L’ EN­FANT BOUR­REAU DE DAECH

Le 11 mars, Daech dif­fu­sait la vi­déo gla­çante d’un en­fant exé­cu­tant un otage. Aux cô­tés du jeune gar­çon, Sa­bri Es­sid, son beau-père, mais aus­si le de­mi-frère et men­tor de Mo­ha­med Me­rah, le tueur de Tou­louse. En­quête

L'Obs - - La Une - DOAN BUI

Il a des yeux noirs bor­dés de longs cils, des yeux de fille, des joues rondes avec cette peau cré­meuse et tendre des en­fants. A quoi pense-t-il, R. (1), à ce mo­ment-là, un pis­to­let trop lourd dans les mains, le ca­davre d’un homme exé­cu­té à ses pieds ? A quoi peut pen­ser un ga­min de 12 ans qui, il y a en­core un an, re­gar­dait les des­sins ani­més sur Gul­li et se re­trouve main­te­nant en Sy­rie, dans les camps d’en­traî­ne­ment de Daech, pro­gram­mé pour de­ve­nir un tueur ?

Sur la vi­déo que l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste a dif­fu­sée le 11 mars sur les ré­seaux so­ciaux, on voit le pe­tit R., comme dé­gui­sé dans un treillis pa­ra­mi­li­taire, te­nant un pis­to­let. A ses cô­tés un homme dé­clame, en fran­çais, avec un ac­cent du Sud-Ouest : « Vous les juifs, Al­lah nous a per­mis de tuer vos frères sur le sol fran­çais et ici sur la terre du ca­li­fat […] Les conquêtes is­la­miques viennent de com­men­cer, les juifs tremblent car la pro­messe est proche. » L’homme pousse en­suite le ga­min vers le condam­né à mort, pré­sen­té comme « es­pion du Mos­sad », pis­to­let en joue. L’en­fant s’écrie d’une voix flû­tée « Al­la­hou Akbar ! ». Il plisse les yeux, son re­gard est lisse, comme vide. La vic­time est tuée d’une balle dans la tête, puis son corps cri­blé de balles. L’en­fant bran­dit le pis­to­let vers le ciel. Tout à l’heure, cer­tai­ne­ment, l’homme à ses cô­tés et les autres « frères » le féliciteront d’avoir ac­com­pli son de­voir de moud­ja­hid. Ce­la rêve à quoi, la nuit, un pe­tit gar­çon qu’on a trans­for­mé en meur­trier ?

DJI­HAD EN FA­MILLE

L’homme aux cô­tés de l’en­fant, c’est son père, ou plu­tôt son beau-père. Il s’ap­pelle Sa­bri Es­sid, et c’était le men­tor de Mo­ha­med Me­rah : ces deux-là étaient même théo­ri­que­ment de­mi-frères, puisque Sa­bri avait sou­hai­té unir leurs fa­milles en ma­riant re­li­gieu­se­ment son père à Zou­li­ka Me­rah, la mère du tueur de Tou­louse. Le numéro de Sa­bri Es­sid est d’ailleurs ce­lui qu’on re­trouve le plus fré­quem­ment sur les re­le­vés té­lé­pho­niques de Mo­ha­med Me­rah pen­dant les quelques mois pré­cé­dant les at­ten­tats. Mal­gré les de­mandes ré­pé­tées des avo­cats des vic­times, Sa­bri Es­sid n’a ja­mais été en­ten­du par la po­lice pour les crimes com­mis par Me­rah en mars 2012 : « Alors qu’il sa­vait des choses, voire était peut-être com­plice », ré­pète Sa­mia Mak­touf, l’avo­cate de La­ti­fa Ibn Zia­ten, la mère d’un des mi­li­taires tués. Sa­bri Es­sid a en tout cas choi­si la date an­ni­ver­saire du dé­but des tue­ries pour par­tir en Sy­rie avec toute sa fa­mille : son jeune frère, sa com­pagne et le pe­tit R., qu’il consi­dère comme son fils, ain­si que leurs ju­melles de 1 an et le pe­tit der­nier, âgé de quelques mois. Et c’est en­core la date an­ni­ver­saire du 11 mars qui a été choi­sie par le groupe Etat is­la­mique (EI) pour dif­fu­ser cette vi­déo, met­tant en ve­dette le Tou­lou­sain et l’en­fant-sol­dat. Avec Sa­bri Es­sid, ils sont tout un groupe de « frères » et de « soeurs » à s’être en­vo­lés, avec va­lises et bam­bins, vers « le pays de Cham », comme ils disent, au prin­temps 2014. Dans la bande, il y a éga­le­ment Souad Me­rah, la soeur de Mo­ha­med Me­rah, son ma­ri et ses quatre pe­tits. Souad est res­tée très proche de Sa­bri Es­sid, qui fai­sait par­fois les courses à Tou­louse pour elle ou sa mère au Géant Ca­si­no, mé­tro Bas­so Cam­bo. C’est elle qui lui au­rait pré­sen­té sa com­pagne, la mère de R.

