Le brû­lot Todd

En­tre­tien avec l’in­tel­lec­tuel qui dé­fie la gauche

L'Obs - - La Une - PROPOS RECUEILLIS PAR AUDE LAN­CE­LIN MA­THIEU ZAZZO

“Le 11 jan­vier a été une im­pos­ture”

Il reste en­core quelques écri­teaux « Je suis Char­lie » qui jau­nissent aux murs des ré­dac­tions. Sur les ré­seaux so­ciaux, des crayons à pa­pier dé­corent en­core çà et là les pro­fils Fa­ce­book. Quatre mois après les tue­ries de jan­vier, tout se passe pour­tant comme si rien ne s’était pas­sé, comme si le ré­ser­voir de l’in­di­gna­tion avait flam­bé d’un coup dans le noir de la nuit fran­çaise, sans lais­ser au­cune em­preinte. Ni nou­veau pacte ré­pu­bli­cain, ni fra­ter­ni­té ré­gé­né­rée, ni main ten­due à une frac­tion de la jeu­nesse des quar­tiers so­cia­le­ment et men­ta­le­ment désor­bi­tée. Une pure or­gie émo­tion­nelle, in­fer­tile po­li­ti­que­ment, et dont la seule e ca­ci­té tan­gible au­ra été de de­meu­rer au­jourd’hui en­core spec­tra­le­ment me­na­çante pour ceux qui re­fu­sèrent de « mar­cher » – à tous les sens du terme.

C’est le mo­ment qu’a choi­si l’his­to­rien et dé­mo­graphe Em­ma­nuel Todd pour pu­blier « Qui est Char­lie ? » (Seuil), ré­qui­si­toire ter­rible contre la France de Fran­çois Hol­lande. Un texte écrit dans la fièvre, en trente jours à peine. Son angle d’at­taque, par­ti­cu­liè­re­ment ori­gi­nal, consiste à ob­ser­ver l’ori­gine ré­gio­nale et so­cio­po­li­tique des ma­ni­fes­tants du 11 jan­vier. Une fois en­core, Todd fait par­ler les cartes et les sta­tis­tiques pour com­prendre, sous les bons sen­ti­ments bran­dis, la si­gni­fi­ca­tion pro­fonde de ce qui res­te­ra comme le plus im­por­tant ras­sem­ble­ment de l’his­toire mo­derne du pays. Et ce qu’il voit n’est pas des­ti­né à plaire. Ce qu’il voit, c’est un épi­sode de « fausse conscience » (Marx) d’une am­pleur in­ouïe. Ce qu’il voit, ce sont des mil­lions de som­nam­bules se pré­ci­pi­ter der­rière un pré­sident es­cor­té par tous les re­pré­sen­tants de l’oli­gar­chie mon­diale, pour la dé­fense du droit in­con­di­tion­nel à pié­ti­ner Ma­ho­met, « per­son­nage cen­tral d’un

groupe faible et dis­cri­mi­né ». Ce qu’il voit, c’est un men­songe d’una­ni­misme aus­si, car, ce jour-là, le monde po­pu­laire n’était pas Char­lie, les jeunes de ban­lieue, qu’ils fussent mu­sul­mans ou non, n’étaient pas Char­lie, les ou­vriers de pro­vince n’étaient pas Char­lie.

Après le temps de la stu­peur, ce­lui du dé­gri­se­ment. La charge de Todd est rude, mais d’un in­té­rêt consi­dé­rable pour le dé­bat pu­blic. On pour­rait bien sûr la dis­cu­ter de bout en bout. On pour­rait no­tam­ment trou­ver très in­sou­ciants les rac­cour­cis par les­quels l’au­teur ra­mène tout l’en­jeu des a aires dites de « ca­ri­ca­tures » à des vio­lences idéo­lo­giques in­fli­gées à une re­li­gion mi­no­ri­taire. On pour­rait craindre aus­si que son ap­proche des pro­blèmes po­sés au pays par un is­lam conqué­rant ne pèche par ex­cès d’op­ti­misme, lors­qu’il pré­co­nise des ac­com­mo­de­ments prag­ma­tiques avec la laï­ci­té, dont l’ac­cep­tion fran­çaise ac­tuelle est à ses yeux trop ri­go­riste.

