En voi­ture, Ja­far!

PAR JA­FAR PA­NA­HI. CO­MÉ­DIE DRA­MA­TIQUE IRA­NIENNE (1H22).

L'Obs - - Critiques - PAS­CAL MÉRIGEAU

Peu de films sou­lèvent au­tant que « Taxi Té­hé­ran » la ques­tion de sa­voir com­ment ils ont été réa­li­sés. Plus exac­te­ment, qui sont ces gens qui tour à tour prennent place à bord du taxi que pi­lote le ci­néaste ira­nien Ja­far Pa­na­hi dans les rues de Té­hé­ran ? Le chau eur, on sait que c’est Pa­na­hi puisque les pas­sa­gers le re­con­naissent et le dé­si­gnent, mais les autres? Sont-ils des ac­teurs, pro­fes­sion­nels ou non, qui disent un texte écrit et des ré­pliques pré­vues par l’au­teur? Sont-ils des amis du réa­li­sa­teur ve­nus par­ti­ci­per ami­ca­le­ment à son film, les mots sont-ils ceux qui leur viennent? Pour cha­cun d’entre eux, il existe une ré­ponse, mais il peut ar­ri­ver aus­si que, d’une scène à une autre, leur sta­tut change. De même, la to­na­li­té de cer­taines scènes se trans­forme du tout au tout. Ain­si celle, une des plus réus­sies du film, qui voit un homme, bles­sé à la tête dans un ac­ci­dent de la cir­cu­la­tion, prendre place sur la ban­quette ar­rière en com­pa­gnie de son épouse, à l’évi­dence sen­si­ble­ment plus jeune que lui : de dra­ma­tique, voire an­gois­sante, la scène de­vient sou­dain bur­lesque lorsque le bles­sé fait part de sa vo­lon­té de voir l’ex­pres­sion de ses der­nières vo­lon­tés fil­mée et en­re­gis­trée. Bas­cu­le­ment éga­le­ment lors­qu’un étu­diant en ci­né­ma sol­li­cite les conseils de Pa­na­hi ou lorsque la jeune nièce de ce­lui-ci, qui elle aus­si veut faire du ci­né­ma, l’ac­cable de re­proches, avant de poin­ter tout ce que la loi de son pays in­ter­dit de mon­trer dans un film. C’est pro­pre­ment ver­ti­gi­neux et ce­la montre l’im­por­tance des films dans la vie des gens de Té­hé­ran. Ces films que pour la plu­part ils ne sont pas au­to­ri­sés à voir, ces films éga­le­ment que Pa­na­hi n’a pas le droit de réa­li­ser. Et qu’il réa­lise pour­tant, en­vers et contre tout, avec une éner­gie et une obs­ti­na­tion qui forcent l’ad­mi­ra­tion, mais ne su raient au­cu­ne­ment à ga­ran­tir l’in­té­rêt du film pour le spec­ta­teur. Seule­ment voi­là, Pa­na­hi est un grand ci­néaste, et « Taxi Té­hé­ran » est cap­ti­vant, d’une drô­le­rie d’au­tant plus ir­ré­sis­tible qu’elle est tein­tée d’ab­surde. Alors, oui, la si­tua­tion dans la­quelle Pa­na­hi s’est trou­vé pré­ci­pi­té est ab­surde, mais de cette ab­sur­di­té il a fait la ma­tière même de son film. C’est ce qui n’en fi­nit pas de sé­duire dans « Taxi Té­hé­ran » et porte cette réa­li­sa­tion sin­gu­lière à la di­men­sion de film unique.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.