LA FO­LIE HYP­NOSE

Sur­mon­ter un blo­cage phy­sique ou une dif­fi­cul­té psy­cho­lo­gique en quelques séances grâce à l’hyp­nose, c’est pos­sible. A condi­tion de tom­ber sur un bon pra­ti­cien…

L'Obs - - La Une - NATHALIE BENSAHEL

A vant, elle bu­tait sur tous les mots. La pa­role fluide, c’était pour les autres, pour elle, c’était mo­tus et bouche cousue. Pour­tant An­na, 24 ans, bègue et étu­diante en fac d’an­glais, s’est en­tê­tée à vou­loir pas­ser le Capes, soit deux épreuves écrites… et cinq oraux. « L’en­fer

en perspective, ra­conte-t-elle au­jourd’hui. Six mois avant l’exa­men, j’étais ter­ro­ri­sée, chaque fois que je pas­sais un oral blanc je ne te­nais pas plus de deux mi­nutes alors que ces épreuves durent vingt mi­nutes cha­cune. » An­na avait dé­jà tout es­sayé : la psy­cho­thé­ra­pie, des séances d’acu­punc­ture, les an­ti­dé­pres­seurs et les ré­gu­la­teurs d’hu­meur… pour zé­ro ré­sul­tat. Jus­qu’au jour où elle voit sur un fo­rum in­ter­net que l’hyp­nose est « par­fois » une op­tion thé­ra­peu­tique contre le bé­gaie­ment. « J’ai pos­té un mes­sage déses­pé­ré et j’ai re­çu la ré­ponse d’un hyp­no­thé­ra­peute qui pro­po­sait de m’ai­der… pour 5 à 10 eu­ros la séance, vu que j’étais étu­diante et sans re­ve­nus. » Elle se

sou­vient de sa pre­mière « transe » – « je n’étais pas en­dor­mie mais to­ta­le­ment en­gour­die, une ex­pé­rience mer­veilleuse » –, des pa­roles du thé­ra­peute sur ses peurs, ses dif­fi­cul­tés à les ex­pri­mer, de la fi­gure mar­quante de ce père in­quié­tant. Mais sur­tout, elle se rap­pelle les mé­ta­phores de lieux dans les­quelles elle s’est aban­don­née : le ciel, le dé­sert, une bulle de sé­ré­ni­té, là où la crainte de ba­fouiller n’exis­tait plus.

Six mois plus tard et à rai­son d’une séance toutes les deux ou trois se­maines, An­na a pas­sé les oraux du Capes d’an­glais sans bé­gayer ou presque. C’était l’an der­nier : « Mon dé­bit ver­bal n’était pas com­plè­te­ment fluide, mais nor­mal à 80%,

ra­conte-t-elle. Au­jourd’hui je ne bé­gaie ja­mais de­vant mes élèves, par­fois un peu

de­vant leurs pa­rents, ils peuvent m'im­pres­sion­ner. » Pen­dant cette conver­sa­tion avec « l’Obs », An­na a par­lé sans ac­croc, tout juste a-t-elle re­pris son souffle une ou deux fois. On au­rait en­vie d'y croire… mais l’hyp­nose n’est pas de la ma­gie. D’ailleurs, cette jeune prof a le sen­ti­ment d’avoir ba­taillé pour tor­piller ce bé­gaie­ment qui la ren­dait muette.