Reste l’aver­tis­se­ment lan­cé à une France in­éga­li­taire et au­to­ri­taire, en sé­ces­sion to­tale avec son peuple, mais n’hé­si­tant pas, en­core et tou­jours, à se pa­rer des ori­peaux ré­vo­lu­tion­naires d’hier et à se voir si belle dans la de­vise de ses fron­tons ré­pu­bli­cains. Une France qui, ain­si, avance inexo­ra­ble­ment vers l’abîme.

Né en 1951, EM­MA­NUEL TODD est dé­mo­graphe et his­to­rien.

In­gé­nieur de re­cherche à l’Ined, il est l’au­teur de nom­breux es­sais, par­mi les­quels « Après la dé­mo­cra­tie » (2008) et « le Mys­tère fran­çais », avec Her­vé Le Bras (2013).

Vous avez re­fu­sé de ré­agir à chaud aux évé­ne­ments de jan­vier. Seul un jour­nal ja­po­nais avait fait part de votre mé­fiance par rap­port au mou­ve­ment « Je suis Char­lie ». Pour­quoi ce si­lence, qu’avez-vous craint alors ?

Pour la pre­mière fois de ma vie, j’ai eu le sen­ti­ment d’être confron­té à une vague ir­ré­sis­tible face à la­quelle il ne ser­vi­rait à rien de par­ler, et même face à la­quelle ça pou­vait être dan­ge­reux de par­ler. Donc j’ai at­ten­du. Et ce qui m’a pro­ba­ble­ment dé­ci­dé à faire ce livre, c’est la dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Lorsque j’ai com­men­cé à voir la carte des ma­ni­fes­ta­tions du 11 jan­vier, leur dis­tri­bu­tion se­lon des pa­ra­mètres ré­gio­naux, so­cio­pro­fes­sion­nels et re­li­gieux, j’ai eu la ré­vé­la­tion ins­tan­ta­née que les dis­cours una­ni­mistes étaient bi­don. Je me suis mis à écrire, mo­bi­li­sant qua­rante an­nées de re­cherche. Oli­vier Bé­tour­né, le pa­tron du Seuil, m’a dit de fon­cer. Je l’ai écrit en trente jours secs, por­té par une vé­ri­table exas­pé­ra­tion. Pour­quoi por­ter un ju­ge­ment aus­si dur sur la réac­tion de masse qui a sui­vi les at­ten­tats ? N’est-il pas per­mis de la voir sim­ple­ment comme l’ex­pres­sion d’une ré­volte face à l’hor­reur de ces crimes, voire aus­si comme un sur­saut face au sen­ti­ment de dé­li­te­ment du corps col­lec­tif que cha­cun res­sent bien de­puis des an­nées ? Imaginez si rien ne s’était pro­duit après, si l’ato­nie avait été to­tale après des évé­ne­ments pa­reils, que n’au­rait-on pas dit ! On a vou­lu y voir un sa­lu­taire sur­saut col­lec­tif. Moi, j’y vois au contraire une perte de sang-froid de la part du pays. Pour la pre­mière fois de ma vie là en­core, je n’ai vrai­ment pas été fier d’être fran­çais. Dans tous les livres que j’avais jusque-là écrits sur la France, il y avait une di­men­sion pa­trio­tique. Même un livre comme « le Des­tin des im­mi­grés », je l’ai fait en 1994 pour ré­pondre aux An­glo-Saxons qui nous ren­voyaient sans ar­rêt à la face le phé­no­mène Le Pen. Je vou­lais leur dire : mais re­gar­dez les taux de ma­riages mixtes en France ! J’ai tou­jours dé­fen­du mon pays. Et là, pour la pre­mière fois, je me suis dit : si c’est en train de de­ve­nir ça, la France, eh bien ce se­ra sans moi. Lors­qu’on se réunit à 4 mil­lions pour dire que ca­ri­ca­tu­rer la re­li­gion des autres est un droit ab­so­lu – et même un de­voir ! –, et lorsque ces autres sont les gens les plus faibles de la so­cié­té, on est par­fai­te­ment libre de pen­ser qu’on est dans le bien, dans le droit, qu’on est un grand pays for­mi­dable. Mais ce n’est pas le cas. Il faut al­ler au-de­là du men­songe, au-de­là des bons sen­ti­ments et des his­toires mer­veilleuses que les gens se ra­content sur eux-mêmes. Un simple coup d’oeil à de tels ni­veaux de mo­bi­li­sa­tion évoque une pure et simple im­pos­ture. Il y a cer­tai­ne­ment une quan­ti­té in­nom­brable de gens qui ne sa­vaient pas ce qu’ils fai­saient là le 11 jan­vier. Mais nul n’est cen­sé igno­rer pour quoi il ma­ni­feste, tout de même. Qu’est-ce qui vous a à ce point trou­blé dans ces ma­ni­fes­ta­tions monstres ? A la suite des tra­vaux de Dur­kheim sur le sui­cide, ou de ceux de Max We­ber, mon but, c’est de faire com­prendre aux gens les va­leurs pro­fondes qui les font agir

