Avez-vous bé­né­fi­cié pour ce film du concours de l’ar­mée amé­ri­caine ?

L'Obs - - Culture -

Non. Le film ra­conte une vé­ri­té trop dé­ran­geante. Mais j’ai pu par­ler à des ex-pi­lotes de drone tels que Bran­don Bryant… Le­quel a dé­cla­ré dans les mé­dias amé­ri­cains avoir tué plus de 1 600 per­sonnes. Ce­la n’a cho­qué per­sonne ? Pas vrai­ment. Les Etats-Unis sont le seul pays où la guerre me­née par drones est po­pu­laire. Wi­kiLeaks m’a été très pré­cieux : c’est le seul moyen de voir des images de frappes de drones. « Good Kill » se fo­ca­lise sur les mis­sions confi­den­tielles me­nées par l’ar­mée sous le com­man­de­ment de la CIA. Je n’ai rien in­ven­té. Comme on le voit dans mon film, l’ar­mée amé­ri­caine a dé­li­bé­ré­ment bom­bar­dé un en­ter­re­ment. La CIA ne fait plus dans l’es­pion­nage, mais dans l’as­sas­si­nat. De­puis le 11-Sep­tembre et la guerre contre le ter­ro­risme, tout lui est per­mis. Mais comme elle n’a pas de pi­lotes, elle doit faire ap­pel à l’ar­mée. Bien sûr, l’as­sas­si­nat est illé­gal aux Etats-Unis. Sauf qu’ils em­ploient des termes di érents. Ils ont mis au point tout un lexique qui fe­rait bien rire George Or­well. Ils parlent d’« au­to­dé­fense pré­ven­tive ». Comme dans « Mi­no­ri­ty Re­port », on tue le cou­pable pré­su­mé avant même qu’il n’ait agi ! Il y a aus­si la « frappe si­gna­ture », qui consiste à ti­rer sur tout un groupe de gens dont vous ne con­nais­sez pas for­cé­ment l’iden­ti­té. Ils jus­ti­fient ce­la par l’idée de « pro­por­tio­na­li­té ». Tra­duc­tion : il est si im­por­tant d’éli­mi­ner la per­sonne ci­blée que ce n’est pas grave si on tue les types à cô­té. Et puis, d’ailleurs, que font-ils là ? S’ils ne sont pas loin d’un ter­ro­riste, c’est qu’ils ne doivent pas être in­no­cents.

On ima­gine les ré­per­cus­sions au Moyen-Orient… Dans le film, j’ai choi­si de ne mon­trer que le point de vue du drone, si j’ose dire, car c’est le seul à la por­tée du pi­lote qu’in­ter­prète Ethan Hawke. Une chose m’a mar­qué : au­jourd’hui, les ha­bi­tants des pays du Moyen-Orient où l’Amé­rique est en guerre dé­testent le ciel bleu. Ils sont heu­reux quand la mé­téo se couvre : ce­la si­gni­fie que les drones ne peuvent pas vo­ler. Cette guerre est une usine à ter­ro­ristes. A chaque in­no­cent qu’elle tue, l’ar­mée amé­ri­caine crée dix nou­veaux ter­ro­ristes. Il est dit dans le film que la console de jeu Xbox a ser­vi de mo­dèle pour les drones. Vrai ? Oui, l’ar­mée s’en est ins­pi­rée pour conce­voir les joys­ticks de té­lé­gui­dage. Elle ne veut plus de vrais pi­lotes, elle les em­bauche dans les salles d’ar­cade des centres com­mer­ciaux. Comme ce sont des ci­vils, ils n’ont pas le droit d’ac­tion­ner la bombe. Un o cier doit être là pour ap­puyer sur le bou­ton de tir. Le syndrome de stress post-trau­ma­tique dont est at­teint votre pro­ta­go­niste est très par­ti­cu­lier… Parce qu’au­cun sol­dat n’avait vé­cu ce­la jus­qu’ici. Avant, on se ren­dait dans le pays avec le­quel on était en conflit. Au­jourd’hui, plus be­soin : la guerre est té­lé­com­man­dée. Avant, le pi­lote pre­nait son jet, lâ­chait une bombe et ren­trait. Au­jourd’hui, il lâche sa bombe, at­tend dans son fau­teuil et compte le nombre de morts. Il passe douze heures à tuer des ta­li­bans avant d’al­ler cher­cher ses en­fants à l’école.

dit le per­son­nage d’Ethan Hawke à l’épi­cier au­quel il achète sa bou­teille de vod­ka quo­ti­dienne… Et le type croit qu’il blague. Le fait que les pi­lotes soient ba­sés près du clin­quant Las Ve­gas est obs­cène. Vous sa­vez pour­quoi ils ont choi­si cette zone ? Parce que le pay­sage et les mon­tagnes alen­tour res­semblent à ceux d’Af­gha­nis­tan. Ce­la fa­ci­lite l’en­traî­ne­ment. L’hé­roïsme, la fa­mille, le fan­tasme d’une Amé­rique gen­darme du monde… « Good Kill » traite des mêmes su­jets qu’« Ame­ri­can Sni­per ». Jus­qu’à sa fin am­bi­guë. Est-ce la ver­sion dé­mo­crate du film de Clint East­wood ? Même pas : Oba­ma est dé­mo­crate, et l’em­ploi des drones a aug­men­té de­puis qu’il est au pou­voir. Mon film parle de l’Ame­ri­can sni­per ul­time. J’ai juste ten­té d’être hon­nête vis-à-vis du su­jet. De mon­trer les choses telles qu’elles sont sans imposer une ma­nière de pen­ser. Il se­rait naïf de dire « je suis an­ti-drones ». Ce se­rait comme dire « je suis an­tiin­ter­net ». Mais, avec cette tech­no­lo­gie, la guerre peut être in­fi­nie. Le jour où l’ar­mée amé­ri­caine quit­te­ra le Moyen-Orient, les drones, eux, y res­te­ront.

Qu’avez-vous pen­sé d’« Ame­ri­can Sni­per » ? J’ai pour règle de ne ja­mais m’ex­pri­mer sur les films des autres, mais son suc­cès m’a un peu sur­pris. En fait, il est tom­bé pile au bon mo­ment et a per­mis aux Amé­ri­cains de se sen­tir mieux visà-vis d’eux-mêmes. Mon sni­per est très di érent. Ce qui m’in­té­resse chez lui, c’est sa schi­zo­phré­nie. L’état-ma­jor amé­ri­cain était sur le point d’at­tri­buer une mé­daille à cer­tains pi­lotes de drones. Ce­la a sou­le­vé un tel tol­lé de la part des vrais pi­lotes qu’ils ont aban­don­né l’idée. Ces mé­dailles sont cen­sées cé­lé­brer les va­leurs et le cou­rage. Com­ment les dé­cer­ner à des types qui tuent sans cou­rir le moindre dan­ger ?

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