J’au­rais vou­lu être une ac­trice

Cette grande pro­fes­seur de lit­té­ra­ture es­pa­gnole est de­ve­nue aca­dé­mi­cienne, mais sa pas­sion pour le théâtre est res­tée in­tacte. Rencontre

L'Obs - - Culture - JACQUES NERSON

lé­gant, lu­mi­neux, d’une beau­té sans ap­prêt, l’ap­par­te­ment res­semble à sa pro­prié­taire. Flo­rence De­lay a long­temps en­sei­gné la lit­té­ra­ture es­pa­gnole à deux pas d’ici, à la Sor­bonne. « J’ai ado­ré mon mé­tier », sou­rit-elle. Et on se dit que ses étu­diants ont eu de la chance. Sa pas­sion pour l’es­pa­gnol lui vient de ses va­cances à Bayonne, chez son grand-père. « Là-bas, quand on pre­nait la rue d’Es­pagne, j’avais l’im­pres­sion qu’elle dé­bou­chait sur ce pays. Pas­ser la fron­tière était un mo­ment émou­vant. On était en­core sous le fran­quisme. J’avais peur des doua­niers. Puis à Pa­ris, un pro­fes­seur rem­pla­çant du ly­cée La Fon­taine nous a fait dé­cou­vrir Fe­de­ri­co García Lor­ca. J’ai trou­vé ma­gni­fique qu’en 1931, lors de l’avè­ne­ment de la Ré­pu­blique, il ait lais­sé tom­ber la poé­sie pour al­ler jouer Cal­derón et Lope de Ve­ga de vil­lage en vil­lage avec sa Bar­ra­ca. Ça fait battre le coeur, ça ! »

Car bien avant la lit­té­ra­ture es­pa­gnole, une autre pas­sion, com­bat­tue mais ja­mais vain­cue, la dé­vo­rait : le théâtre. « J’ai eu en­vie de jouer dès l’en­fance. N’est-il pas significatif que l’en­fant et l’acteur éprouvent ce même be­soin ? A la suite d’un pe­tit dé­sastre per­son­nel, mon di­vorce, j’y ai re­non­cé. » Son père, le cé­lèbre psy­chiatre Jean De­lay, lui met alors le mar­ché en main : « Soit tu fais du théâtre et tu te débrouilles seule, soit tu pré­pares ton agré­ga­tion d’es­pa­gnol et je t’achète un stu­dio. » Le stu­dio de la rue de la Harpe l’a em­por­té. « Mon père avait rai­son, je ne re­grette pas de ne m’être pas en­tiè­re­ment consa­crée au théâtre. J’ai tou­jours conseillé à mes étu­diants d’avoir plu­sieurs vies. » Mais son père n’a-t-il pas été abu­sé par de fausses pro­messes ? Flo­rence De­lay n’a ja­mais vrai­ment « quit­té », comme di­rait Molière, elle est res­tée liée au théâtre par le biais de l’écri­ture et de la cri­tique dra­ma­tique.

« Sept sai­sons » est le re­cueil de ses chro­niques pour la NRF. Elle s’y montre cu­lot­tée. Quand elle pu­blie le compte ren­du dé­taillé d’un spec­tacle éro­tique. Ou plus en­core quand elle ose s’en prendre à un cri­tique émi­nent – Mi­chel Cour­not – cou­pable d’avoir dé­mo­li dans « le Monde », tout en quit­tant la salle au bout de dix mi­nutes, un spec­tacle au­quel elle avait contri­bué. Son se­cond livre à sor­tir cette an­née, « la Vie comme au théâtre », est un re­cueil de sou­ve­nirs. « En de­hors des ro­mans, la dis­con­ti­nui­té m’a tou­jours ai­dée. Cette fois, j’ai long­temps tour­né en rond. Je vou­lais en­tre­croi­ser sou­ve­nirs et chro­niques dra­ma­tiques mais ça n’al­lait pas, le ton n’était pas le même. J’étais sur le point d’aban­don­ner quand j’ai re­pen­sé au “pré­sent conti­nu” de Ger­trude Stein, ça m’a sau­vé de l’im­par­fait et je me suis sou­dain sen­tie à l’aise. » Quand on ad­mire sa li­ber­té de ton, elle sou­rit en­core : « Un des pri­vi­lèges de l’âge, c’est qu’on n’a plus à prou­ver ni à se dé­fendre, on est comme on est. » Elle dit avoir com­pris l’im­por­tance du mon­tage et des coupes en voyant tra­vailler Ro­bert Bres­son dont elle fut la Jeanne d’Arc, ou Ch­ris Mar­ker avec qui elle a tour­né « l’Am­bas­sade ». Elle ho­nore les ci­seaux au­tant que le stylo. Car elle écrit à la main. « Le soir, mal­heu­reu­se­ment. Je pré­fé­rais le ma­tin. Hé­las ! Je ne peux pas écrire sans fu­mer et je dois li­mi­ter mes ci­ga­rettes… »

N’a-t-elle pas peur de perdre son temps à l’Aca­dé­mie où elle oc­cupe le fau­teuil de Mus­set de­puis 2000 ? Elle as­sure s’y amu­ser. Sur­tout à la com­mis­sion du Dic­tion­naire. Ne ris­quet-elle pas d’en cla­quer un jour la porte comme elle s’est dé­mise du ju­ry Fe­mi­na ou des co­mi­tés de lec­ture de Gal­li­mard et du Théâtre-Fran­çais ? « On ne peut pas cla­quer la porte de l’Aca­dé­mie, on ne peut que la bou­der. Vous sa­vez, les ini­mi­tiés s’y e acent. Quelque chose de fra­ter­nel… » Même lors de l’élec­tion d’Alain Fin­kiel­kraut ? « Le mot fra­ter­nel est peut-être exa­gé­ré, concède-t-elle. Dès le len­de­main, Fin­kiel­kraut dé­non­çait ceux qui n’avaient pas vo­té pour lui. Et Jean Clair di­sait dou­ter de leur san­té men­tale. Ça, ça me reste en tra­vers de la gorge ! »

Elle a beau être d’hu­meur pa­ci­fique, mieux vaut ne pas la cher­cher. Mais le vi­sage de cette ch­ré­tienne qui dé­clare ne pas avoir le don des larmes ne reste pas long­temps fer­mé. « C’est vrai, j’ai de­puis tou­jours noué une al­liance se­crète avec le prin­cipe de cueillir le jour qui passe. »

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