Une seule cer­ti­tude en re­vanche : si la transe hyp­no­tique ne marche pas à tous les coups, ses ré­sul­tats peuvent être bluf­fants. Tel­le­ment concluants par­fois que tout le monde en parle. Après le yo­ga et la mé­di­ta­tion, l’hyp­nose est de­ve­nue l’in­di­ca­tion thé­ra­peu­tique bien-être par ex­cel­lence, le nou­veau su­jet de conver­sa­tion des adultes en quête de thé­ra­pies al­ter­na­tives. Les pro­fes­sion­nels constatent « un vé­ri­table en­goue­ment pour la transe hyp­no­tique ». « Elle a dé­jà fait ses preuves en mé­de­cine hos­pi­ta­lière ces der­nières an­nées – en ac­com­pa­gne­ment de l'anes­thé­sie, pour di­mi­nuer l'an­xié­té pré­opé­ra­toire, ou dans le cadre de trai­te­ments an­ti­dou­leur –, elle est au­jourd’hui re­com­man­dée en psy­cho­thé­ra­pie pour lut­ter contre les pho­bies, les TOC, les ad­dic­tions (ta­bac, nour­ri­ture), cer­taines formes d’an­xié­té et de stress », ex­plique Pa­trick Bel­let, pré­sident de la Con­fé­dé­ra­tion fran­co­phone d’Hyp­nose et Thé­ra­pies brèves (CFHTB).

“JE ME SENS PLUS CALME”

L’hyp­no­thé­ra­peute se­rait-il le nou­veau

psy de ce siècle dé­bu­tant ? « Au lieu d’en prendre pour des mois de consul­ta­tions comme avec les psys en gé­né­ral, en hyp­nose on es­saie de ré­soudre les pro­blèmes en quelques séances », plai­sante Jeanne, 45 ans, in­fir­mière en for­ma­tion d’hyp­no­thé­ra­pie, qui consulte elle-même pour des crises d’hy­per­pha­gie com­pul­sive. « Quand je suis sous pres­sion, c’est-à-dire plu­sieurs fois par jour, je peux m’em­pif­frer de barres cho­co­la­tées. De­puis ma troi­sième

séance, je me sens plus calme, je baffre moins, j’ai confiance. »

Un sa­me­di du mois de mars, dans le grand am­phi de la fa­cul­té de mé­de­cine Pierre-et-Ma­rie-Cu­rie à Pa­ris, Jeanne as­siste en pra­ti­cienne avec une cen­taine d’autres pro­fes­sion­nels de san­té (psy­cho­logues, psy­chiatres, mé­de­cins gé­né­ra­listes, ur­gen­tistes, sages-femmes) à une ses­sion de for­ma­tion dans le cadre du di­plôme uni­ver­si­taire d’hyp­no­thé­ra­pie mé­di­cale di­ri­gée par le Dr Jean-Marc Ben­haiem (1). Au pro­gramme ce jour-là : une séance d’hyp­nose en live et une dis­cus­sion au­tour de cas cli­niques pré­sen­tés par les étu­diants… Mais sur­tout, le cours a lieu en pré­sence de Fran­çois Rous­tang, 92 ans, LE maître fran­çais de l’hyp­nose, dont les sor­ties pu­bliques sont de­ve­nues ra­ris­simes. D’en­trée de jeu, le phi­lo­sophe et ex-psy­cha­na­lyste an­nonce la cou­leur concer­nant sa pra­tique de l’hyp­nose érick­so­nienne (voir en­ca­dré) : « Vous de­vez créer l’al­liance thé­ra­peu­tique avec le pa­tient, sans en­jeu, sans in­ten­tion de réus­sir. L’es­sence même de l’hyp­nose est là, dans ce mo­ment sus­pen­du à deux où on n’est plus at­ten­tif à rien mais at­ten­tif à tout. Freud par­lait “d’at­ten­tion éga­le­ment sus­pen­due”. »

Enig­ma­tique, Rous­tang parle à la ma­nière d’un vieux sor­cier in­dien. De cette pa­role tan­trique on com­pren­dra qu’il n’est pas ques­tion pour le thé­ra­peute de prendre le pou­voir sur le pa­tient, mais au contraire de s’em­bar­quer avec lui. Vers quoi ? « L’hyp­nose, c’est sur­tout une tech­nique. Et beau­coup de pra­tique, ex­plique Jean-Marc Ben­haiem. Une séance com­mence par une in­duc­tion, au­tre­ment dit par la mise en re­laxa­tion du pa­tient, ce qui va lui per­mettre d’en­trer en transe, en état de conscience mo­di­fié, ce mo­ment où l’in­cons­cient est plus ac­ces­sible. » Là, par des mé­ta­phores, des mots sé­cu­ri­sants, le thé­ra­peute va ten­ter d’ap­pri­voi­ser les souf­frances psy­chiques et les dé­pen­dances du pa­tient. De les contour­ner et les re­con­fi­gu­rer. Thier­ry, 48 ans,

