­tant com­pris que quelque chose ne tour­nait pas rond. Que Leyne était à la tête d’un em­pire de car­ton-pâte. Des fonds propres très faibles, des mou­ve­ments d’ar­gent mas­sifs entre les fi­liales, des émis­sions obli­ga­taires conduites à un rythme fré­né­tique, des pertes co­los­sales (19 mil­lions d’eu­ros) en com­pa­rai­son des ac­tifs dé­cla­rés (37 mil­lions). Et que dire de cette conven­tion si­gnée entre LSK et Thier­ry Leyne, aux termes de la­quelle ce­lui-ci ponc­tion­nait plus de 1,5 mil­lion d’eu­ros chaque an­née… soit da­van­tage que les ca­pi­taux propres du groupe ! DSK était-il dis­trait le jour du ma­riage ? N’avait-il pas lu les ré­serves du com­mis­saire aux comptes, Ernst & Young, sur les bi­lans de la so­cié­té ? Ces in­for­ma­tions étaient pu­bliques, en­re­gis­trées au re­gistre du com­merce. Un an plus tard, le 9 juillet 2014, Ernst & Young se re­ti­re­ra, re­fu­sant de cau­tion­ner les acro­ba­ties comp­tables de Thier­ry Leyne. Là en­core, DSK conti­nue­ra d’agir comme s’il n’avait rien vu, rien en­ten­du. Le 4 août, il re­met 375 000 eu­ros dans LSK.

Des oc­ca­sions de ques­tion­ner son as­so­cié, Do­mi­nique Strauss-Kahn n’en a pas man­qué, lui à qui il ar­ri­vait de faire shab­bat dans la tour Yoo, chez Thier­ry Leyne, ou de par­cou­rir Is­raël en sa com­pa­gnie. Dé­but sep­tembre, ils sont en­core aper­çus en tête à tête lors du Fes­ti­val du Film amé­ri­cain, à Deau­ville, ti­rant cha­cun sur leur ci­gare. DSK fait-il part à Leyne d’in­quié­tudes ? Lui dit-il qu’il est dé­ci­dé à rompre ? Le 24 sep­tembre, les deux hommes sont

en­core as­sez liés pour im­ma­tri­cu­ler à Guer­ne­sey le « DSK Glo­bal In­vest­ment Fund Li­mi­ted », un fonds d’in­ves­tis­se­ment des­ti­né à le­ver 1,4 mil­liard d'eu­ros.

A la mort de son as­so­cié, Do­mi­nique Strauss-Kahn sent le dan­ger. Sa res­pon­sa­bi­li­té pour­rait être mise en cause. Huit jours plus tard, dans une in­ter­view au « Pa­ri­sien », il se pose en vic­time : « J’ai

per­du mon in­ves­tis­se­ment. » Cir­cons­crit sa

res­pon­sa­bi­li­té : « J’étais pré­sident non exé­cu­tif de LSK. C’est Thier­ry Leyne, ad­mi­nis­tra­teur dé­lé­gué, qui gé­rait la so­cié­té. » Et

confesse : « J’en ap­prends plus main­te­nant sur lui qu’avant sa dis­pa­ri­tion. » Une ignorance toute re­la­tive quand le quo­ti­dien l’in­ter­roge sur les rai­sons du sui­cide : « Il y a évi­dem­ment des rai­sons per­son­nelles

[…] Et je pense au­jourd’hui, il ne faut pas le ca­cher, qu’il avait contrac­té une sé­rie d’em

prunts ex­ces­sifs. » Des mots pe­sés au tré­bu­chet avec son avo­cat Jean Veil. Des mots qui tombent aus­si au terme de la Shiv’ah, la se­maine qui suit le dé­cès dans la re­li­gion juive, pen­dant la­quelle les ap­pa­ren­tés rendent hom­mage au dis­pa­ru.

