La langue, notre pa­trie

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

Comme si les plus belles dis­cus­sions sur l’is­lam ne pou­vaient se faire qu’en fran­çais.

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En un mois, plus d’un mil­lion d’émi­grants, en ma­jo­ri­té sy­riens, li­byens et afri­cains, par­viennent à abor­der les côtes ita­liennes sus­ci­tant tous les désordres de la xé­no­pho­bie. En une ma­ti­née, di­manche der­nier, un ba­teau coule et fait plus de 800 morts en Mé­di­ter­ra­née. A la xé­no­pho­bie suc­cède un im­mense fris­son de culpa­bi­li­té et d’au­to­cri­tique pour exi­ger la fin de l’in­sup­por­table. Je laisse le soin à Mat­thieu

Croissandeau de com­men­ter ce drame, « le plus épou­van­table en Mé­di­ter­ra­née de­puis la fin de la Se­conde Guerre mon­diale », se­lon Car­lot­ta Sa­mi, porte-pa­role ita­lienne du Haut-Com­mis­sa­riat aux Ré­fu­giés de l’ONU.

Quant à moi, je me char­ge­rai au­jourd’hui d’une nou­velle in­at­ten­due. La phrase la plus ter­rible que j’ai lue de­puis long­temps est celle que vient en ef­fet de pu­blier notre confrère « Li­bé­ra­tion » dans un re­por­tage sur ces juifs is­raé­liens qui vivent au-des­sous du seuil de pau­vre­té. L’un d’entre eux s’ex­clame : « En fait, j’au­rais dû al­ler m’ins­tal­ler en Al­le­magne… Au moins là-bas on m’au­rait pris en charge et j’au­rais eu une vieillesse heu­reuse. » En Al­le­magne ! A l’heure où l’on juge un cer­tain Os­kar Grö­ning pour com­pli­ci­té d’as­sas­si­nat de 300000 per­sonnes dans le camp d’Au­sch­witz-Bir­ke­nau (voir p. 74). C’est pro­ba­ble­ment le der­nier cou­pable du gé­no­cide qui pas­se­ra en ju­ge­ment.

Il se peut qu’il faille avoir un âge proche du mien pour être sai­si par les gi­gan­tesques ab­sur­di­tés de notre his­toire. Nous sa­vions que le pé­cheur pou­vait se re­pen­tir, nous sa­vions même qu’il pou­vait se faire par­don­ner, mais de là à être consi­dé­ré comme le pro­tec­teur et le re­fuge contre tous les frères na­tu­rels! C’est une énor­mi­té, quelque chose qui res­semble à une bles­sure. J’en­tends d’ici les ob­jec­tions, je les connais, je me les dis. Mais il ne s’agit pas de cher­cher noise à Is­raël, il s’agit de sau­ver son âme. Elle est en dan­ger lorsque des vic­times du na­zisme peuvent ar­ri­ver à re­gret­ter le pays qui inven­ta le to­ta­li­ta­risme concen­tra­tion­naire.

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Jé­rôme Gar­cin a dé­jà dit ce que nous ré­pé­tons tous les ans à propos d’un spec­tacle qui est chaque fois un évé­ne­ment à la fois pé­da­go­gique et clow­nesque, à sa­voir les lec­tures de Fabrice Lu­chi­ni. J’aime à rap­pe­ler que c’est « le Nou­vel Ob­ser­va­teur » qui a par­lé d’elles, le pre­mier. D’ailleurs il en fait sou­vent état lui-même. L’in­gra­ti­tude n’est pas son fort. Il at­tri­bue son stu­pé­fiant suc­cès à son seul mé­rite d’amu­seur et d’imi­ta­teur. Reste, pour tout le monde, que « le Ba­teau ivre » de Rim­baud a été lu dans un si­lence fait à la fois de res­pect et de jouis­sance, sans le moindre signe de fa­tigue, sans la moindre im­pa­tience. Lu­chi­ni parle de la langue, et c’est sur ce su­jet-là que je l’at­ten­dais une nou­velle fois. Pour mon bon­heur il a été plus com­plet que d’ha­bi­tude, plus cou­ra­geu­se­ment sin­cère. Il a par­lé de la France, de son pres­tige, de la sé­duc­tion, de la langue en l’oc­cur­rence fran­çaise. Je vou­lais le dire parce que c’est un vrai su­jet de ré­flexion : dans tous mes voyages j’ai tou­jours ren­con­tré des étran­gers qui par­laient notre langue avec un soin bien su­pé­rieur au nôtre, et le dé­sir d’être à sa hau­teur, au point par­fois de de­ve­nir des ar­tistes en rai­son de cet amour même. Ja­mais on n’a au­tant écrit ou tra­duit de livres en fran­çais et il est re­mar­quable de voir tant de Mé­di­ter­ra­néens à des postes à res­pon­sa­bi­li­té. Comme si les plus belles dis­cus­sions sur l’is­lam ne pou­vaient se faire qu’en fran­çais.

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Au fond, c’est Ca­mus qui est al­lé le plus loin dans cette voie en ré­pon­dant un jour avec sim­pli­ci­té: « Oui, j’ai une pa­trie : la langue fran­çaise. » Un der­nier livre vient de pa­raître à son su­jet (1). A vrai dire, il contient des in­for­ma­tions qui ne sont certes pas nou­velles mais qui sont plus dé­taillées, no­tam­ment sur l’ap­pel de Ca­mus pen­dant la guerre d’Al­gé­rie en fa­veur d’une trêve pour les ci­vils. C’est Charles Pon­cet, dont le nom n’est plus connu de per­sonne, qui fut, pen­dant toute cette pé­riode au moins, le meilleur ami de Ca­mus. Pon­cet était un pied-noir, il a fait par­tie de ces cen­taines de jeunes gens qui se ren­dirent dis­po­nibles pour ar­rê­ter l’ef­fu­sion de sang. On voit plus clai­re­ment dans ce livre que Ca­mus n’a ja­mais cru ni à l’in­té­gra­tion ni à l’Al­gé­rie fran­çaise. Il pense sans le dire que l’in­dé­pen­dance est à la fois inévitable et in­ac­cep­table. Alors, la guerre? Ca­mus ne se ré­pond pas à lui-même. Ce qu’il re­doute c’est qu’un jour l’Afrique du Nord in­dé­pen­dante puisse s’in­té­grer dans un em­pire arabe dont l’Egypte avait du reste dé­jà pris l’ini­tia­tive. Il fal­lait donc pré­pa­rer l’Al­gé­rie al­gé­rienne et un sta­tut qui res­pecte toutes les formes d’éga­li­té entre les ci­toyens mais qui main­tienne un rap­port étroit avec la France. La ré­sis­tante Ger­maine Til­lion, qui va bien­tôt en­trer au Pan­théon, et dont j’ai dit qu’elle était une hé­roïne ca­mu­sienne, ne pen­sait pas au­tre­ment.

(1) «Ca­mus et l’im­pos­sible trêve ci­vile sui­vi de Cor­res­pon­dance avec Amar Ou­ze­gane ». Edi­tion d’Yvette Lan­grand, Ch­ris­tian Phé­line et Agnès Spi­quel-Cour­dille : hors-sé­rie Connais­sance, Gal­li­mard.

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