Le disque de ma mère

PAR SUF­JAN STE­VENS (ASTH­MA­TIC KIT­TY RE­CORDS)

L'Obs - - Critiques - GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

Su an Ste­vens (pho­to) a beau­coup été pré­sen­té comme un des com­po­si­teurs les plus doués de sa gé­né­ra­tion mais, ces der­nières an­nées, on pou­vait se de­man­der si la cri­tique n’était pas al­lée un peu plus vite que la mu­sique. Son pas de cô­té vers l’élec­tro dans le cu­rieux « The Age of Adz » (2010) était une se­mi-réus­site, et ce jeune Amé­ri­cain n’avait, au fond, pas fait grand-chose de fran­che­ment re­mar­quable de­puis « Come on Feel the Il­li­noise » (2005). Dix ans plus tard, on ne se pose plus de ques­tions. Le voi­là en­fin au som­met de son art avec, en onze titres, une poi­gnante mé­di­ta­tion sur la mort de sa mère, em­por­tée par un can­cer en dé­cembre 2012. La thé­ma­tique ma­ter­nelle n’est pas très fré­quen­tée par les song­wri­ters. Elle peut pour­tant don­ner des mi­racles. Après tout, John Len­non, qui n’était pas exac­te­ment un manche, avait bien écrit l’une des plus bou­le­ver­santes chan­sons du monde en pen­sant à la sienne (c’est « Ju­lia », deux ans avant « Mo­ther » et « My Mum­my’s Dead »). Avec « Car­rie & Lo­well », Su an Ste­vens s’ins­crit dans cette veine-là. « Je ne sais pas par où com­men­cer », com­mence-t-il par mur­mu­rer sur « Death and Di­gni­ty ». On le com­prend en ap­pre­nant que Car­rie était bi­po­laire, dé­pres­sive et al­coo­lique. Qu’elle l’avait aban­don­né à son père, dans le Mi­chi­gan, quand il était en­fant; puis avait épou­sé Lo­well, le beau-père avec qui Ste­vens a fon­dé le la­bel Asth­ma­tic Kit­ty Re­cords. Pour trans­for­mer en chan­sons cette dou­lou­reuse au­to­bio­gra­phie fa­mi­liale, il fal­lait trou­ver le point d’équi­libre entre l’émo­tion et la pu­deur. Ce mul­ti-ins­tru­men­tiste né à Dé­troit en 1975 l’at­teint en re­ve­nant aux fon­da­men­taux d’une folk-pop ex­pur­gée du su­per­flu : un pi­cking mi­ni­ma­liste qui scin­tille note à note, de la man­do­line par-ci par-là, quelques en­lu­mi­nures au pia­no, une lé­gère ré­ver­bé­ra­tion dans la voix, pas de bat­te­rie (on s’en passe très bien). Et tout ce­la au ser­vice de mé­lo­dies im­pec­cables, qui des­sinent de gra­cieuses vo­lutes in­ti­mistes en évo­quant tan­tôt les bal­lades po­li­cées des Kings of Con­ve­nience et tan­tôt la fa­çon qu’avaient Simon et Gar­fun­kel d’ap­pro­cher le son du si­lence. Le ré­sul­tat est le re­quiem pa­ci­fié d’un gar­çon qui a tout par­don­né pour mieux se ré­con­ci­lier avec ses fan­tômes, et su mettre une sour­dine sur ses ten­ta­tions ba­roques pour al­ler à l’es­sen­tiel. Ten­dez l’oreille : « Car­rie & Lo­well » est un al­bum qui fris­sonne, doux et lu­mi­neux comme une fin d’hi­ver.

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