Le “ma­ri­nisme”, du neuf avec du vieux

Der­rière le ra­va­le­ment de fa­çade, le Front na­tio­nal reste un par­ti d’ex­trême droite, hé­ri­tier du na­tio­nal-po­pu­lisme bou­lan­giste de la fin du siècle

L'Obs - - Grands Formats | Fn - RE­NAUD DÉ­LY

arine Le Pen a des en­ne­mis fort utiles. Elle aime à mettre en avant les élé­ments ra­di­caux de l’ex­trême droite la plus ra­ciste et an­ti­sémite qui la com­battent pour pré­tendre que le Front na­tio­nal se­rait de­ve­nu un par­ti comme un autre, au­then­ti­que­ment ré­pu­bli­cain, et qu’il ne mé­ri­te­rait plus de se voir ac­co­ler l’éti­quette d’ex­trême droite. Les évo­lu­tions, réelles, de son dis­cours sur l’an­ti­sé­mi­tisme ou l’aban­don de ces ré­fé­rences au ra­cisme bio­lo­gique dont son père est friand ne sau­raient pour­tant mas­quer la na­ture idéo­lo­gique in­chan­gée du FN.

Pour évi­ter tout contre­sens, rap­pe­lons que l’ex­trême droite a pris en France des formes et des vi­sages mul­tiples et dif­fé­rents, de­puis les pre­miers écrits contre-ré­vo­lu­tion­naires de la fin du xviiie siècle. Elle n’a ja­mais eu grand-chose à voir avec la ca­ri­ca­ture cas­quée et bot­tée du na­zisme que moque Ma­rine Le Pen pour mieux s’en dé­mar­quer.

L’his­to­rien Ni­co­las Le­bourg met en garde contre une « triple confu­sion, d’une part entre un cou­rant po­li­tique is­su du siècle et des ré­gimes du d’autre part entre des mou­ve­ments et des Etats, et en­fin entre la France d’un cô­té, et l’Ita­lie et l’Al­le­magne de l’autre ».

De­puis sa créa­tion, en 1972, le Front na­tio­nal ne s’ins­crit pas dans la fi­lia­tion du fas­cisme ita­lien ou du na­tio­nal-so­cia­lisme al­le­mand, mais dans le droit fil d’une tra­di­tion d’ex­trême droite bien fran­çaise, celle du na­tio­nal-po­pu­lisme, né dans les an­nées 1880 au­tour des fi­gures du gé­né­ral Bou­lan­ger et du lea­der na­tio­na­liste Paul Dé­rou­lède. L’his­to­rien Zeev Stern­hell a même ana­ly­sé cette « droite ré­vo­lu­tion­naire » comme étant aux « ori­gines fran­çaises du fas­cisme ».

Comme gage de sa bonne foi, Ma­rine Le Pen fait au­jourd’hui as­saut de « ré­pu­bli­ca­nisme » ver­bal, ré­pé­tant au fil de ses dis­cours qu’elle gou­ver­ne­ra de­main à coups de ré­fé­ren­dums et de consul­ta­tions po­pu­laires.

C’est exac­te­ment ce que pré­co­ni­sait Paul Dé­rou­lède en 1885. Le tri­bun na­tio­na­liste pré­ten­dait créer une « France nou­velle fon­dée sur le culte du sa­cri­fice, de la dis­ci­pline et du Chef », et su­bor­don­ner l’in­di­vi­du au ser­vice de la na­tion, pré­ci­sé­ment au nom de la dé­fense… de la plus pure tra­di­tion ré­pu­bli­caine et ja­co­bine. « Dé­rou­lède place sa cam­pagne contre la dé­mo­cra­tie li­bé­rale et en fa­veur d’un ré­gime au­to­ri­taire sous l’égide des “pères de l’Eglise ré­pu­bli­caine” », en ci­tant à tour de bras Mon­tes­quieu, Rous­seau ou Dan­ton, rap­pelle Zeev Stern­hell.

« Je veux ar­ra­cher la Ré­pu­blique au joug des par­le­men­taires pour ins­tau­rer une dé­mo­cra­tie vé­ri­table », lan­çait Dé­rou­lède. En écho, plus d’un siècle plus tard, Ma­rine Le Pen pro­met de « mettre au pas les corps in­ter­mé­diaires » lors­qu’elle ac­cé­de­ra au pou­voir. « La Ré­pu­blique plé­bis­ci­taire, c’était le pro­gramme du bou­lan­gisme et c’est une ca­rac­té­ris­tique per­ma­nente de l’ex­trême droite fran­çaise », ré­sume Ni­co­las Le­bourg.

Outre l’abo­li­tion des corps in­ter­mé­diaires et de la ré­pu­blique par­le­men­taire, la « pré­fé­rence nationale », co­lonne ver­té­brale du pro­gramme fron­tiste, est une autre ca­rac­té­ris­tique es­sen­tielle qui per­met de rat­ta­cher le par­ti le­pé­niste à l’ex­trême droite. Pour se jus­ti­fier, le FN argue du fait qu’elle se pra­ti­que­rait dans la fonc­tion pu­blique. Le rai­son­ne­ment est lar­ge­ment abu­sif : d’abord parce qu’il ne s’agit que d’ex­cep­tions ré­ser­vées à cer­taines ca­té­go­ries de fonc­tion­naires (dé­fense, po­lice), pas à toutes, la qua­si-to­ta­li­té des concours étant même ou­verts aux res­sor­tis­sants de l’Union européenne. En­suite parce que le FN, lui, veut gé­né­ra­li­ser l’ap­pli­ca­tion de la « pré­fé­rence nationale » à l’en­semble de la so­cié­té en ré­ser­vant em­plois, lo­ge­ments et aides so­ciales aux seuls na­tio­naux, ce qui en fait un prin­cipe xé­no­phobe et dis­cri­mi­na­toire an­ti­cons­ti­tu­tion­nel. Avec cette me­sure, on touche à la na­ture même du Front na­tio­nal. Après avoir ana­ly­sé cinq cents textes et dis­cours de Ma­rine Le Pen, l’uni­ver­si­taire Cé­cile Al­duy (1) a re­le­vé de nom­breuses évo­lu­tions lexi­cales, qui ne re­mettent pas en ques­tion une vraie conti­nui­té : « Le Front na­tio­nal pense tou­jours la po­li­tique comme un com­bat violent et la France comme étant au bord de la guerre ci­vile, sub­mer­gée par des me­naces ex­té­rieures et ron­gée par des en­ne­mis de l’in­té­rieur. »

Ma­rine Le Pen conforte donc la vi­sion d’un monde cou­pé en deux, entre « nous » et « eux », « les Fran­çais » et « l’étran­ger », qu’elle op­pose au vieux mythe d’ex­trême droite d’un corps so­cial par­fai­te­ment uni­taire et ho­mo­gène. Une vi­sion du monde qui au­to­rise un peu plus à conti­nuer de qua­li­fier le FN de par­ti d’ex­trême droite, tant mal nom­mer les choses se­rait ajou­ter au mal­heur du monde, et au dan­ger po­li­tique.

Paul Dé­rou­lède lors d’un dis­cours à la Ligue des Pa­triotes,en 1913.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.