SY­RIE

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL CH­RIS­TOPHE BOL­TANS­KI IVO SAGLIETTI

Le sa­cri­fice du père Pao­lo

Ce jé­suite ita­lien vou­lait né­go­cier la li­bé­ra­tion d’otages. Par trois fois, il s’est ren­du au siège de l’Etat is­la­mique en Sy­rie, avant d’être kid­nap­pé à son tour. En­quête sur un homme de foi, prêt à tout pour rap­pro­cher chré­tiens et mu­sul­mans

Il est prêtre et il vient voir le diable. Le 27 juillet 2013, Pao­lo Dall’Oglio s’avance vers les vi­giles vê­tus de noir plan­tés de­vant l’an­cien gou­ver­no­rat de Ra­q­qa. Dans un arabe par­fait, il de­mande à ren­con­trer « l’émir » Abou Ba­kr al-Bagh­da­di, chef d’un pré­ten­du « Etat is­la­mique en Irak et au Le­vant », un groupe ar­mé plus connu sous l’acro­nyme de Daech, qui dé­jà fait ré­gner la ter­reur. Les gardes, tous ca­gou­lés, s’écartent de­vant ce vi­si­teur si sûr de lui, un géant à la barbe poivre et sel. Rares sont ceux qui osent ré­cla­mer une en­tre­vue avec le nou­veau maître de la ville, plus en­core pé­né­trer de leur plein gré dans son re­paire. Bien­tôt, les portes vont se re­fer­mer sur lui.

De na­tio­na­li­té ita­lienne, le père Pao­lo consi­dère la Sy­rie comme sa se­conde pa­trie. Trente ans plus tôt, ce jé­suite a fon­dé une com­mu­nau­té unique au monde, mixte, oe­cu­mé­nique, dé­diée au rap­pro­che­ment is­la­mo-ch­ré­tien, dans un lieu tout aus­si ex­cep­tion­nel, un très vieux mo­nas­tère qu’il a re­bâ­ti en plein dé­sert, au nord de Da­mas : Mar Mous­sa. Un homme de « rage » et de

« lu­mière » , pour re­prendre le titre de son livre (1), qui a pris le par­ti des in­sur­gés sy­riens. Ex­pul­sé par le

ré­gime de Ba­char al-As­sad, il re­vient pour la troi­sième fois en zone re­belle. Il veut com­prendre, té­moi­gner, sur­tout, ac­com­plir ce qu’il sait le mieux faire : dia­lo­guer, s’en­tre­mettre, ser­vir une fois de plus de pas­seur.

« Il n’avait pas du tout l’air in­quiet » , s’étonne en­core Suad No­fal. Il est pas­sé de­vant la jeune femme sans la sa­luer. Pour­tant, il la connaît bien. A Ra­q­qa, il loge chez sa soeur. « Je t’ai vue, mais je ne vou­lais pas te mettre en

dan­ger » , lui ex­pli­que­ra-t-il après avoir at­ten­du trois heures en vain l’homme qui, un an plus tard, du haut d’une chaire de la grande mos­quée de Mos­soul, se pro­cla­me­ra « ca­life » . En cet été brû­lant de 2013, cette ins­ti­tu­trice de 40 ans vient elle-même tous les soirs, à l’is­sue du jeûne, ma­ni­fes­ter de­vant l’édi­fice de style mau­resque qui sert de siège à Daech. De pri­son, aus­si. Elle ar­rive avec sa pancarte. Une simple feuille de car­ton sur la­quelle on peut lire « Etat sa­ta­nique » ou en­core

« Mon­trez vos vi­sages si vous êtes des hommes » . Elle ré­clame la li­bé­ra­tion de son beau-frère, Fi­ras al-Haj Sa­leh, du frère de ce­lui-ci, Ah­med al-Haj Sa­leh, et d’une di­zaine d’autres ac­ti­vistes kid­nap­pés par les dji­ha­distes, neuf jours au­pa­ra­vant. Un but par­ta­gé par Pao­lo Dall’Oglio. « C’est pour ça qu’il te­nait tant à voir Al-Bagh

da­di, pour­suit cette femme, qui vit au­jourd’hui en exil à Zoe­ter­meer, aux Pays-Bas. Il vou­lait le convaincre de re­lâ­cher Fi­ras et Ah­med. Il pen­sait trou­ver un lan­gage com­mun, une once d’hu­ma­ni­té. Il ne com­pre­nait pas que, pour ces gens-là, il n’est qu’un mé­créant. »

