Gau­guin, le rê­veur de Ta­hi­ti

JUS­QU’AU 28 JUIN, FON­DA­TION BEYE­LER, BÂLE, WWW.FON­DA­TION­BEYE­LER.CH

L'Obs - - Critiques - BER­NARD GÉNIÈS

C’est le ta­bleau star (ci-des­sus) de cette ex­po­si­tion Paul Gau­guin. In­ti­tu­lé « Na­fea faa ipoi­po » (en fran­çais : « Quand te ma­ries-tu ? »), il a été peint en 1892 lors du pre­mier sé­jour ta­hi­tien de l’ar­tiste. Pro­prié­té de la col­lec­tion Stae­che­lin de­puis 1917 et ex­po­sé au Kunst­mu­seum de Bâle de­puis 1947, il vient d’être ven­du au Qa­tar pour la somme de 300 mil­lions de dol­lars. Alors, for­cé­ment, les nom­breux vi­si­teurs de l’ex­po sont ten­tés de lui ac­cor­der un re­gard plus sou­te­nu. La toile est ac­cro­chée entre deux autres ta­bleaux de la même pé­riode, « Pa­rau api ? » et « Aha oe feii ? » (soit, en fran­çais, « Quelles nou­velles ? » et « Eh quoi, tu es jalouse ? »). Leurs com­po­si­tions sont proches, por­traits d’un couple de femmes représenté dans un dé­cor ta­hi­tien où la cou­leur s’im­pose, vive, lu­mi­neuse, entre jaune de ch­rome, rouge car­min et rose oran­gé. Gau­guin l’a rmait lui-même : en pre­nant le che­min de Ta­hi­ti, il par­tait à la rencontre de ce qu’il ap­pe­lait le pri­mi­tif, le sau­vage. La pre­mière salle de l’ex­po­si­tion vient nous rap­pe­ler que, dé­jà, lors de ses sé­jours à Pont-Aven (on ver­ra ici son « Ch­rist jaune » et « la Vi­sion du ser­mon »), le peintre en­tend se si­tuer bien au-de­là de l’im­pres­sion­nisme, sub­sti­tuant à la no­tion de per­cep­tion vi­suelle celle d’un uni­vers han­té par l’au-de­là. Un au-de­là tant géo­gra­phique que spi­ri­tuel. La cin­quan­taine d’oeuvres ras­sem­blées ici illus­trent de ma­nière très convain­cante ce che­mi­ne­ment. Les ta­bleaux les plus em­blé­ma­tiques (« Femme à l’éven­tail », « la Femme à la fleur » et le cé­lèbre « D’où ve­nons-nous ? Que sommes-nous ? Où al­lons­nous ? », prê­té par le Mu­sée des Beaux-Arts de Boston) voi­sinent avec un bel en­semble de sculp­tures réa­li­sées à Ta­hi­ti. Sans être ba­varde, cette ex­po­si­tion met brillam­ment en lu­mière ce que Ta­hi­ti a ap­por­té à Gau­guin. Certes, il n’y a pas vrai­ment trou­vé le pa­ra­dis qu’il es­pé­rait, mais il a per­çu un autre monde. La pa­lette de Gau­guin n’a ja­mais été aus­si vive, contras­tée. De même, les thèmes qu’il ex­plore (ceux des di­vi­ni­tés an­ciennes, ceux d’un uni­vers en­va­hi par la na­ture) contri­buent à créer chez lui un ré­per­toire gra­phique et plas­tique tout à fait re­nou­ve­lé. Certes, ses contem­po­rains ont fait la fine bouche de­vant cette dé­bauche de dieux, de spectres, de femmes alan­guies et de pay­sages luxuriants. Ses contem­po­rains avaient tort. Au­jourd’hui com­ment ne pas le re­gar­der, éblouis ?

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