Par­tir faire le dji­had? Pour Es­sid, ce n’était pas une pre­mière. En 2006, à 22 ans, il s’était en­vo­lé avec des amis vers la Sy­rie, ten­tant de re­joindre l’Irak et AlQai­da : cap­tu­ré par la po­lice sy­rienne en dé­cembre 2006, il avait été ex­tra­dé en fé­vrier 2007, mis en dé­ten­tion, puis ju­gé et condam­né en 2009 à cinq ans de pri­son pour « as­so­cia­tion de mal­fai­teurs en vue de la pré­pa­ra­tion d’un acte ter­ro­riste ». Sor­ti de pri­son en 2010, il avait tout fait pour se faire ou­blier. « Avant, on le voyait traî­ner, ten­tant d’em­bri­ga­der les jeunes du quar­tier. Mais il était in­vi­sible ces der­niers temps, on croyait même qu’il avait quit­té Tou­louse », as­sure Fré­dé­ric Mer­ca­dal, l’en­traî­neur du club de foot des Izards, où jouait Mo­ha­med Me­rah. Sa­bri et ses amis n’avaient en fait qu’une idée : re­par­tir en Sy­rie. Mais, cette fois, avec femme et en­fants puisque l’EI in­cite les « frères » à ve­nir en fa­mille. Au prin­temps der­nier, les « frères » de Sa­bri, obéis­sants, sont donc tous par­tis, avec leurs épouses. Cer­taines étaient en­ceintes, d’autres avaient des nour­ris­sons qu’elles al­lai­taient en­core. Daech ré­clame de la chair fraîche. Des « soeurs » à ma­rier pour ses com­bat­tants. Et des en­fants à dresser pour en faire des tueurs. Dans le der­nier numéro de « Da­biq », le ma­ga­zine de pro­pa­gande de l’EI, la pho­to des jeunes « lion­ceaux du ca­li­fat », comme sont ap­pe­lés ces en­fants-sol­dats, éclate, pleine page (voir p. 64). Il y a R., avec, à ses pieds, sa vic­time en­san­glan­tée. Et sur l’autre page, un jeune « frère » d’une

di­zaine d’an­nées aus­si, un Ka­zakh aux pom­mettes hautes et aux traits fins que Daech a ex­hi­bé dans une vi­déo en jan­vier, le mon­trant qui exé­cute un « es­pion » russe. L’ar­ticle de l’EI se fé­li­cite : « Comme nous l’at­ten­dions, les kuf­fars [mé­créants, NDLR] ont pous­sé des hauts cris quand ils ont vu que le ca­li­fat avait uti­li­sé des en­fants­sol­dats. Tout comme les en­fants dis­ciples du pro­phète ont trem­pé leurs épées dans le sang de l’en­ne­mi, les en­fants du ca­li­fat ta­che­ront éga­le­ment leurs balles avec le sang des en­ne­mis d’au­jourd’hui. »

A Tou­louse, c’est le choc. Plu­sieurs ca­ma­rades ont re­con­nu R. sur la vi­déo. Ils étaient l’an der­nier avec lui en CM2 à l’école pri­maire des Ver­gers, dans le quar­tier du Mi­rail, et ont fait leur ren­trée en­semble en 6e cette an­née au col­lège Vau­que­lin. « Cer­tains sont ve­nus en pleurs à l’école, le len­de­main, d’autres étaient com­plè­te­ment mu­tiques. Une cel­lule de sou­tien psy­cho­lo­gique a été mise en place », ex­plique Jacques Caillaut, l’ins­pec­teur d’aca­dé­mie. Le ven­dre­di 14 mars 2014, un si­gna­le­ment d’ab­sence avait été fait : ce­la fai­sait trois jours que R. n’était pas ap­pa­ru à l’école. « Son père était même ve­nu le cher­cher », il ne sa­vait pas que le pe­tit était dé­jà par­ti en Sy­rie. Au club de foot du quar­tier de Ba­ga­telle, on se sou­vient bien de ce pe­tit gar­çon qui s’en­traî­nait le mar­di et le jeu­di soir : « Il était ar­ri­vé à l’au­tomne 2013, ça se pas­sait très bien, il s’est très vite fait des co­pains », se sou­vient l’en­traî­neur de l’US Ba­ga­telle.

