Le pro­cès du na­zisme

PAR GIU­LIO RIC­CIA­REL­LI. DRAME AL­LE­MAND, AVEC ALEXAN­DER FEH­LING, AN­DRÉ SZYMANSKI, FRIE­DE­RIKE BECHT (2H03).

L'Obs - - Critiques - FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

Per­sonne ne sa­vait ? Non, per­sonne. Les yeux fer­més, les oreilles bou­chées, le coeur sourd, les Al­le­mands ne connais­saient pas le ter­rible mot : Au­sch­witz. Dans les an­nées 1950, le si­lence et la honte, la conscience d’avoir été « aux ordres », aus­si, jouaient. Le film de Giu­lio Ric­cia­rel­li re­vient, avec force et émo­tion, sur cette pé­riode où l’Al­le­magne, se sen­tant in­jus­te­ment écar­te­lée entre deux Etats, est confron­tée à ce pas­sé bar­bare : au nom du peuple al­le­mand, en cinq an­nées, plus d’un mil­lion d’hommes, de femmes et d’en­fants ont été ex­ter­mi­nés dans ce camp, en Po­logne. S’ins­pi­rant de faits réels, le réa­li­sa­teur (dont c’est le pre­mier film) ima­gine un jeune pro­cu­reur, Rad­mann (in­ter­pré­té par Alexan­der Feh­ling, pho­to), qui en­tame une longue marche ju­di­ciaire contre un homme iden­ti­fié comme l’un des membres de la Kom­man­dan­tur d’Au­sch­witz. Ce SS, en 1958, est ins­ti­tu­teur. L’un des pires as­sas­sins na­zis est ain­si res­pon­sable de l’édu­ca­tion de pe­tits en­fants… Peu à peu, mal­gré l’op­po­si­tion de sa hié­rar­chie, Rad­mann va consti­tuer le dos­sier. On lui im­pose de se taire ? Il parle. On le me­nace ? Il s’en­tête. Le pro­cès au­ra lieu d’oc­tobre 1963 à août 1965. Pour la pre­mière fois, l’Al­le­magne est mise face à son pas­sé, o ciel­le­ment. Pas d’e ets de manches, pas de vo­lutes de ca­mé­ra, le film est pas­sion­nant dans sa pro­gres­sion dra­ma­tique pro­gres­sive. Noyé dans les ar­chives, stu­pé­fait par la ba­na­li­té du mal, confron­té à l’hor­reur ab­so­lue, Rad­mann est le frère du Rieux de « la Peste » : un homme, rien qu’un homme, mais un homme de­bout. Dis­crè­te­ment le film pose des ques­tions es­sen­tielles : où passe la fron­tière entre le re­fus et l’obéis­sance ? Un Etat peut-il sur­vivre sur un men­songe ? La jeune gé­né­ra­tion doit-elle sa­voir qu’elle est is­sue d’une gé­né­ra­tion de sa­lauds ? Rien de théo­rique là-de­dans. L’un des trois pro­cu­reurs de l’époque, Ge­rhard Wiese, a su­per­vi­sé le scé­na­rio. Les SS du camp étaient de­ve­nus cré­mier, den­tiste, ma­raî­cher, pho­to­graphe, après la guerre. Stu­pé­faits, ils se sont re­trou­vés ac­cu­sés. Mais de quoi ? D’avoir ga­zé des ca­fards, des nui­sibles, des sous­hommes ? Ab­surde ! Ab­surde, oui, mais réel. Le film, réa­li­sé avec pas­sion et convic­tion, re­trace ce mo­ment dé­ci­sif où les as­sas­sins doivent payer le prix. Au­sch­witz, au­jourd’hui, est le sym­bole de l’ab­jec­tion la plus noire. La terre, l’air, les nuages d’Au­sch­witz sont im­pré­gnés des cendres des morts. Et ces cendres tombent, sans fin, sur la conscience des vi­vants.

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