et qui ne sont gé­né­ra­le­ment pas celles qu’ils ima­ginent. Quand on ob­serve la carte des ma­ni­fes­ta­tions, la pre­mière chose qui frappe, c’est ce que l’In­see ap­pelle avec élé­gance la pré­do­mi­nance des « cadres et pro­fes­sions

in­tel­lec­tuelles su­pé­rieures ». C’est elle qui per­met de com­prendre l’im­por­tance qu’elles ont prise à Pa­ris, Tou­louse, Gre­noble, etc. L’autre va­riable qui, pour moi, d’une cer­taine ma­nière, est en­core plus im­por­tante en­core, c’est la sur­mo­bi­li­sa­tion des vieilles terres is­sues du ca­tho­li­cisme. Là, il faut que je rap­pelle ma théo­rie des deux France, un mo­dèle avec le­quel je fonc­tionne de­puis long­temps dé­jà. D’un cô­té nous avons la vieille France laïque et ré­pu­bli­caine – le Bas­sin pa­ri­sien, la fa­çade mé­di­ter­ra­néenne, etc. –, la France qui a fait la Ré­vo­lu­tion en somme. De l’autre, il y a la France pé­ri­phé­rique : l’Ouest, une par­tie du Mas­sif cen­tral, la ré­gion Rhône-Alpes, la Lor­raine, la Franche-Com­té. Ce sont les ré­gions qui ont ré­sis­té à la Ré­vo­lu­tion et dans les­quelles l’im­pré­gna­tion ca­tho­lique est res­tée très forte jus­qu’au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale. Quand on des­cend au ni­veau des struc­tures fa­mi­liales de ces zones, que j’ap­pe­lais « ca­tho­liques

zom­bies » dans mon pré­cé­dent livre « le Mys­tère fran­çais », écrit avec Her­vé Le Bras, on re­marque une ab­sence de va­leurs d’éga­li­té, no­tam­ment entre frères et soeurs concer­nant l’hé­ri­tage.

Eh bien, ce qui a ins­pi­ré ma mé­fiance im­mé­diate, c’est que le 11 jan­vier, la mo­bi­li­sa­tion a été du simple au double entre la France de tra­di­tion athée et ré­vo­lu­tion­naire et cette France pé­ri­phé­rique, his­to­ri­que­ment an­ti­ré­pu­bli­caine. Ce sont les ré­gions les moins ré­pu­bli­caines par le pas­sé qui ont le plus ma­ni­fes­té pour la laï­ci­té, avouez qu’il y a là quelque chose d’étrange. En somme, les bas­tions ex-ca­tho­liques sont les en­droits où on a le plus mi­li­té pour le droit au blas­phème. Si on com­pare Mar­seille et Lyon, on voit même que l’in­ten­si­té des ma­ni­fes­ta­tions est du simple au double. Qu’on ne vienne pas me dire dans ces condi­tions qu’il s’agit de la même laï­ci­té que celle d’hier !

