Un Amé­ri­cain à Pa­ris

PAR MEL­VIN VAN PEEBLES, WOM­BAT, 160 P., 17 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER CLAIRE JUL­LIARD

Mel­vin Van Peebles (pho­to) n’a pas tou­jours été ce my­thique ci­néaste amé­ri­cain qui, en 1971, a lan­cé la « Blax­ploi­ta­tion » aux EtatsUnis. Avant, il était pas­sé par Pa­ris, où Ca­van­na lui avait dit, en 1964 : « Chez vous, les Amer­loques, on écrit comme on parle. » Il s’était donc re­trou­vé à faire l’écri­vain dans « Ha­ra-Ki­ri », où Ca­bu et Wo­lins­ki sé­vis­saient dé­jà. C’était une riche idée, de faire écrire Van Peebles. Il avait ap­pris le fran­çais en fré­quen­tant la meilleure école : les bis­trots. Ça s’en­tend dans ces contes ré­édi­tés avec des des­sins de To­por. On y lit les sa­lades que se ra­content les clients d’un tro­quet du 14e ar­ron­dis­se­ment. Tous y passent, du clo­chard au gar­dien de square, en pas­sant par le « Ri­cain noir » qui té­moigne du ra­cisme de ses com­pa­triotes. C’est un éton­nant do­cu­ment sur une époque, celle de la bombe ato­mique et de la conquête spa­tiale. C’est aus­si un pe­tit mo­nu­ment de drô­le­rie, d’hu­ma­ni­té et de rage sourde contre tous les confor­mismes.

En 1953, Pau­line Du­buis­son tue son ex­fian­cé Fé­lix de plu­sieurs coups de re­vol­ver. Chose in­édite, la jus­tice fran­çaise re­quiert la peine de mort pour un crime pas­sion­nel com­mis par une femme. Per­sonne ne s’en émeut, pas même Si­mone de Beau­voir. De ce fait di­vers trai­té par Clou­zot dans « la Vé­ri­té », Jean-Luc Seigle donne une autre lec­ture : l’his­toire d’une jeune fille sac­ca­gée par les hommes. Après neuf ans de pri­son, Pau­line, gra­ciée, va voir le film qu’elle a ins­pi­ré. Elle en res­sort dé­vas­tée, fuit la France et se ré­fu­gie à Es­saoui­ra. Pour Jean, son nou­vel amant, elle en­tre­prend la ré­dac­tion d’un ca­hier dans le­quel elle ex­plique les si­lences de son en­fance, sa course e ré­née à l’amour, l’hor­rible ton­sure su­bie à la Li­bé­ra­tion et la sé­rie de viols com­mis sur elle pour la pu­nir de sa liai­son, non avec un o cier na­zi, mais avec son mé­de­cin-chef al­le­mand lors­qu’elle

était étu­diante. Ma­gis­tral, le ro­man est un re­quiem pour une femme bri­sée et un ré­qui­si­toire contre une époque où les hommes étaient les seuls juges. A la fois vic­time ex­pia­toire et cou­pable, Pau­line est l’al­lé­go­rie ce que l’au­teur ap­pelle « le sa­disme du des­tin ».

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