Le centre d’écoutes le plus se­cret de France

Avant le vote de la loi très contro­ver­sée sur le ren­sei­gne­ment mar­di à l’As­sem­blée, “l’Obs” a plon­gé au coeur du ser­vice qui cen­tra­lise les écoutes en France

L'Obs - - La Une - MA­THIEU DE­LA­HOUSSE, PAS­CAL RI­CHÉ BRU­NO COU­TIER

Si au­jourd’hui vous ré­ser­vez un billet pour la Tur­quie, vous ache­tez une ca­goule de ski en ligne avant de faire une re­cherche sur les hou­ris, ces vierges cé­lestes du pa­ra­dis des mu­sul­mans, le seul risque que vous pre­nez est de voir ap­pa­raître sur votre écran des pubs van­tant un spa en Cap­pa­doce ou une paire de moufles.

De­main ce pour­rait être très dif­fé­rent. Ta­pis dans l’ombre, des dis­po­si­tifs char­gés d’al­go­rithmes croi­se­ront vos trois re­quêtes, les re­ni­fle­ront, et, s’ils jugent qu’elles cor­res­pondent à un com­por­te­ment sus­pect (un « pat­tern », comme disent les hommes de l’art), ils vous si­gna­le­ront aux « ser­vices ». Vous n’êtes pas dans « Mi­no­ri­ty Re­port » : ces ro­bots-mou­chards, sur­nom­més « boîtes noires », sont sur le point d’être bran­chés chez les four­nis­seurs d’ac­cès à in­ter­net et les hé­ber­geurs, avec pour mis­sion de « ré­vé­ler une me­nace ter­ro­riste ». Ne manque plus qu’une loi pour les au­to­ri­ser : celle que Ma­nuel Valls, dans l’émo­tion post-Char­lie, tente de faire vo­ter « en ac­cé­lé­ré », c’est-à-dire en écour­tant les dé­bats.

Le pro­jet de loi sur le ren­sei­gne­ment doit être soumis au vote de l’As­sem­blée nationale mar­di 5 mai. D’un champ d’ap­pli­ca­tion très large (ter­ro­risme, mais aus­si crime or­ga­ni­sé, dé­fense des in­té­rêts ma­jeurs de la po­li­tique étran­gère, in­té­rêts éco­no­miques in­dus­triels et scien­ti­fiques ma­jeurs de la France...), ce texte vise à ren­for­cer les pou­voirs de sur­veillance des ser­vices et à don­ner un cadre lé­gal à leurs pra­tiques obs­cures. C’était in­dis­pen­sable, argue le pou­voir, la der­nière loi consa­crée au ren­sei­gne­ment re­mon­tant à 1991, quand le web bal­bu­tiait à peine.

Le nou­veau pro­jet lé­ga­lise l’usage par les ser­vices, sous l’au­to­ri­té de Ma­ti­gnon, d’ou­tils qui vont bien au­de­là des écoutes ci­blées au­to­ri­sées. C’est le cas des boîtes noires, mais aus­si des Imsi-cat­chers, ces va­lises per­met­tant d’espionner tous les té­lé­phones mo­biles dans un rayon de plus de 500 mètres. De très nom­breuses voix pointent le ca­rac­tère « li­ber­ti­cide » du pro­jet, qui ouvre la porte à une « sur­veillance de masse » : or­ga­ni­sa­tions des droits de l’homme, dé­fen­seur des droits et autres au­to­ri­tés pu­bliques in­dé­pen­dantes, ma­gis­trats, mé­dias, ac­teurs du Net… Ma­nuel Valls et son mi­nistre de l’In­té­rieur (et des Li­ber­tés pu­bliques), Ber­nard Ca­ze­neuve, sont ac­cu­sés de pro­fi­ter de la peur créée par les bains de sang à « Char­lie Heb­do » et à l’Hy­per Ca­cher pour dé­tri­co­ter l’Etat de droit. « Avec ce texte, on risque de glis­ser vers un Etat po­li­cier », va jus­qu’à ac­cu­ser Lau­rence Blis­son, se­cré­taire gé­né­rale du Syn­di­cat de la Ma­gis­tra­ture. D’autres agitent un cau­che­mar : quel usage se­ra fait de ces dis­po­si­tifs si l’ex­trême droite prend le pou­voir ?