Dans le pen­thouse de verre, qui, de la mer à la voie ra­pide, em­brasse tout Tel-Aviv, la géo­gra­phie fa­mi­liale ra­conte les bles­sures et les su­tures. Il y a là Blanche Leyne, la mère de Thier­ry, et Mo­nique Bes­se­rat, celle de Ka­ren, em­pres­sées au­tour des en­fants qui vivent un nou­veau drame. Ka­ren Leyne, l’épouse de Thier­ry, s’est sui­ci­dée trois ans plus tôt en se je­tant du der­nier étage d’un par­king proche du lac Lé­man, à l’époque où le couple vi­vait en Suisse. Fuyant la bonne so­cié­té ge­ne­voise qui lui a tour­né le dos, le fi­nan­cier a fait son alya, le re­tour en Terre sainte. Un

« alya Boeing » , comme dit une connais­sance, tant il par­tait sou­vent pour ses af­faires, re­ve­nant se po­ser pour shab­bat dans ce quar­tier de tours de Tel-Aviv. Tout le monde connaît les Yoo. Avec leur dé­co­ra­tion si­gnée Phi­lippe Starck et leur pis-

DSK SE RÊVE BAN­QUIER, “PLUS GRAND QUE LA­ZARD”.

cine se­mi-cir­cu­laire du rez-de-chaus­sée, elles sont un hymne à ceux qui réus­sissent. On peut y croi­ser des hommes d’af­faires russes ou amé­ri­cains, des Fran­çais très ai­sés ou la femme la plus cé­lèbre d’Is­raël, le man­ne­quin Bar Re­fae­li. Leur lob­by, dé­cor théâ­tral, ex­hale un par­fum de va­ni­té.

Dans le pen­thouse, les meubles ont été re­cou­verts. Dis­crète, un peu à part, anéan- tie, il y a là aus­si Nathalie Bi­der­man. La com­pagne de Thier­ry Leyne est une spé­cia­liste du lob­bying et de la com­mu­ni­ca­tion de crise à l’in­ter­na­tio­nal. De­puis ses an­nées pas­sées à Pa­ris au sein du ré­seau d’Eu­ro RSCG World­wide (ac­tuel­le­ment Ha­vas), elle est de­ve­nue une amie de Do­mi­nique Strauss-Kahn. La porte de son ap­par­te­ment, bou­le­vard Ras­pail, lui est ou­verte. Elle lui a pré­sen­té Thier­ry, son nou­veau com­pa­gnon, ren­con­tré dans un avion. Cet été, cette femme avec beau­coup d’al­lure s’est ins­tal­lée avec son fils dans la tour Yoo, dans un ap­par­te­ment du 25e étage. « C’était une fa­mille en train de se re­cons­ti­tuer, ils étaient très amou­reux, ra­conte un ami qui les avait re­çus ré­cem­ment à Tel-Aviv. Lors de cette soi­rée, Nathalie était ra­dieuse, Thier­ry avait l’air fa­ti­gué mais il ne sem­blait pas quel­qu’un de fra­gile. Il était très sûr de lui. »

DSK et Thier­ry Leyne. Leur at­te­lage a sur­pris. Le pre­mier a oc­cu­pé l’un des postes les plus im­por­tants de la pla­nète. Le se­cond n’a ja­mais évo­lué dans la cour des grands, ni brillé dans les pages du « Fi­nan­cial Times ». Il se dit di­plô­mé du Tech­nion de Haïfa, l’école is­raé­lienne qui forme des in­gé­nieurs de haut ni­veau. « Thier­ry a juste fait un pas­sage au Tech­nion, confie un de ses proches, il n’en a ja­mais été di­plô­mé. » Grand, la mise soi­gnée, Thier­ry Leyne af­fiche la ré­serve

d’un ban­quier suisse sans ja­mais l’avoir été et le sé­rieux d’un homme de foi. Por­tant kip­pa pour shab­bat et cha­peau pour les af­faires, il laisse par­fois en­tre­voir des tsit­sits sous sa veste, mais ne dé­voile ja­mais l’es­sence de ses ac­ti­vi­tés. Au lieu de quoi, il ré­pète : « Je me suis fait tout seul. »

« Au dé­part, Thier­ry était un bon petit sol­dat de la fi­nance, se sou­vient Brice Moatti qui a co­fon­dé avec lui Ax­fin, une so­cié­té de Bourse. Un jour, il me dit : “Je me suis ache­té une voi­ture, une fo­lie !” C’était une… Hyun­dai ! Après il a eu un cô­té fri­meur et se payait As­ton Mar­tin sur As­ton