Lors de son pré­cé­dent sé­jour à Ra­q­qa, Fi­ras et Ah­med l’ont ac­cueilli, hé­ber­gé, convoyé. « Il se sen­tait re­spon

sable de leur en­lè­ve­ment » , ex­plique Ali Atas­si, un autre dis­si­dent sy­rien, ré­fu­gié à Bey­routh. Le troi­sième frère, l’écri­vain Yas­sin al-Haj Sa­leh, est un cé­lèbre op­po­sant

à Ba­char al-As­sad. A tra­vers eux, c’est une ré­vo­lu­tion ou­verte et dé­mo­cra­tique que Pao­lo veut dé­fendre.

Le 28 juillet, il re­tourne au QG de Daech et re­part avec l’as­su­rance d’être re­çu le jour d’après par un res­pon­sable. Il sait les risques qu’il prend. Dans un cour­riel adres­sé à une amie d’en­fance à Rome, il ex­plique qu’il doit faire une im­por­tante « ren­contre » et lui de­mande

« de prier » pour lui. Il cor­res­pond aus­si par Skype avec un hu­ma­ni­taire al­le­mand, vieil ha­bi­tué de Mar Mous­sa. A la tête de Re­lief & Re­con­ci­lia­tion for Sy­ria, Frie­drich Bo­kern aide des mil­liers de Sy­riens ré­fu­giés dans le nord du Li­ban. Pao­lo fi­gure par­mi les par­rains de son as­so­cia­tion. « Au cours de notre conver­sa­tion, il a in­sis­té sur l’im­por­tance de ne pas ra­ter l’heure de sa propre mort,

dit-il. Il ne cher­chait pas le mar­tyre, mais, pour lui, c’était très im­por­tant d’être pré­sent à Ra­q­qa, au coeur des té­nèbres et à ses heures les plus sombres. »

Dans la soi­rée, le père Pao­lo se fait ac­cla­mer par une foule d’étu­diants, lors d’une ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien à la ville de Homs as­sié­gée, bom­bar­dée de­puis des mois. Sur une vi­déo ama­teur, il vante « l’uni­té » des ré­vo­lu­tion­naires et ap­pelle de ses voeux l’émer­gence d’une

« Sy­rie libre et édu­quée » . Veste beige, po­lo blanc, pe­tites lu­nettes car­rées et tou­jours cette voix de sten­tor, cet en­thou­siasme conta­gieux, cette soif de convaincre. Le len­de­main ma­tin, il entre pour la troi­sième fois au gou­ver­no­rat. Il n’est plus ré­ap­pa­ru de­puis.

Rome, 17 no­vembre 2014. Des pa­rents, des amis, des membres de sa com­mu­nau­té sont réunis à l’oc­ca­sion de son soixan­tième an­ni­ver­saire à San Giu­seppe, une église aus­tère en briques rouges, via No­men­ta­na. Au to­tal, une cen­taine de per­sonnes qui, à la nuit tom­bée, ré­citent une prière « pour Pao­lo et toutes les autres per­

sonnes pri­vées de li­ber­té » . D’autres fi­dèles com­mu­nient au même mo­ment, à Pa­ris et à Lyon. De­puis seize mois, ils n’ont au­cune nouvelle, si­non des ru­meurs contra­dic­toires. Pas de re­ven­di­ca­tion, pas de preuve de vie, pas de cam­pagne mé­dia­tique, pas de pho­to pla­car­dée au fron­ton des mai­ries. Un otage fan­tôme. Mal­gré ce si­lence as­sour­dis­sant, tous dans la nef veulent croire qu’il est en­core vi­vant.