“MO­HA­MED, C’EST SCAR­FACE”

Ab­del­gha­ni Me­rah, l’aî­né de la fra­trie Me­rah, a condam­né les actes de son frère dans un livre pa­ru en 2012 (2). De­puis, il vit en pa­ria. Il a tout per­du, a dû quit­ter pré­ci­pi­tam­ment Tou­louse, a ga­lé­ré pour re­trou­ver un lo­ge­ment. Il a ac­cep­té de nous ren­con­trer, à Per­pi­gnan, la der­nière ville où il a po­sé ses va­lises. « Mais même là, on me re­con­naît. Pour cer­tains ga­mins, Mo­ha­med, c’est Scar­face, une idole. Ils m’in­sultent, me traitent de har­ki, de ba­lance car j’ai té­moi­gné au­près de la po­lice. » Ab­del­gha­ni a éga­le­ment cou­pé les ponts avec sa fa­mille qui ne lui a pas par­don­né son ré­qui­si­toire, en par­ti­cu­lier Souad et Ka­der qui, mis en exa­men pour com­pli­ci­té, n’a en ef­fet ja­mais ca­ché qu’il ap­prou­vait les actes de son ca­det – « Il dit que c’est le plus beau ca­deau que Mo­ha­med pou­vait lui faire », s’étrangle Ab­del­gha­ni. Ka­der et Sa­bri ont-ils ai­dé Mo­ha­med à or­ga­ni­ser

les at­ten­tats? Ab­del­gha­ni se sou­vient du tan­dem in­sé­pa­rable for­mé par Sa­bri et Ka­der, du même âge : « Ils étaient tou­jours en­semble, prê­chant au­près des jeunes du quar­tier. Ils vou­laient que je de­vienne re­li­gieux. Ils ont mis Mo­ha­med sous leur coupe. » Ab­del­gha­ni s’est en­suite ren­du compte qu’ils avaient aus­si je­té leur dé­vo­lu sur son fils Thi­baut (1), qui à l’époque ter­mi­nait le col­lège : « Ils lui par­laient de la mort, de l’is­lam, lui far­cis­saient la tête avec leur fo­lie. On l’a dé­cou­vert après les tue­ries, parce que Thi­baut nous l’a confes­sé. Si nous nous en étions ren­du compte trop tard, c’est mon fils qui se­rait peut-être au­jourd’hui en Sy­rie, sur l’une de ces vi­déos de Daech. »

Ab­del­gha­ni ne peut s’empêcher de pen­ser éga­le­ment à ses ne­veux. Les deux aî­nés de Souad, nés d’un pre­mier lit, étaient co­pains avec R. Les en­fants se voyaient, sou­vent. « Je sa­vais qu’ils pre­naient des cours d’arabe et de re­li­gion dans un ap­par­te­ment. Il y avait les en­fants d’un cô­té, les hommes de l’autre, et les femmes dans la cui­sine. » Souad vi­vait ter­rée chez elle de­puis les at­ten­tats de Tou­louse. Lors d’une per­qui­si­tion le 14 avril 2014 à son do­mi­cile, les po­li­ciers ont vu, ac­cro­ché au mur, le dra­peau noir de l’EI ca­chant une pho­to d’une rue de New York. Souad avait bien l’in­ten­tion de re­joindre le pays de Cham et a mis les voiles le 9 mai. « Elle pen­sait que l’EI, c’était le pays où coulent le lait et le miel. Elle s’était mise au bio, au sur­vi­va­lisme, elle mé­lan­geait tout », sou­pire son ex-avo­cate, Ma­rie-Christine Ete­lin. Souad s’est ce­pen­dant, as­sure-t-elle, ar­rê­tée à Ga­zan­tiep, du cô­té turc, donc, à un jet de pierres de la fron­tière sy­rienne. Son ma­ri, lui, était de l’autre cô­té, mais ter­ri­fié par ce qu’il y a vu, se se­rait échap­pé d’une pri­son de l’EI. Re­ve­nu en France en sep­tembre 2014, il a été mis en exa­men et dort au­jourd’hui der­rière les bar­reaux. Souad crai­gnait d’être ar­rê­tée si elle re­ve­nait en France, alors elle est par­tie se ré­fu­gier en Al­gé­rie, au­près de son père, avec ses deux ca­dets, tan­dis que ses deux aî­nés re­par­taient à Tou­louse, au­près de sa bel­le­fa­mille, où ils ont fait leur ren­trée sco­laire. Leur co­pain R., lui, man­quait à l’ap­pel… « Ils ne disent rien de ce qui s’est pas­sé là­bas », souffle Ab­del­gha­ni. En­ten­due le 15 avril 2014 dans le cadre de l’af­faire Me­rah, Souad as­su­rait que ses en­fants « n’étaient pas em­bri­ga­dés » et qu’ils « re­gar­daient les des­sins ani­més sur Gul­li ». « Mais ils se bou­chaient les oreilles, chez moi, quand il y avait de la mu­sique, car c’était l’oeuvre de Sa­tan, ra­conte Ab­del--