Tout le dé­bat ac­tuel sur la laï­ci­té ne s’ins­crit pas dans la conti­nui­té des va­leurs laïques, écri­vez-vous en e et dans ce livre. Les forces qui se ré­clament au­jourd’hui le plus des va­leurs laïques sont les forces en réa­li­té les moins ré­pu­bli­caines. Com­ment en est-on ar­ri­vé à un tel pa­ra­doxe ?

Ce que j’ai eu, au fond, face à ces ma­ni­fes­ta­tions, c’est une sorte d’illu­mi­na­tion concer­nant la vraie na­ture du sys­tème so­cial et po­li­tique fran­çais. C’est-à-dire pas du tout une Ré­pu­blique pre­nant en compte toute la po­pu­la­tion, plu­tôt ce que j’ap­pelle une « néo-Ré­pu­blique » qui n’as­pire à fé­dé­rer que sa moi­tié su­pé­rieure édu­quée, les classes moyennes et les gens âgés. Tous ceux­là forment un bloc hé­gé­mo­nique qui a une in­croyable puis­sance d’iner­tie et pa­ra­lyse tout le sys­tème fran­çais. Il y a là à l’oeuvre une for­mi­dable dy­na­mique d’ex­clu­sion : ex­clu­sion des élec­teurs du FN – ce qui en termes so­cio­lo­giques si­gni­fie au­jourd’hui l’ex­clu­sion des ou­vriers – et ex­clu­sion des en­fants d’im­mi­grés, qui ne sont pas ve­nus manifester. La « néo-Ré­pu­blique » est cet ob­jet so­cio­po­li­tique étrange qui conti­nue à agi­ter les ho­chets gran­dioses de la li­ber­té, de l’éga­li­té, de la fra­ter­ni­té qui ont ren­du la France cé­lèbre dans le monde, alors qu’en fait le pays est de­ve­nu in­éga­li­taire, ul­tra­con­ser­va­teur et fer­mé. En gros, la France qui est aux com­mandes, c’est la France qui a été an­ti­drey­fu­sarde, ca­tho­lique, vi­chyste. Mais lors­qu’on le dit comme ça, les gens sont évi­dem­ment stu­pé­faits. Votre livre est par­ti­cu­liè­re­ment cruel pour le PS, dont vous faites au­jourd’hui la prin­ci­pale in­car­na­tion de cette idéo­lo­gie in­éga­li­taire… En e et, l’ob­jet po­li­tique nou­veau et im­por­tant dans l’his­toire de France au­jourd’hui, ce n’est pas le Front na­tio­nal, c’est en réa­li­té que le PS soit de­ve­nu la com­po­sante prin­ci­pale de la gauche. A la veille des an­nées 1960 et 1970, il n’en était qu’une com­po­sante se­con­daire, très forte dans le Sud-Ouest, ré­gion d’hé­ri­tier unique qui ne croit pas à l’éga­li­té. La mon­tée en puis­sance du PS, ce­la a si­gni­fié la prise de contrôle du pays par des ré­gions sor­tant du ca­tho­li­cisme. Notre illu­sion fon­da­men­tale, notre erreur à tous, ça a été alors de se dire que c’était la gauche qui avait conquis les