Mar­tin. » Ax­fin, créé à la fin des an­nées 1990, fait de lui, à 34 ans, la 415e for­tune fran­çaise avec 22,5 mil­lions d’eu­ros. Mi­racle de la bulle in­ter­net pour ce­lui qui avait cru avant les autres au cour­tage en ligne. Son train de vie de­vient ru­ti­lant, flam­boyant, dis­pen­dieux. Il col­lec­tionne les montres, les mo­tos à grosses cy­lin­drées. Vole en jet pri­vé entre Pa­ris et Ge­nève, fré­quente un club de fu­meurs de ci­gares, et dis­pose de sa table au res­tau­rant de Michel Ros­tang. Thier­ry Leyne a une « au­ra », disent ceux qui ont tra­vaillé avec lui, dont il use ex­clu­si­ve­ment dans les af­faires. Ce n’est pas un homme à femmes. Il aime se re­pré­sen­ter en ca­pi­taine de la fi­nance.

La suite se­ra moins glo­rieuse. De bonnes… et de très mau­vaises af­faires. « En par­tant de France, Leyne était bla­ck­lis­té sur la place de Pa­ris. En quit­tant Ge­nève, il était ato­mi­sé », af­firme un homme d’af­faires qui lui était proche. « Je ne l’ai ja­mais vu va­ciller, fai­blir, perdre ses moyens, avoir un mot plus haut que

l’autre », ra­conte Michel Ber­ja­min, an­cien pré­sident de la so­cié­té in­for­ma­tique Arès, dans la­quelle Leyne per­dra une bonne par­tie des 5 mil­lions d’eu­ros in­ves­tis. D’au­cuns per­çoivent sa « mé­ga­lo­ma­nie » . Lui se montre fier, sa dé­ter­mi­na­tion ras­sure. Comme si ce bluf­feur pro­fes­sion­nel, qui a connu très jeune la for­tune, vou­lait croire jus­qu’au bout en sa bonne étoile.

Est-ce cette croyance, presque ir­ra­tion­nelle, qui le conduit à prendre de plus en plus d’en­ga­ge­ments in­con­si­dé­rés ? Au prin­temps 2013, la so­cié­té d’as­su­rances La Bâ­loise a dé­cou­vert que les fonds confiés à LSK avaient été pla­cés dans des fi­liales fla­geo­lantes. De­vant la me­nace d’une ac­tion en justice, Leyne gagne du temps. Pro­met de ra­che­ter leurs titres avant le 31 décembre 2014. 3 mil­lions d’eu­ros pour des ac­tions de so­cié­tés en li­qui­da­tion ou sur le point de dé­po­ser le bi­lan. Une fo­lie. C’est que Leyne ne veut pas ef­frayer DSK, alors sur le point d’en­trer à son ca­pi­tal. Ce­lui­ci, nom­mé pré­sident du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de LSK, oc­cupe une place qui n’a rien d’ho­no­ri­fique. Les deux hommes ont be­soin l’un de l’autre. Thier­ry Leyne es­père que l’en­tre­gent et le carnet d’adresses de l’an­cien pa­tron du FMI se­ront sa planche de sa­lut. Mal­gré ses frasques sexuelles, DSK a su pré­ser­ver in­tacte sa ré­pu­ta­tion de com­pé­tence dans la sphère éco­no­mique. Il mul­ti­plie les confé­rences à l’étran­ger, siège au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion d’une banque russe, fi­liale du géant pé­tro­lier Ros­neft, conseille le gou­ver­ne­ment serbe. Sur la seule an­née 2013, sa so­cié­té ba­sée à Pa­ris, Par­nasse, en­grange 2,6 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires pour un bé­né­fice de 770 000 eu­ros. Co­los­sal pour une struc­ture qui ne com­prend qu’un sa­la­rié et son chauf­feur.

Mais Strauss-Kahn voit plus grand. LSK se­ra le vé­hi­cule, l’ins­tru­ment de sa re­vanche sur un es­ta­blish­ment qui ne lui a pas ten­du la main quand il était à terre. En 2000, sor­ti du gou­ver­ne­ment Jos­pin à cause de l’af­faire de la Mnef, il s’était vu pro­po­ser par de grandes banques des postes pres­ti­gieux. Cette fois, il ne voit rien ve­nir. La banque La­zard, ap­pro­chée, fait sen­tir qu’il vau­drait mieux at­tendre la fin du pro­cès du Carl­ton

avant d’en­vi­sa­ger une col­la­bo­ra­tion. DSK, lui, est pres­sé de don­ner un nou­veau tour à sa vie.