gha­ni. Et ils étaient très in­quiets pour ma com­pagne, qui n’est pas mu­sul­mane. Ça les tra­cas­sait beau­coup qu’elle doive al­ler en en­fer comme tous les mé­créants. » Les ga­mins ra­va­laient leurs larmes quand ils se fai­saient mal, car « un moud­ja­hid ne pleure pas », ré­pé­tait le ma­ri de Souad pour les en­dur­cir. Une le­çon qu’a cer­tai­ne­ment in­té­grée R., sous la coupe de son beau-père, Sa­bri.

Car pour Sa­bri Es­sid, le fou de Dieu, le dji­had ne pou­vait se faire qu’en fa­mille. Avec un fils qu’il pour­rait dresser à la guerre. Ma­nière de re­pro­duire sa propre re­la­tion à son père, ri­go­riste, dont il est res­té très proche et qui a tou­jours cau­tion­né voire en­cou­ra­gé son en­ga­ge­ment re­li­gieux. C’est en tout cas ce que sa mère a ra­con­té aux po­li­ciers. « Vers 15 ans, dans les an­nées 2000, mon fils a com­men­cé à de­ve­nir is­la­miste. Il m’a alors de­man­dé de por­ter le voile, de ne pas dis­cu­ter avec d’autres hommes que mon ma­ri. Son père le sou­te­nait et le pous­sait dans cette voie. » En 2005, une lettre ano­nyme dé­nonce le père et le fils, les ac­cu­sant de fo­men­ter des at­ten­tats dans des su­per­mar­chés de Tou­louse. En­ten­dus par les po­li­ciers, Sa­bri et son père ré­pètent que cette dé­non­cia­tion n’est que ca­lom­nie, une ven­geance de la mère : le couple Es­sid bat de l’aile et di­vorce d’ailleurs peu de temps après. Faute de preuves, le duo se­ra re­lâ­ché, mais la po­lice dé­couvre néan­moins que Sa­bri est au centre d’une né­bu­leuse de sa­la­fistes ul­tra­ra­di­caux, sous l’in­fluence de « l’émir blanc » Oli­vier Co­rel, un « cheikh » qui exerce à Ar­ti­gat, une com­mu­nau­té de l’Ariège. Sa­bri se jette à corps per­du dans la re­li­gion. Il coupe les ponts avec sa mère, pas avec son père, qui dé­mé­nage chez l’un des nou­veaux amis in­té­gristes de Sa­bri, par­ti en Egypte, le graal des ap­pren­tis dji­ha­distes à cette pé­riode-là. Cette ga­laxie « Ar­ti­gat », c’est la nou­velle tri­bu de Sa­bri Es­sid. Il y a là plé­thore de conver­tis, is­sus de fa­milles ca­tho­liques de la Nièvre, de Nor­man­die ou d’ailleurs, ve­nus s’ins­tal­ler dans le Sud-Ouest. Comme ce jeune Tho­mas/ Mok­tar qui ra­conte avoir eu une ré­vé­la­tion après avoir lu « la Cri­tique de la rai­son pure » de Kant, ou­vrage qui lui a don­né la convic­tion de l’exis­tence d’un dieu unique, qu’il ap­pelle dé­sor­mais Al­lah. Ou Alain/Ab­de­la­tif, qui se dit « pos­sé­dé » et ré­clame, afin d’être « li­bé­ré », qu’on lui ré­cite des ver­sets du Co­ran (« Il était ma­lade, il di­sait qu’il avait un es­prit de juif », di­ra de lui un autre « frère » aux po­li­ciers). Dans le groupe, Sa­bri, c’est la tête brû­lée, le plus ra­di­cal. « Il était sans pi­tié. Mais il en ra­jou­tait aus­si pour se