ré­gions ca­tho­liques, au mo­ment même où c’étaient les ré­gions ca­tho­liques qui fai­saient en réa­li­té la conquête de la gauche. Il y a eu une sub­ver­sion de ce qu’était la gauche fran­çaise. Cette der­nière, au­jourd’hui do­mi­née par le PS, est en vé­ri­té tout à fait autre chose que ce qu’elle pré­tend être. C’est une gauche qui n’adhère pas aux va­leurs éga­li­taires, et qui n’est pas claire sur la ques­tion de l’homme uni­ver­sel, au contraire de la vieille gauche ré­pu­bli­caine com­mu­niste ou ra­di­cal­so­cia­liste. Il faut voir les choses en face : l’agent le plus ac­tif et le plus stable des po­li­tiques éco­no­miques qui nous ont me­nés au chô­mage de masse ac­tuel, c’est tout de même le PS. Le franc fort, la marche for­cée à l’eu­ro, toute cette créa­tion idéo­lo­gique ex­trê­me­ment ori­gi­nale s’est faite sous Mit­ter­rand, traî­nant Gis­card der­rière lui comme un ba­te­leur. Le ni­veau de bonne conscience de ce pays est de­ve­nu lit­té­ra­le­ment in­sup­por­table. La France ac­tuelle se gar­ga­rise de bons sen­ti­ments. Mais la réa­li­té de ce pays, c’est que c’est peut-être la seule des so­cié­tés les plus dé­ve­lop­pées eu­ro­péennes qui ac­cepte de vivre avec 10% de chô­mage, en mas­sa­crant son monde ou­vrier et en ex­cluant mas­si­ve­ment les jeunes, à com­men­cer par ceux qui sont d’ori­gine magh­ré­bine. Le PS avait jus­qu’à en­core ré­cem­ment réus­si à faire pas­ser l’idée qu’il était le dé­fen­seur na­tu­rel des en­fants d’im­mi­grés. Il est en fait la force po­li­tique prin­ci­pale qui les condamne à la mort so­ciale.

En quoi Fran­çois Hol­lande est-il, comme vous l’écri­vez, l’apo­théose de ce « ca­tho­li­cisme zom­bie » qui s’était po­li­ti­que­ment in­car­né en 1992 dans le mo­ment Maas­tricht et s’est au­jourd’hui ré­in­ves­ti dans l’« es­prit du 11 jan­vier » ?

On voit sou­vent ce pré­sident comme l’in­car­na­tion de l’uni­vers tor­ride du conseil gé­né­ral de la Cor­rèze [rires]. On pense que sa ca­pa­ci­té à ne rien faire, à ne prendre au­cune dé­ci­sion, est un pro­duit dé­ri­vé du ra­di­cal-so­cia­lisme. Mais en fait, Fran­çois Hol­lande est un ca­tho­lique zom­bie ty­pique, avec un père ca­tho­lique d’ex­trême droite et une mère ca­tho­lique de gauche. Et, d’ailleurs, Ma­nuel Valls lui-même vient de Ca­ta­logne, pro­vince de fa­mille souche di éren­tia­liste, et, qui plus est, lui aus­si vient d’un mi­lieu ca­tho­lique ca­ta­lan par­mi les plus durs. A cet égard, Hol­lande au­ra eu un rôle his­to­rique : ce­lui de ré­vé­ler que la gauche pou­vait se conci­lier avec les struc­tures les plus in­éga­li­taires, prou­vant par là même que le sys­tème po­li­tique fran­çais est to­ta­le­ment détraqué. On pour­rait bien sûr me re­pro­cher d’évo­quer les ori­gines de ces gens, et moi-même d’ailleurs, je ne de­vrais pas avoir à faire ma gé­néa­lo­gie per­son­nelle, celle d’une fa­mille juive mé­lan­gée à des ori­gines bre­tonnes et an­glaises. Mais il est dé­sor­mais im­pé­ra­tif de le faire, parce que si on ren­voie tout le temps les mu­sul­mans à leur ori­gine, on doit ren­voyer tout le monde à son ori­gine. C’est un acte de jus­tice.

Vous con­si­dé­rez que l’is­lam ne com­pro­met nul­le­ment en France le ci­ment ré­pu­bli­cain et ne pose pas de pro­blème par­ti­cu­lier aux so­cié­tés oc­ci­den­tales. Ne peut-on tou­te­fois pen­ser que la vi­gueur d’une re­li­gion, quelle qu’elle soit, lors­qu’elle vient per­cu­ter un vieux pays dé­vi­ta­li­sé mé­ta­phy­si­que­ment comme la France, pose au contraire cer­tains pro­blèmes spé­ci­fiques ?