En décembre 2013, il mo­di­fie dis­crè­te­ment l’ob­jet so­cial de Par­nasse. Il ne s’agit plus de don­ner des confé­rences ou de faire du conseil, mais de se lan­cer dans « la ges­tion pa­tri­mo­niale, la ges­tion de li­qui­di­tés ». DSK se rêve ban­quier, « plus

grand que La­zard » , confie-t-il. « Après la conclu­sion de l’af­faire du So­fi­tel, il se sen­tait li­bé­ré. Il vou­lait faire de l’ar­gent », ra­conte l’an­cien grand pa­tron Jean Fryd­man. Avec Leyne, DSK pro­jette de lan­cer un fonds d’in­ves­tis­se­ment qui ri­va­li­se­rait avec les plus grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales. Son ob­jec­tif ? Le­ver 1,4 mil­liard d’eu­ros. Une paille. Telle une rock star es­cor­té de son ma­na­ger, Strauss-Kahn et Leyne en­tament au prin­temps 2014 une tour­née mon­diale, qui les mène en Chine ou en Tu­ni­sie. « Nous n’ac­cep­tons que des in­ves­tis­se­ments su­pé­rieurs à 20 mil­lions

d’eu­ros » , fan­fa­ronne Leyne. La fille de DSK, Va­nes­sa, est em­bar­quée dans l’aven­ture. Une pe­tite équipe s’ins­talle à Ge­nève, rue du Rhône, ar­tère chic et chère de la fi­nance hel­vé­tique. Les pre­miers re­tours sont pro­met­teurs. Des en­tre­prises, des par­ti­cu­liers, se disent in­té­res­sés.

Les ap­pa­rences sont bien trom­peuses. Leyne joue la sur­vie de son groupe. Une course contre la montre s’est en­ga­gée. Une de­mande d’agré­ment pour le « fonds DSK » a été dé­po­sée au­près de l’au­to­ri­té de ré­gu­la­tion du Luxem­bourg, la CSSF. Pour Leyne, il faut vite ré­cu­pé­rer les pre­miers dé­pôts et en­cais­ser les com­mis­sions de ges­tion. Seule source de re­ve­nus qui, à court terme, peut cal­mer les créan­ciers

POUR SE DÉ­FENDRE, DSK VIENT DE DÉ­PO­SER PLAINTE.

qui s’im­pa­tientent. Seu­le­ment, la CSSF, elle, re­nâcle. Elle vient d’être aler­tée sur les étranges pra­tiques de LSK et de sa fi­liale de ges­tion As­sya. Un fonds amé­ri­cain, Insch, lui a ra­con­té com­ment plus de 300 000 eu­ros avaient été « sor­tis » de son compte ban­caire, puis in­ves­tis par As­sya dans une fi­liale de LSK. Opé­ra­tions réa­li­sées sans son ac­cord et sans que, ja­mais, il n’en ait été in­for­mé. Au Luxem­bourg, on se mé­fie main­te­nant de LSK.

Tout se pré­ci­pite du­rant l’été. Le 25 juillet, une so­cié­té de ser­vices fi­nan­ciers, GIS, dé­pose le bi­lan. LSK dé­te­nait 25% de son ca­pi­tal. Le plus gros ac­tif de Thier­ry Leyne, va­lo­ri­sé 13 mil­lions d’eu­ros dans les comptes, part en fu­mée. Les créan­ciers prennent peur. La se­maine sui­vante, La Bâ­loise lance quatre pro­cé­dures ju­di­ciaires contre LSK. L’as­su­reur ré­clame 2 mil­lions d’eu­ros. Et ob­tient en ré­fé­ré la sai­sie de trois de ses comptes ban­caires. Pré­sident du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, DSK peut dif­fi­ci­le­ment ne pas être au cou­rant. Mal­gré tout, le 4 août, le voi­là qui par­ti­cipe à une nouvelle aug­men­ta­tion de ca­pi­tal.