don­ner une image, car il est de pe­tite taille et de faible cor­pu­lence », a pré­ci­sé un proche. Sa­bri Es­sid se fait fil­mer – dé­jà – dans des vi­déos in­ci­tant à par­tir prendre les armes, rou­lant des mé­ca­niques, en treillis et par­ka mi­li­taires. Il conspue les « mé­créants », fils des « singes et des porcs », qui ont « moins de pu­deur que les ani­maux » car ils « échangent époux et épouses ».

“UNE PLACE AU­PRÈS DE DIEU”

Com­ment conci­lier la chair et la re­li­gion? Sa­bri Es­sid a 20 ans et cette ques­tion le tour­mente. Il prend conseil au­près de « sages » qui lui ex­pliquent que les textes re­li­gieux condamnent la for­ni­ca­tion hors ma­riage. Il est donc ob­sé­dé par le fait de se trou­ver, vite, une épouse. Le « cheikh » Co­rel l’a ras­su­ré : dji­had et ma­riage sont com­pa­tibles. Il est pos­sible de mou­rir en mar­tyr et de re­joindre les 72 vierges tout en con­nais­sant ici-bas les plai­sirs char­nels. Mieux en­core, c’est re­com­man­dé : « Le “cha­hid” [mar­tyr] a une place spé­ciale au­près de Dieu sur­tout s’il laisse der­rière lui une épouse et des en­fants, tout ce qu’il y a de plus beau », dé­clare Es­sid dans une vi­déo. En jan­vier 2006, à 22 ans, il flashe sur la voi­sine de son co­pain Laurent, qui se fait ap­pe­ler Ab­dal­lah. La jeune femme a dé­jà trois en­fants, vit seule, une proie idéale. Il veut l’épou­ser, de force. Et lors d’une soi­rée, ça dé­gé­nère. « Ils ont com­men­cé par pas­ser des DVD sur la re­li­gion. On voyait Ben La­den qui par­lait de dji­had, qui di­sait qu’il fal­lait faire la guerre aux mé­créants. Ils ne me lâ­chaient pas les basques avec le ma­riage, ils di­saient que c’était Sa­tan qui m’en­traî­nait à re­fu­ser, que Dieu nous avait réunis, Sa­bri et moi, pour être en­semble dans l’is­lam. Il di­sait que s’il fal­lait, il tue­rait ma fa­mille, mais qu’il se ma­rie­rait avec moi, là, dans l’heure », ra­conte la jeune femme aux po­li­ciers. Elle crie, le frère dé­barque, une ba­garre s’en­suit, Laurent/ Ab­dal­lah sort « un cou­teau qui sert à égor­ger les mou­tons ». Sa­bri Es­sid se­ra condam­né à six mois avec sur­sis. La jeune femme, ter­ro­ri­sée, n’évo­que­ra plus ja­mais son nom : « C’est un fou fa­na­tique qui me fait très peur. »

Sa­bri gagne plu­tôt bien sa vie. Gru­tier, comme son père, il va de chan­tier en chan­tier. Il se paie une Mer­cedes dans la­quelle il frime quand il va voir des « frères » à Pa­ris, ren­con­trés sur des fo­rums dji­ha­distes. Le week-end, avec d’autres « frères » tou­lou­sains, il vend sur les mar­chés des livres et des cas­settes is­la­mistes, un poste idéal pour faire du pro­sé­ly­tisme. Là, il a un coup de foudre pour une très jo­lie blonde aux yeux per­venche, Hé­lène, une conver­tie. Une pure et dure, co­pine de Souad Me­rah qui, elle aus­si, se ra­di­ca­lise à vi­tesse grand V. Les « soeurs » ne portent plus que le jil­bab, cette longue robe-voile noir qui laisse juste aper­ce­voir le vi­sage, avec des gants noirs. Ce­la sé­duit Sa­bri pour qui les filles sans voile « ne sont que des pros­ti­tuées ». Il pense à cette fille, Hé­lène, mais aus­si plus que ja­mais au dji­had. Avec des « frères », ils courent le di­manche ma­tin au­tour d’un lac dans le quar­tier Rey­ne­rie, et ils s’en­traînent au com­bat à mains nues. Le ma­riage avec Hé­lène est sur le point d’abou­tir, mais échoue au der­nier