Tout le monde est dans une lo­gique d’an­xié­té par rap­port à l’is­lam. Le point de dé­part du livre, c’est jus­te­ment de ren­ver­ser la perspective : d’aper­ce­voir que c’est la France des classes moyennes cen­tristes qui est en état de crise re­li­gieuse, qui a été ébran­lée par la dis­pa­ri­tion ul­time de toutes ses croyances, qui est dans un état de vide mé­ta­phy­sique abys­sal et joue donc un jeu tout à fait per­vers avec les mu­sul­mans pour se trou­ver des boucs émis­saires. Or c’est dans cette am­biance de re­flux inexo­rable du re­li­gieux que la France se dé­couvre d’un seul coup ob­sé­dée par les sym­bo­liques re­li­gieuses. Tout est re­li­gieux dé­sor­mais. Mais tout est re­li­gieux parce que la re­li­gion s’éclipse, et parce que rien ne l’a sup­plan­tée. Le sous-titre de votre livre est : « So­cio­lo­gie d’une crise re­li­gieuse ». A tort, ce der­nier peut don­ner le sen­ti­ment que vous pre­nez au sé­rieux les his­toires de « choc des ci­vi­li­sa­tions », d’a ron­te­ment entre bloc oc­ci­den­tal et bloc mu­sul­man qui four­nissent une grille d’in­ter­pré­ta­tion à la fois fa­cile et ten­dan­cieuse de­puis les an­nées 2000… On doit prendre la re­li­gion au sé­rieux, sur­tout quand elle dis­pa­raît. Je suis to­ta­le­ment scep­tique sur le plan

re­li­gieux, mais il n’a ja­mais été prou­vé qu’une so­cié­té pou­vait vivre sans croyance. Or la réa­li­té de la so­cié­té fran­çaise au­jourd’hui, c’est quoi ? Une so­cié­té do­mi­née par des classes moyennes qui ne croient plus à rien, qui ne savent plus où elles vont, qui se sont seule­ment lan­cées dans la construction d’un eu­ro qui ne mène nulle part. Tout l’ob­jet du livre est de ne pas tom­ber dans le pan­neau ma­ni­feste du pro­blème. Ain­si, ce qui m’in­quiète n’est pas tant la poi­gnée de dés­équi­li­brés men­taux qui se ré­clament de l’is­lam pour com­mettre des crimes que les rai­sons pour les­quelles, en jan­vier der­nier, une so­cié­té est de­ve­nue to­ta­le­ment hys­té­rique jus­qu’à al­ler convo­quer des ga­mins de 8 ans dans des com­mis­sa­riats de po­lice. On en­tend vrai­ment dire n’im­porte quoi au su­jet des mu­sul­mans de France. Ceux-ci sont tout sauf un bloc. Ils sont au contraire frag­men­tés par des ni­veaux de croyance très di érents, des na­tio­na­li­tés très di érentes et on y ob­serve des taux de ma­riages mixtes ex­trê­me­ment éle­vés. Ils sont sou­vent beau­coup plus as­si­mi­lés de par leurs unions ma­tri­mo­niales que les in­tel­lec­tuels néo­réac­tion­naires comme Eric Zem­mour ou Alain Fin­kiel­kraut qui les ciblent constam­ment.

La vraie ques­tion au­jourd’hui pour la France, écri­vez-vous, ce n’est pas le droit ou non à la ca­ri­ca­ture, c’est la « mon­tée de l’an­ti­sé­mi­tisme dans les ban­lieues ». Pour ex­pli­quer ce re­nou­veau de la haine an­ti­juive, vous met­tez en cause la po­li­tique éco­no­mique me­née de­puis des dé­cen­nies, qui, en fra­gi­li­sant les jeunes mu­sul­mans, au­rait à nou­veau li­vré les juifs à la vin­dicte nationale…