Ce si­lence ne lui res­semble pas. Pao­lo n’est pas un er­mite, en­fer­mé dans le mu­tisme et le re­cueille­ment, mais un homme en­ga­gé. Un moine sol­dat, un franc­ti­reur, mal­gré sa dé­vo­tion à son ordre. Un com­bat l’anime, ce­lui de son père, Ce­sare, ré­sis­tant ca­tho­lique, ar­rê­té, condam­né à mort par les Al­le­mands, en 1944, et sau­vé in ex­tre­mis par l’avan­cée al­liée. « La lutte an­ti

fas­ciste compte beau­coup pour lui » , confirme Sta­ny Gra­zio­li, son oncle à peine plus âgé que lui, à l’is­sue de la messe. Dans cette fa­mille des Abruzzes, re­li­gion et po­li­tique s’en­tre­mêlent. Au cours de l’après-guerre, Ce­sare le sur­vi­vant est de­ve­nu l’un des prin­ci­paux cadres de la Dé­mo­cra­tie chré­tienne nais­sante et a di­ri­gé l’un de ses sa­tel­lites, la Con­fé­dé­ra­tion des Culti­va­teurs di­rects.

Ado­les­cent, Pao­lo l’ac­com­pagne lors de ses réunions, prend goût aux dé­bats pu­blics, aux as­sem­blées hou­leuses, puis se ré­volte. Contre l’in­jus­tice. Contre la so­cié­té. Contre ses profs. Des jé­suites, dé­jà. « J’ai été sur­pris quand, plus tard, il les a re­joints. Elève, il avait des dis­cus­sions très vives avec eux. Il cri­ti­quait le for­ma­tage, l’éli­tisme de leur en­sei­gne­ment » , se sou­vient Ales­san­dro Ma­ruf­fi, un co­pain de col­lège, croi­sé à San Giu­seppe.

« C’était un contes­ta­taire ! s’écrie Sta­ny Gra­zio­li. Il par­ti­ci­pait à des ma­ni­fes­ta­tions. Il était de­ve­nu so­cia­liste, tout en res­tant pro­fon­dé­ment ch­ré­tien. » Un gau­chiste qui, en 1970, à 16 ans, in­ter­rompt ses études pour tra

vailler sur un chan­tier na­val et dé­cou­vrir la « fra­ter­ni­té

ou­vrière » . Du­rant son ser­vice par­mi les chas­seurs al­pins, il n’hé­site pas à te­nir des mee­tings dans la

ca­serne pour ré­cla­mer le res­pect des « droits du sol­dat » . Se­lon sa bio­graphe, Guyonne de Mont­jou (2), il en­vi­sage même avec ses com­pa­gnons d’armes de prendre le ma­quis en cas de putsch d’ex­trême droite.

Sa vo­ca­tion lui tombe des­sus comme la foudre. Il évoque un « ap­pel », un « ver­tige » qui lui en­joint de ser­vir l’Eglise et le monde. Ou­bliées, ses aver­sions de po­tache : il choi­sit la Com­pa­gnie de Jésus et son idéal mis­sion­naire. Lors d’un pé­riple en Tur­quie et en Sy­rie avec son ami Ales­san­dro Ma­ruf­fi, il se sent aus­si at­ti­ré par l’is­lam, par sa force, sa sim­pli­ci­té, sa pu­re­té mi­né­rale sem­blable aux dé­serts qu’il tra­verse. Il a trou­vé sa voie. Jeune no­vice, il an­nonce son dé­sir d’of­frir sa « vie

pour le sa­lut des mu­sul­mans » . On l’en­voie étu­dier l’arabe dans un Li­ban en guerre.

« Il l’a ap­pris vite, plus vite que tout le monde, se re­mé­more son su­pé­rieur de l’époque, le père Thom Si­cking. Il re­fu­sait de s’ex­pri­mer au­tre­ment qu’en arabe et était fu­rieux quand l’un de ses condis­ciples em­ployait une autre langue. » Pao­lo dé­cide aus­si de faire le ra­ma­dan. « Il est par­ti en Egypte et a ob­ser­vé le jeûne de fa­çon tel­le­ment stricte qu’il en est tom­bé ma­lade, sou­pire ce prêtre néer­lan­dais qui en­seigne l’an­thro­po­lo­gie à l’uni­ver­si­té Saint-Joseph de Bey­routh. Tou­jours son ra­di­ca­lisme. »

Dans la ligne de Charles de Fou­cauld et de Louis Mas­si­gnon, il se plonge dans la mys­tique sou­fie et la théo­lo­gie mu­sul­mane. Comme eux, il croit que l’es­prit saint souffle aus­si sur cet autre mo­no­théisme, cet ad­ver­saire de tou­jours. Mieux, il voit en Mo­ham­med non pas un hé­ré­tique, mais un pro­phète dont le mes­sage per­met aux chré­tiens d’ap­pro­fon­dir leur propre foi. Il cherche les sources com­munes aux deux re­li­gions et consacre son doc­to­rat à l’une d’entre elles, la sou­rate 18 du Co­ran sur les Sept Dor­mants d’Ephèse.

