Les iden­ti­tés meur­trières

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

Oser dire sans trem­ble­ment épi­lep­tique que l’iden­ti­té nationale est une chose qui va­rie au fil du temps.

I - ALAIN FIN­KIEL­KRAUT

La dis­ci­pline qui s’im­pose de ne rien faire qui puisse nuire à l’union de la gauche n’ar­rive pas à étouf­fer quelques hu­meurs. Pour­quoi, ces temps-ci, s’est-on em­pres­sé de sup­pri­mer l’en­sei­gne­ment du la­tin et du grec ? On pou­vait consta­ter qu’il n’y avait pas suf­fi­sam­ment d’ama­teurs, mais ne pas cher­cher à les dé­tour­ner. D’ailleurs il faut bien avouer que toute la phi­lo­so­phie an­ti­éli­tiste qui semble ir­ri­guer les ré­for­ma­teurs est à mes yeux une fausse au­dace. On di­ra que je me rap­proche ain­si d’Alain Fin­kiel­kraut dont la sur­ex­po­si­tion mé­dia­tique sus­cite par­fois des im­pa­tiences. C’est vrai qu’il est trop sou­vent hors de lui, mais c’est là qu’il est lui-même. Pour­quoi est-ce que je parle de lui ? Nos confrères le font suf­fi­sam­ment, di­ra-t-on. C’est même une star de cette té­lé­vi­sion dont la mo­der­ni­té au­rait en toute ri­gueur dû le dé­tour­ner. Mais comme il sait souf­frir pour une idée et comme il semble du reste per­pé­tuel­le­ment l’éprou­ver dans son corps, on trouve na­tu­rel que le che­min de croix de ce Ch­rist de la culture l’ait conduit au cal­vaire de l’Aca­dé­mie. Je parle de lui parce que je ne suis d’ac­cord ni avec ses amis fla­gor­neurs ni avec ses en­ne­mis. Je suis d’ac­cord avec Eli­sa­beth Ba­din­ter lors­qu’elle dit que « l’équa­tion Fin­kiel­kraut = Zem­mour = FN est ab­surde ». C’est notre avis, même si je suis en contra­dic­tion ra­di­cale avec son sou­tien au na­tio­na­lisme is­raé­lien.

On re­doute que sa cri­tique de notre iden­ti­té mal­heu­reuse ne dé­bouche sur un fa­na­tisme iden­ti­taire. Je pré­fère pour ma part par­ler des « Iden­ti­tés meur­trières », comme l’a écrit un autre aca­dé­mi­cien, li­ba­nais d’ori­gine, Amin Maa­louf, qui n’est pas moins in­di­gné, mais qui est plus res­pon­sable. Il faut tout de même re­ve­nir au fond du pro­blème et oser dire sans trem­ble­ment épi­lep­tique que l’iden­ti­té nationale est une chose qui va­rie au fil du temps. Que l’on ne peut en­fer­mer ni un homme, ni une époque, ni une so­cié­té dans une seule dé­fi­ni­tion. Je me sou­viens de Jorge Sem­prún qui avait dé­ci­dé que sa pa­trie, c’était le fait concen­tra­tion­naire et qu’il ne choi­si­rait pas entre l’Es­pagne, la France et l’Al­le­magne. Pour un peu, il se sen­tait même as­sez li­bé­ré du pas­sé pour mettre l’Al­le­magne en tête.

Il est par­fai­te­ment éta­bli que l’iden­ti­té nationale peut conduire à un sec­ta­risme fri­leux et agres­sif en même temps. Les pa­ci­fistes, après le pre­mier conflit mon­dial, n’étaient ni des traîtres ni des re­né­gats. C’étaient des Fran­çais pour qui la guerre était le mal ab­so­lu et qui se sou­ciaient moins des me­naces pe­sant sur la pa­trie que des bar­ba­ries mons­trueuses en­gen­drées par les conflits. Dans la plu­part des ba­tailles, ils avaient per­du l’un des leurs. Au­jourd’hui, face au ter­ro­risme, il ne s’agit pas en­core de guerre en dé­pit des dé­cla­ra­tions officielles de Ma­nuel Valls. Mais il y va tout de même d’une mise en ques­tion des va­leurs fran­çaises, ce­la n’est pas faux. Le tout est de ne pas mul­ti­plier les en­ne­mis sous pré­texte de les com­battre. Tous ceux qui ont sous-es­ti­mé les dan­gers de l’is­la­misme se sont ren­dus cou­pables. C’est ce que per­son­nel­le­ment j’ai dé­jà écrit dans mes livres. Reste que l’an­ni­ver­saire du gé­no­cide ar­mé­nien, j’écris bien « gé­no­cide », ar­rive à point pour nous mon­trer jus­qu’où peut me­ner le fa­na­tisme iden­ti­taire quand il s’em­pare d’une jeu­nesse comme de celle des Turcs en 1915.

II - AVEC LES AR­MÉ­NIENS

Il faut donc par­ler de l’an­ni­ver­saire de ce mas­sacre qui, en 1915, s’est abat­tu sur 1,5 mil­lion d’Ar­mé­niens. C’est le pre­mier des grands mas­sacres du xxe siècle, a dit le pré­sident de l’Etat d’Is­raël. Il y a des poi­gnées de main plus émou­vantes que d’autres, et celle qu’ont échan­gée le pré­sident de la Ré­pu­blique d’Ar­mé­nie et le pré­sident d’Is­raël, Reu­ven Riv­lin, avait une force émo­tive qui a peu de pré­cé­dents, à mes yeux en tout cas. Peut-être parce que j’ai hé­si­té long­temps à ac­cep­ter l’exi­gence des Ar­mé­niens, à sa­voir ap­pe­ler ce mas­sacre un « gé­no­cide ». D’ailleurs, M. Riv­lin n’a pas pro­non­cé le mot.

Pour ma part, j’avais trop sou­vent ren­con­tré des amis qui fai­saient une dif­fé­rence obs­ti­née entre les concep­teurs de la dé­por­ta­tion des Ar­mé­niens et ceux de l’ex­ter­mi­na­tion des juifs. D’ailleurs, les des­cen­dants des vic­times ne fai­saient pas de dif­fi­cul­tés pour ad­mettre que l’in­ten­tion était dif­fé­rente entre ceux qui pré­co­ni­saient l’ex­tinc­tion pure et simple d’une race tout en­tière et ceux qui se li­vraient à des mas­sacres hor­ribles, in­sup­por­tables, mais sans ob­ses­sion ra­ciale. Y avait-il un texte, même dans le mou­ve­ment exal­té des Jeunes-Turcs, après 1915, où l’ex­ter­mi­na­tion to­tale était exi­gée? Pas à notre connais­sance. Dans ce cas, il n’y avait pas gé­no­cide.

Avec le temps, la ré­flexion et l’élé­va­tion du dé­bat, j’ai chan­gé. Tan­dis qu’ils sup­pri­maient une par­tie de la po­pu­la­tion ar­mé­nienne, il y eut bien une in­ten­tion gé­no­ci­daire. Les deux pré­si­dents d’Ar­mé­nie et d’Is­raël ont scel­lé cette iden­ti­té des si­tua­tions pour les vic­times. Les juifs et les Ar­mé­niens ont été mas­sa­crés parce qu’ils n’étaient pas consi­dé­rés comme ap­par­te­nant à l’hu­ma­ni­té digne de sur­vivre.

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