Pour le mo­ment, an­xié­tés re­li­gieuse et éco­no­mique mises à part, ça ne va pas trop mal pour les classes moyennes fran­çaises qui tiennent le pays… On lance les mi­no­ri­tés les unes contre les autres, c’est gé­nial, c’est du billard ! Les ou­vriers « de souche » mar­gi­na­li­sés et mal­trai­tés s’en prennent aux mi­lieux po­pu­laires arabes, les jeunes Magh­ré­bins s’en prennent aux juifs et ré­ci­pro­que­ment, et pen­dant ce temps rien ne se passe, le sys­tème reste in­tact. Vous voyez que je ne fais pas dans l’an­gé­lisme : l’an­ti­sé­mi­tisme des ban­lieues doit être ac­cep­té comme un fait nou­veau et in­dis­cu­table. Ce que je ne peux pas ac­cep­ter ce­pen­dant, c’est l’idée qui est en train de s’ins­tal­ler se­lon la­quelle l’is­lam, par na­ture, se­rait par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux pour les juifs. Il n’existe qu’un conti­nent où les juifs aient été mas­sa­crés en masse : c’est l’Eu­rope. D’ailleurs, l’une des choses que je re­proche fon­da­men­ta­le­ment à la ma­ni­fes­ta­tion char­liste, c’est d’avoir consi­dé­ré que la tue­rie de l’Hy­per Ca­cher était se­con­daire par rap­port au pro­blème de crayons à pa­pier et de ca­ri­ca­tures. Quant à ce nou­vel an­ti­sé­mi­tisme is­su des ban­lieues, je main­tiens que je suis in­ca­pable de dire là-de­dans ce qui vient de la tra­di­tion éga­li­taire ré­pu­bli­caine fran­çaise et ce qui vient spé­ci­fi­que­ment de l’is­lam. Les deux se conjuguent pro­ba­ble­ment. Mais j’at­tends de pied ferme, après la per­cée de l’is­la­mo­pho­bie, le re­tour de l’an­ti­sé­mi­tisme dans les classes moyennes ca­tho­liques zom­bies.

Il y a tout de même une pointe d’op­ti­misme cer­tain dans ce livre, c’est le mo­ment où vous ex­pli­quez qu’un is­lam de France lui-même de­ve­nu zom­bie pour­rait contri­buer à un ré­équi­li­brage positif de notre culture po­li­tique. Au­tre­ment dit, que la culture mu­sul­mane pour­rait par­ti­ci­per au ré­ta­blis­se­ment d’une vé­ri­table culture ré­pu­bli­caine en France… Il y a peu de chances que vous soyez en­ten­du sur ce point.

Peut-être est-ce ex­ces­sif. Mais en fait je m’en suis te­nu à deux scé­na­rios dans ce livre : le scé­na­rio de la confron­ta­tion hys­té­rique avec l’is­lam et le scé­na­rio de l’ac­com­mo­de­ment. Or la confron­ta­tion, c’est 100% de chances de dé­sastre pour la France. Donc là c’est une ques­tion de règle de vie fon­da­men­tale : si tu as le choix entre la mort et l’in­cer­ti­tude, tu choi­sis l’in­cer­ti­tude, c’est tout. Alors oui, je plaide pour qu’on les laisse tran­quilles, les mu­sul­mans de France. Qu’on ne leur fasse pas le coup qu’on a fait aux juifs dans les an­nées 1930 en les met­tant tous dans le même sac, sous la même ca­té­go­rie sé­man­tique, quel que soit leur de­gré d’as­si­mi­la­tion, quel que soit ce qu’ils étaient vrai­ment en tant qu’êtres hu­mains. Qu’on ar­rête de for­cer les mu­sul­mans à se pen­ser mu­sul­mans. Qu’on en fi­nisse avec cette nou­velle re­li­gion dé­mente que j’ap­pelle le « laï­cisme ra­di­cal », et qui est pour moi la vraie me­nace.

“La confron­ta­tion hys­té­rique avec l’is­lam, c’est 100% de chances de dé­sastre pour la France.”

La « Marche ré­pu­bli­caine » du 11 jan­vier 2015, à Lyon, après les tue­ries. A l’ar­rière-plan, la ba­si­lique Notre-Dame de Four­vière.

Les Ma­nifs du 11 jan­vier : un men­songe d’una­ni­misme pour Em­ma­nuel Todd, car, ce jour-là, le monde po­pu­laire n’était pas Char­lie.

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