Mu­té à Da­mas, il danse avec les sou­fis, vi­site les mos­quées, sym­pa­thise avec ses chei­khs. Pour mieux s’in­té­grer, il se fait or­don­ner prêtre dans le rite sy­riaque ca­tho­lique. Il opte pour la plus pauvre, la plus pe­tite des Eglises d’Orient, celle aus­si qui, à ses yeux, se rap­proche le plus de l’is­lam. Même dé­pouille­ment, même rythme, même in­vo­ca­tion d’Al­lah, mêmes pieds dé­chaus­sés à l’in­té­rieur du sanc­tuaire. Pour réunir les en­fants d’Abra­ham, il lui faut un lieu : Mar Mous­sa. Une ruine du XIe siècle agrip­pée à la mon­tagne qu’il res­taure et trans­forme en un des sites les plus vi­si­tés de Sy­rie.

Dans son église éclai­rée à la bou­gie, il cé­lèbre la

messe en arabe, pieds nus, as­sis en tailleur sur des ta­pis co­lo­rés, en di­rec­tion du mih­rab, pen­ché de­vant son ico­no­stase, un croi­sillon en guise d’au­tel où re­pose le Livre saint. Ca­lotte noire, étole bro­dée d’or cou­sue d’un seul te­nant, aube blanche, pa­reille à une djel­la­ba. Sur cer­taines pho­tos, on croit voir un imam, sui­vant l’exemple d’un Mat­teo Ric­ci, ce jé­suite du XVIe siècle de­ve­nu sa­vant au­près de l’em­pe­reur de Chine qui s’ha­billait en bonze et ad­mi­rait Con­fu­cius. Dans l’as­sis­tance se mêlent des fi­dèles, des rou­tards de pas­sage, par­fois des ou­lé­mas ou de simples mu­sul­mans ve­nus de la ca­pi­tale et des vil­lages alen­tour.

« Au dé­part, la prière était to­ta­le­ment com­mune. On ré­ci­tait à la fois des sou­rates du Co­ran et des psaumes. On a dû ar­rê­ter sous la pres­sion de la hié­rar­chie ca­tho­lique » , in­dique l’is­la­mo­logue Pierre Lo­ry, autre fa­mi­lier des lieux. Pao­lo va bien au-de­là du très for­mel dia­logue is­la­mo-ch­ré­tien. « Rien à voir avec tous ces col­loques. Il ne par­ti­ci­pait pas à ce cirque. Il est un peu le Ric­ci de l’is­lam. Il fai­sait le pont entre deux cultures et re­nouait avec quelque chose de pri­mi­tif, sou­ligne l’écri­vain Ré­gis De­bray, qui l’a ren­con­tré à de nom­breuses re­prises. Pas éton­nant que cette per­son­na­li­té pro­phé­tique ait pu cho­quer les “mon­si­gno­ri” du Vatican. »

En 1992, le pa­tron des jé­suites, le « Père gé­né­ral », de pas­sage à Homs, le convoque. La com­mu­nau­té qu’il a créée, Al-Kha­lil, l’« ami », le sur­nom arabe d’Abra­ham, le met en porte-à-faux par rap­port à son ordre. « Il ne

pou­vait pas faire voeu d’obéis­sance à ses su­pé­rieurs et avoir des moines et des mo­niales sous son au­to­ri­té. Il fal

lait donc lui lais­ser le temps de ré­soudre ses pro­blèmes » , ex­plique avec beau­coup de tact le père Louis Bois­set, se­cré­taire ré­gio­nal à la cu­rie de la Com­pa­gnie de Jésus, un grand bâ­ti­ment de cou­leur ocre, dres­sé à deux pas de la ba­si­lique Saint-Pierre. En clair, le voi­là au pur­ga­toire. Of­fi­ciel­le­ment, il est « prê­té » à l’évê­ché sy­riaque. Cinq ans de mise à l’écart. « Ce fut le pire mo­ment de sa

vie, se­lon Guyonne de Mont­jou. Il consi­dère la Com­pa­gnie comme sa fa­mille. »