mo­ment. « Des sales bouches ont dit des choses sur moi », s’agace Sa­bri Es­sid. Ce se­ra donc le dji­had, même en cé­li­ba­taire. « Même si j’avais les moyens de rat­tra­per Hé­lène, j’ai pris la dé­ci­sion de la dé­lais­ser pour Al­lah. » En dé­cembre 2006, Sa­bri Es­sid prend un bus Eu­ro­lines pour la Bul­ga­rie, puis la Sy­rie. Et se fait ar­rê­ter par la po­lice sy­rienne alors qu’il tente de re­joindre Al-Qai­da en Irak.

De­vant les juges qui l’in­ter­rogent un an après, alors qu’il est en dé­ten­tion à Fresnes, il joue le re­pen­ti. « A l’époque, avec le di­vorce de mes pa­rents, l’échec de mon pro­jet de ma­riage, ce­la me fai­sait comme une boule dans ma tête. Je suis al­lé en Sy­rie pour quit­ter tout le monde. A ma sor­tie, j’ai eu en­vie de com­men­cer une nou­velle vie. Me ma­rier, avoir des en­fants et évi­ter au plus les fré­quen­ta­tions avec toutes ces per­sonnes. Mes convic­tions ont chan­gé. Avant je pen­sais que c’était qu’avec le dji­had qu’on pou­vait chan­ger les choses. Avec le temps, j’ai su que c’était faux. » En 2010, l’homme est li­bé­ré. Il re­tourne à Tou­louse. Il réus­sit à se ma­rier re­li­gieu­se­ment avec Hé­lène, mais l’idylle ne dure pas. Souad lui trouve une autre épouse : la mère de R. Sa­bri Es­sid est tou­jours plus proche du pe­tit frère de Souad, Mo­ha­med, qui lui a ren­du vi­site en pri­son. Au­réo­lé de ses trois mois de dé­ten­tion, de son pas­sage en Sy­rie, Sa­bri Es­sid est plus que ja­mais le caïd, le mo­dèle, le men­tor pour les ga­mins à la re­cherche de re­pères. Au point de convaincre Mo­ha­med Me­rah de se lan­cer dans sa fo­lie meur­trière ? Le jour de l’en­ter­re­ment du tueur, c’est en tout cas Sa­bri Es­sid, seul re­pré­sen­tant de la « fa­mille » à l’in­hu­ma­tion, qui prend la pelle et creuse la tombe de son pro­té­gé. Au­jourd’hui, au­réo­lé de sa pa­ren­té avec « frère Me­rah », tom­bé en « mar­tyr », Sa­bri Es­sid, le même qui ré­pé­tait aux juges avoir com­pris que « ce n’est pas en tuant qu’on va chan­ger les choses », a em­bar­qué dans son dé­lire un pe­tit gar­çon. Le vi­sage de cette « nou­velle gé­né­ra­tion » des « en­fants du dji­had », « gran­die sur les ter­rains de ba­taille et à l’ombre de la cha­ria qui por­te­ra haut la pa­role d’Al­lah ». Se­lon l’Ob­ser­va­toire sy­rien des Droits de l’Homme, en 2015, Daech a en­rô­lé dans ses camps d’en­traî­ne­ment quatre cents en­fants-sol­dats.

Capture d’écran de la vi­déo d’exé­cu­tion d’un otage soup­çon­né par le groupe Etat is­la­mique d’être un « es­pion du Mos­sad », le 11 mars 2015.

Sa­bri Es­sid, lors de l’en­ter­re­ment – sous haute sur­veillance – de Mo­ha­med Me­rah, au car­ré mu­sul­man du ci­me­tière de Cor­ne­bar­rieu (Haute-Ga­ronne), le 29 mars 2012.

Dans « Da­biq », le ma­ga­zine de pro­pa­gande de Daech, un ar­ticle sur les en­fants-sol­dats, « lion­ceaux du ca­li­fat ».

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