Vous avez écrit un cer­tain nombre de ro­mans sur des af­faires troubles (Strauss-Kahn, Fritzl, Stern) en vous plon­geant dans la réa­li­té des autres. La crise entre Jean-Ma­rie Le Pen et sa fille Ma­rine pos­sède-t-elle pour vous une di­men­sion ro­ma­nesque ? La vo

L'Obs - - Débats -

Je n’ai guère en­vie de me lan­cer dans l’écri­ture d’une sa­ga ra­con­tant l’his­toire d’une fa­mille qui se dis­pute le ma­got. Jus­qu’à pré­sent, quand je me suis ins­pi­ré du réel, il s’agis­sait à chaque fois d’au­then­tiques tra­gé­dies. Les pro­ta­go­nistes pou­vaient être d’une ba­na­li­té a igeante, mais le crime au­quel ils étaient mê­lés en tant que vic­time ou au­teur en fai­sait des per­son­nages d’ex­cep­tion. Jean-Ma­rie Le Pen n’a pour moi rien d’un hé­ros de tra­gé­die, on le clas­se­rait plu­tôt par­mi les co­miques, les pitres des farces, le genre de ca­rac­tère se­con­daire in­ter­ve­nant en fin de dî­ner, le­vant son verre em­bué du gras du rô­ti et cher­chant à at­ti­rer l’at­ten­tion de l’au­di­toire en émet­tant des gaz. J’évoque là un Le Pen propre à amu­ser les en­fants et les gâ­teux, pas cet homme condam­né par exemple en 2008 pour contes­ta­tion de crime contre l’hu­ma­ni­té. Pour ce qui est de Ma­rine et de sa nièce, di­sons qu’il est beau­coup trop tôt pour sa­voir si elles valent la peine d’une fic­tion ou si, comme vous et moi, elles ne mé­ritent pas mieux que le réel. Il est quand même rare que dans une même fa­mille trois gé­né­ra­tions co­ha­bitent dans la lutte pour le pou­voir… Cette fa­mille a un in­té­rêt so­cio­lo­gique. Il existe une pho­to prise en 1974 de la fa­mille au com­plet avec l’épouse, Pier­rette, mère des trois filles. Ma­rine a 6 ans, un doigt dans la bouche, un jean aux genoux ta­chés d’herbe de ga­mine qui vient de se rou­ler sur la pe­louse du square d’à cô­té. JeanMa­rie a l’oeil gauche mas­qué par un ban­deau de borgne, l’autre fer­mé, et il sou­rit en te­nant par l’épaule son aî­née, Ma­rie-Ca­ro­line, jeune fille de 14 ans por­tant fin col­lier d’or. Elle pense à quoi, Ma­rine, ce jour-là ? Sans doute aux pro­chaines va­cances, quand ils par­ti­ront tous pas­ser Noël chez la grand-mère ma­ter­nelle. La Sim­ca se­ra pleine à cra­quer de pa­quets, de ba­gages, et le père au­ra même dû fixer en mau­gréant une ga­le­rie sur le toit pour trans­por­ter la grande malle en tôle où on dis­si­mule les ca­deaux que le ma­tin du 25 dé­cembre elle croi­ra tom­bés du ciel dans son sou­lier dé­po­sé au pied du sa­pin. Elle est dé­jà Ma­rine Le Pen en ce temps-là, et Ma­rine Le Pen est en­core elle au­jourd’hui. On ne peut les dis­so­cier, et si l’une est de­ve­nue l’autre, dans l’autre doivent de­meu­rer des traces de la pe­tite de 1974. Quand, à la tri­bune, la grande vi­tu­père le port du voile is­la­mique, on de­vrait pou­voir dis­cer­ner en

Jean-Ma­rie Le Pen, dans son ap­par­te­ment pa­ri­sien, le 1er mai 1974, avec son épouse Pier­rette, et leurs trois filles (de gauche à droite) : Yann, Ma­rine et Ma­rie-Ca­ro­line.

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