Treize ans plus tard, c’est de­vant un tri­bu­nal, la Con­gré­ga­tion pour la Doc­trine de la Foi, l’ex-In­qui­si­tion, qu’il doit ré­pondre de ses actes. Non seu­le­ment il échappe à l’ex­com­mu­ni­ca­tion, mais les sta­tuts d’AlK­ha­lil sont ac­cep­tés. « Il n’en re­ve­nait pas, pour­suit Guyonne de Mont­jou. Dans son mo­nas­tère, les hommes et les femmes ne sont pas sé­pa­rés. C’est un saut dog­ma­tique énorme ! » Une vic­toire due à sa force de convic­tion, à son au­ra, éga­le­ment. « Le Vatican a vu l’in­té­rêt d’avoir un porte-pa­role aus­si ef­fi­cace du rap­pro­che­ment avec l’is­lam » , es­time Pierre Lo­ry. En Sy­rie, le père Pao­lo est une fi­gure pu­blique qui ap­pa­raît ré­gu­liè­re­ment à la té­lé­vi­sion d’Etat. En l’ab­sence d’une classe po­li­tique, le ré­gime baas­siste a l’ha­bi­tude de pré­sen­ter des re­li­gieux à ses hôtes étran­gers, his­toire de van­ter sa to­lé­rance. Mar Mous­sa est une étape obli­gée. Dans un pays en­tiè­re­ment mu­se­lé, ce

mo­nas­tère voué au dia­logue et or­né des fresques par­mi les plus belles du Proche-Orient ren­voie une image flat­teuse. Son fon­da­teur se prête au jeu. « Il ser­vait de vi­trine, mais n’avait pas vrai­ment le choix, ex­plique l’an

cien di­plo­mate Ignace Le­ver­rier. Mar Mous­sa était un lieu d’ou­ver­ture et de dis­cus­sion qui éner­vait aus­si beau­coup les di­ri­geants sy­riens. » Il sait qu’il est sur­veillé. « Je bé­nis ceux qui nous

écoutent » , dit-il avec hu­mour à chaque fois qu’il dé­croche son té­lé­phone. Des po­li­ciers, des mou­kha­ba

rat, fa­ci­le­ment re­con­nais­sables, as­sistent à cha­cune de ses ren­contres. Il se re­trouve aus­si en butte à des pré­lats lo­caux ja­loux de sa vi­si­bi­li­té. Une hié­rar­chie in­féo­dée au ré­gime. « Or lui est de la race qui chasse les mar­chands du Temple, nom­breux dans l’Eglise sy­rienne » , dé­clare un autre di­plo­mate. Il part en guerre contre l’évêque grec-ca­tho­lique de Homs ac­cu­sé de cor­rup­tion et d’abus sexuel. Le pa­triarche Gré­goire III La­ham dé­fend son homme lige. L’af­faire re­monte jus­qu’au Vatican. Pao­lo ob­tient son ren­voi.

Lorsque la ré­vo­lu­tion éclate, en mars 2011, il pro­pose ses bons of­fices. « Il a écrit une longue lettre à Ba­char al

As­sad l’in­vi­tant à dé­mo­cra­ti­ser son pays » , ré­vèle l’op­po­sant dé­mo­crate Michel Ki­lo. Son projet d’une di­zaine de pages pré­voit une tran­si­tion lente et pa­ci­fique. Pas de ré­ponse du dic­ta­teur, qui dé­nonce dé­jà un « com­plot

ter­ro­riste » et fait tout pour lui don­ner une réa­li­té. Jour après jour, des ma­ni­fes­tants pa­ci­fiques tombent sous les balles, d’autres sont en­tas­sés dans des bus et dis­pa­raissent. « Pao­lo ne sup­por­tait plus de voir le sang cou