Leyne, lui, n’a qu’une han­tise : que l’af­faire s’ébruite. La CSSF, le ré­gu­la­teur luxem­bour­geois, n’a tou­jours pas don­né son agré­ment au « Fonds DSK ». Une

in­dis­cré­tion et tout peut s’écrou­ler. C’est pré­ci­sé­ment ce qui va se pas­ser. Une jour­na­liste du site fi­nan­cier Pa­per­jam, Vé­ro­nique Pou­jol, a eu vent de l’af­faire. Elle s’ap­prête à pu­blier un ar­ticle, cherche à joindre Leyne. L’homme d’af­faires qui, au long de sa car­rière, avait tou­jours fait preuve de sang-froid, cette fois-ci, pa­nique. Une as­si­gna­tion est lan­cée par LSK contre Pa­per­jam, vi­sant à in­ter­dire « toute pu­bli­ca­tion pou­vant lui cau­ser du

tort » . Pro­cé­dure dis­pro­por­tion­née, déses­pé­rée. Le 2 sep­tembre, Vé­ro­nique Pou­jol fait pa­raître son ar­ticle. Leyne et DSK ne s’en re­lè­ve­ront pas.

Le 3 oc­tobre, la sen­tence tombe : le juge des ré­fé­rés du Luxem­bourg condamne LSK à ver­ser 2 mil­lions d’eu­ros à La Bâ­loise. Sur cette somme, la moi­tié se­ra payée. Le 23 oc­tobre, un com­man­de­ment à payer de 939 572 eu­ros est en­voyé par voie d’huis­sier au siège de LSK. Thier­ry Leyne n’au­ra pas le temps d’en prendre connais­sance. Au même mo­ment, son corps sans vie vient d’être re­trou­vé à Tel-Aviv, au pied de la tour Yoo.

Au 24 bis bou­le­vard Royal, à Luxem­bourg, les noms de Leyne et Strauss-Kahn sont en­core ins­crits sur la borne à l’en­trée du siège so­cial de LSK. Les der­niers sa­la­riés ont quit­té les lieux, rem­pla­cés par un ad­mi­nis­tra­teur ju­di­ciaire, Laurent Fisch. A charge pour lui d’éva­luer le mon­tant to­tal des créances. Les mi­lieux d’af­faires luxem­bour­geois évoquent un pas­sif com­pris entre 30 et 100 mil­lions. A la pé­ri­phé­rie de Tel-Aviv, au 7 Ja­bo­tins­ky Road, la di­rec­trice gé­né­rale de As­sya As­set Ma­na­ge­ment Is­raël, Sandrine Hou­ri ne ré­pond plus à per­sonne. Elle a per­du 600 000 eu­ros dans l’équi­pée LSK. A quelques pâ­tés d’im­meubles, Ram Gam­liel, avo­cat d’af­faires, s’ac­tive à ré­cu­pé­rer ce qui peut l’être pour ses clients, ap­pâ­tés par le nom de DSK, éblouis par les pro­messes de Leyne et, au fi­nal, floués. A Pa­ris en­fin, les amis de Strauss-Kahn se dé­so­lent de son manque de dis­cer­ne­ment, de son goût pour la trans­gres­sion et, une fois en­core, de son in­sou­te­nable lé­gè­re­té. La Bâ­loise vient d’as­si­gner les ad­mi­nis­tra­teurs du groupe de­vant la justice luxem­bour­geoise. DSK, lui, af­fûte sa dé­fense. En no­vembre, il a dé­po­sé plainte contre X pour « abus de biens so­ciaux ». Une ma­nière de se pro­té­ger en char­geant de tous les maux son « ami » dis­pa­ru. Contac­té par l’Obs, Do­mi­nique Strauss-Kahn n’a pas sou­hai­té ré­pondre à nos ques­tions.

C’est au pied de la tour Yoo 2 où il ha­bi­tait à Tel-Aviv que Thier­ry Leyne a été re­trou­vé mort, le 23 oc­tobre.

Col­lec­tion­neur de grosses cy­lin­drées, Thier­ry Leyne me­nait grand train.

Thier­ry Leyne et sa com­pagne Nathalie Bi­der­man (à droite) aux ob­sèques de la deuxième épouse de DSK, en no­vembre 2013.

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