Un He­ming­way, deux films…

PAR RO­BERT SIOD­MAK, AVEC BURT LAN­CAS­TER, AVA GARD­NER, ED­MOND O’BRIEN (1946, 1H45). PAR DON SIE­GEL, AVEC LEE MAR­VIN, CLU GULAGER, AN­GIE DI­CKIN­SON, JOHN CAS­SA­VETES, RO­NALD REA­GAN (1964, 1H33).

L'Obs - - Critiques - FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER JÉ­RÔME GAR­CIN

« The Killers » est le po­lar le plus gé­nial, le plus dense, le plus top-de-la-mort des an­nées 1940! Dé­jà, il y a Ava Gard­ner, su­blime de beau­té, bou­le­ver­sante, di­vine, qui, dès son ap­pa­ri­tion, jette le film dans la ma­lé­dic­tion : de­vant cette femme fa­tale, on com­prend que Swede – Burt Lan­cas­ter (c’était son pre­mier film, dé­jà en ve­dette !) – n’a au­cune chance. Ex­boxeur, Swede est de­ve­nu pom­piste : son his­toire est re­cons­ti­tuée en flash-back, ain­si que sa chute dans les bas-fonds et sa traque par des gang­sters. Ti­ré d’une nou­velle de He­ming­way, adap­tée par John Hus­ton et Ri­chard Brooks (non cré­di­tés), le film est si­gné Ro­bert Siod­mak. Juif de Dresde, il a dé­bu­té en Al­le­magne avec « les Hommes le di­manche » (1929) avant de fuir le na­zisme et de s’éta­blir à Hol­ly­wood, où il si­gna des films in­ou­bliables (« la Proie », « Pour toi j’ai tué », « le Cor­saire rouge »). Lu­mières ins­pi­rées de l’ex­pres­sion­nisme, ca­drages au ra­soir, poids du des­tin, nuit et pa­ra­noïa, tout est là. Chefd’oeuvre, oui, chef-d’oeuvre en­thou­sias­mant.

« A bout por­tant » est ins­pi­ré par la même nou­velle de He­ming­way que « les Tueurs », mais… rien à voir. D’abord, le film est en cou­leurs et, au dé­part, était des­ti­né uni­que­ment à la té­lé. En­suite, en de­hors du prin­cipe du tan­dem de tueurs, rien ne rap­proche les deux films : ici, au lieu de suivre la vic­time, on suit les truands. Ils sont fas­ci­nants : Lee Mar­vin est gla­çant en psy­cho­pathe meur­trier et Clu Gulager, son jeune com­pa­gnon, fait froid dans le dos. Le reste du cas­ting est su­perbe : An­gie Di­ckin­son est cra­quante (elle ap­prit, pen­dant le tour­nage, l’as­sas­si­nat de son amant JFK et conti­nua à tour­ner, mal­gré le choc), John Cas­sa­vetes fait une ap­pa­ri­tion émou­vante et Ro­nald Rea­gan joue un sa­laud – le seul rôle de mé­chant de sa car­rière – avec convic­tion (il re­gret­ta d’avoir ac­cep­té, plus tard). Mise en scène e cace et tran­chante de Don Sie­gel, qui est l’un des réa­li­sa­teurs les plus sous-es­ti­més du ci­né­ma amé­ri­cain (« l’Ins­pec­teur Har­ry », « Tuez Char­ley Var­rick ! »). Ra­re­ment pro­je­té, « A bout por­tant » est bref, violent, élé­gant. De la sé­rie B comme on aime. conve­nues, sur la remise en selle, à l’aide d’un treuil, du ca­va­lier han­di­ca­pé; et il croit bon d’y ajou­ter une ro­mance digne d’Har­le­quin. D’abord écon­duite, en­suite sé­duite, la jo­lie em­ployée de la com­pa­gnie d’as­su­rances, qui est évi­dem­ment une pia­niste em­pê­chée et une femme bles­sée, va conqué­rir le coeur du cas­ca­deur en fau­teuil rou­lant dont elle doit cal­cu­ler les in­dem­ni­tés, avant de de­ve­nir l’ins­tru­ment de sa ré­sur­rec­tion. Al­bert Du­pon­tel (pho­to) et Cé­cile de France font le job. Les che­vaux aus­si (même si eux ne sont pas payés). On peut y al­ler pour les uns et pour les autres. Manquent seule­ment à ce film la grâce et l’émo­tion, qui ne de­vaient pas être ins­crits sur le ca­hier des charges.

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