ler » , ra­conte une amie sy­rienne qui se­ra elle-même ar­rê­tée. Il ré­clame une force d’in­ter­po­si­tion de l’ONU et se rend à Qu­sayr, une ville alors par­tiel­le­ment aux mains de la ré­bel­lion, pour né­go­cier – dé­jà – la li­bé­ra­tion de chré­tiens kid­nap­pés par des ex­tré­mistes. Il as­siste aux fu­né­railles de vic­times d’un bom­bar­de­ment, donne son sang aux bles­sés sous les feux des ca­mé­ras et fait re­lâ­cher un otage. Il fi­nit par être ex­pul­sé en juin 2012. L’Eglise s’en charge. « Sous la pres­sion du ré­gime, l’évêque sy­riaque lui a fait com­prendre qu’il ne pou­vait pas res­ter » , confie un père jé­suite. Exi­lé au Kur­dis­tan, avec plu­sieurs de ses moines, il prend ou­ver­te­ment le par­ti des in­sur­gés et de­mande au reste du monde de leur don­ner les moyens de com­battre. « Si je crois à l’ac­tion non vio­lente, écrit-il, je ne crois pas au droit de ju­ger l’op­tion d’au­to­dé­fense ar­mée des vic­times d’un ré­gime tor­tu­reur et li­ber­ti­cide. » Il fait la tour­née des ca­pi­tales, cor­res­pond avec Em­ma Bo­ni­no, la chef de la di­plo­ma­tie ita­lienne, voit Ch­ris­toph Heus­gen, le conseiller na­tio­nal à la sé­cu­ri­té de la chan­ce­lière al­le­mande, donne une confé­rence de presse avec Laurent Fa­bius, dans un salon du Quaid’ Or­say. « Il était l’une des voix de la ré­vo­lu­tion sy­rienne » , dit un par­ti­ci­pant à la ren­contre.

Sa po­si­tion est très cri­ti­quée par une par­tie des ca­tho­liques qui lient la sur­vie de leurs co­re­li­gion­naires à celle de Ba­char al-As­sad. « A res­ter proches du ré­gime, ils se­ront em­por­tés avec lui » , leur ré­pond-il. Son ami Ré­gis De­bray se sou­vient de leur dé­bat au centre jé­suite à Sèvres : « Pao­lo ex­pli­quait qu’il fal­lait dia­lo­guer avec les is­la­mistes. Un prêtre s’est le­vé pour l’in­ju­rier. » Lors de ses sé­jours en Sy­rie, il parle à tout le monde, aux Alaouites pro-As­sad, comme aux dji­ha­distes. Il ré­pète sous la forme d’une bou­tade qu’il au­rait vou­lu ex­pli­quer à Ben La­den com­bien il connaît mal l’is­lam.

Tou­jours cette vo­lon­té de convaincre. Il anime un pro­gramme sur Orient TV, une sta­tion ac­quise à la ré­bel­lion et ba­sée à Du­baï. « Il vou­lait s’adres­ser au peuple sy­rien, don­ner la pa­role à de simples gens, en par­ti­cu­lier aux ré­fu­giés » , ex­plique son di­rec­teur, Ghas­san Ab­boud. En juillet 2013, Pao­lo lui an­nonce son in­ten­tion de ren­con­trer les chefs de Daech. « Il par­lait d’une mis­sion de paix. J’ai ten­té de le faire re­non­cer à son projet. Il m’a dit : “Je suis un vieil homme, s’ils veulent me tuer, qu’ils le fassent.” » (1) « La Rage et la lu­mière », L’Ate­lier, 2013. A lire aus­si « Amou­reux de l’is­lam, croyant en Jésus », L’Ate­lier, 2009. (2) « Mar Mous­sa », Al­bin Michel, 2006.

Le mo­nas­tère de Mar Mous­sa, au nord de Da­mas, ren­ferme des fresques du XIe siècle par­mi les mieux conser­vées du Moyen- Orient.

Le père Pao­lo ren­contre ici à Mar Mous­sa en 2003 des di­gni­taires sou­fis. Il s’in­crit dans la li­gnée de Charles de Fou­cauld (1858-1916), tour à tour of­fi­cier et prêtre au coeur du Sa­ha­ra et de­ve­nu un sym­bole du dia­logue entre chré­tiens et mu­sul­mans.

Avec des ha­bi­tants, lors des cé­lé­bra­tions de Pâques en 2004. Pao­lo a fait bâ­tir un bar­rage et mis en cul­ture les terres des en­vi­rons du mo­nas­tère.

2002 , Mar Mous­sa.

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