Ces pro­tes­ta­tions n’ont fait que bous­cu­ler, à la marge, le pro­jet. Ont été gom­mées les dis­po­si­tions les plus « scé­lé­rates », comme on di­sait à la fin du xixe siècle à l’en­droit des lois an­ti-anar­chistes. Et, sous pres­sion, le pré­sident de la Ré­pu­blique a pro­mis de sai­sir le Conseil consti­tu­tion­nel contre un texte qu’il a lui-même pous­sé, une pre­mière. Une ma­noeuvre qui lui a per­mis de se dé­mar­quer sym­bo­li­que­ment du Pre­mier mi­nistre, tout en ras­su­rant les par­le­men­taires : vo­tez sans crainte, de toute fa­çon le Conseil pas­se­ra der­rière…

Pour ce qui est des in­quié­tantes « boîtes noires », un amen­de­ment dé­po­sé par le gou­ver­ne­ment pré­voit de faire le point fin 2018 : si l’ou­til se ré­vèle peu ef­fi­cace ou trop at­ten­ta­toire aux li­ber­tés, il se­ra aban­don­né. En at­ten­dant, les ser­vices far­fouille­ront dans nos don­nées, loin du re­gard des juges. Une nou­velle Com­mis­sion nationale de Contrôle des Tech­niques de Ren­sei­gne­ment se­ra certes créée, mais quels moyens au­ra-t-elle face à des mil­liers de lignes de code ? Autre crainte, celle d’une sur­veillance po­li­cière du mou­ve­ment so­cial. Dans une for­mu­la­tion ex­tra­va­gante, le texte ini­tial au­to­ri­sait les in­ter­cep­tions et écoutes ad­mi­nis­tra­tives pour pré­ve­nir « des vio­lences col­lec­tives de na­ture

à por­ter gra­ve­ment at­teinte à la paix pu­blique ». De quoi in­quié­ter aus­si bien les zadistes que les Ma­nif pour tous... La phrase a été mo­di­fiée : il s’agit dé­sor­mais de

pré­ve­nir « des at­teintes à la forme ré­pu­bli­caine des

ins­ti­tu­tions » ou des « vio­lences col­lec­tives de na­ture à por­ter at­teinte à la sé­cu­ri­té nationale ».

En­core trop flou pour apai­ser les cri­tiques : « S’il y a deux cas­seurs dans une ma­ni­fes­ta­tion an­ti­nu­cléaire de 10 000 per­sonnes, rien n’in­ter­di­ra aux ser­vices de les espionner tous », s’alarme Jé­ré­mie Zim­mer­mann, co­fon­da­teur de La Qua­dra­ture du Net.

A l’As­sem­blée, les lignes se sont brouillées. La droite sou­tient le pro­jet, mais des dé­pu­tés se sont dé­mar­qués, au nom de la dé­fense des li­ber­tés : Pierre Lel­louche, Her­vé Mo­rin, Claude Goas­guen, Lio­nel Tar­dy... A gauche, des élus ré­pu­tés fron­deurs ou consi­dé­rés comme li­ber­taires le sou­tiennent. Ain­si, le so­cia­liste Be­noît Ha­mon, pour­tant « gê­né par le champ

d’ap­pli­ca­tion très large » du texte, « ne vo­ter[a] pas contre »... Beau­coup ont l’oeil sur les son­dages : les élec­teurs semblent sou­te­nir mas­si­ve­ment le ren­for­ce­ment de la sur­veillance et chaque ac­tua­li­té « ter­ro­risme » les conforte. La ré­cente ar­res­ta­tion de Sid Ah­med Glam, le sus­pect qui s’est mal­adroi­te­ment ti­ré une balle dans la cuisse, n’a fait qu’en­tre­te­nir le cli­mat sé­cu­ri­taire.

Après tout, en­tend-on sou­vent, pour­quoi craindre la sur­veillance des ser­vices an­ti­ter­ro­ristes, quand des so­cié­tés pri­vées comme Fa­ce­book ou Google savent dé­jà tout de nous ? Se­lon la pré­si­dente de la Cnil, Isa­belle Falque-Pier­ro­tin, cet ar­gu­men­taire omet un dé­tail ; pour sur­veiller, les ac­teurs pu­blics s’ap­puient jus­te­ment sur les don­nées pri­vées : « Il y a une al­liance

ob­jec­tive entre les deux. » Elle re­joint le dé­pu­té UDI Her­vé Mo­rin, qui juge qu’à l’hy­per­sur­veillance ren­due pos­sible par la tech­no­lo­gie de­vrait ré­pondre « un

hy­per­con­trôle ». Mais ce n’est pas la voie qu’em­pruntent nos so­cié­tés : « On a per­du nos ré­flexes d’ana­lyse cri­tique, dé­plore-t-elle. Peut-être parce qu’on a dé­jà bas­cu­lé dans cet uni­vers nou­veau dont la pierre an­gu­laire est le da­ta. » Dans les an­nées 1990, on par­lait du « vir­tuel », comme si ce­la n’exis­tait pas vrai­ment. Au­jourd’hui, on prend conscience que cette ré­vo­lu­tion nu­mé­rique n’a rien de vir­tuel, et que la pro­tec­tion des don­nées est un im­pé­ra­tif pour pro­té­ger nos li­ber­tés. Il n’est que temps de ré­agir.

Le chef du gou­ver­ne­ment a per­son­nel­le­ment por­té le texte qui doit être adop­té le 5 mai à l’As­sem­blée.

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