deux pa­quets de ci­ga­rettes par jour, a ar­rê­té de fu­mer sous hyp­nose. Il se sou­vient de la fois où l’hyp­no­thé­ra­peute l’a ame­né, lors d’une séance, à la cam­pagne, au bord d’une ri­vière dans la Drôme, il res­pi­rait à pleins pou­mons. « C’était dé­ment, j’étais to­ta­le­ment en­su­qué, les yeux clos, j’en­ten­dais la voix du thé­ra­peute, je la sui­vais, je mar­chais au bord de cette ri­vière et j’avais ce sen­ti­ment phy­sique de res­pi­rer de l’air frais, pour la pre­mière fois je res­pi­rais autre chose que la fu­mée de ma clope, comme s’il y avait une autre voie (res­pi­ra­toire) pos­sible. »

UNE PRA­TIQUE DÉ­LI­CATE

En­trer en transe consiste sou­vent à « fixer

un point », « fer­mer les yeux » et se « lais­ser al­ler pro­fon­dé­ment ». Mais pas tou­jours. La transe peut être plus lé­gère, conver­sa­tion­nelle, le pa­tient peut alors par­ler, bou­ger. Pleu­rer. « Par­fois même il chante », ra­conte un psy­cho­logue qui a soi­gné un chan­teur ly­rique pro­fes­sion­nel souf­frant de maux de tête in­ex­pli­qués. « Je lui di­sais que son cer­veau se vi­dait de ses ru­mi­na­tions et de ses mi­graines et qu’il n’y res­tait que des notes de mu­sique et il s’est mis à chan­ter. » Dans l’am­phi de la fac de mé­de­cine, Ma­rie, 60 ans, est mon­tée sur l’es­trade pour sa deuxième séance d’hyp­nose : elle a ac­cep­té qu’elle se dé­roule en pu­blic de­vant les étu­diants. En­fon­cée dans son fau­teuil, on di­rait qu’elle dort, le corps aban­don­né, la mâ­choire dé­ten­due, elle semble gui­dée par la voix lente de l’hyp­no­thé­ra­peute qui lui dit que son corps se li­bère, qu’il de­vient comme une co­quille vide. De­puis cinq ans, cette pé­diatre se bat contre des dou­leurs neu­ro­pa­thiques « in­sup­por­tables » qui se tra­duisent pour elle par des dé­man­geai­sons

noc­turnes in­tenses au ni­veau des bras et des jambes. « J’ai en­vi­sa­gé l’hyp­nose comme la der­nière op­tion thé­ra­peu­tique, j'avais épui­sé tout le reste », dit-elle. Après une troi­sième séance de transe, Ma­rie s’est sen­tie « ras­su­rée et cal­mée ».

« En hyp­nose, la clé c’est d’oser, com­mente

Jean-Marc Ben­haiem. Il faut que le pa­tient et le thé­ra­peute ac­ceptent, comme dans une collaboration ou un par­te­na­riat, de prendre

en­semble le che­min de l’in­cer­ti­tude. » Il n’est pas rare que les pa­tients et leurs soi­gnants ne sachent pas dire pré­ci­sé­ment ce qui s’est pas­sé pen­dant une séance. Comme Ju­lia, 50 ans, sous neu­ro­lep­tiques, trai­tée pour un TOC : elle s’ar­ra­chait les che­veux de­puis l’âge de 16 ans au point d'avoir d’énormes trous dans le cuir che­ve­lu. Ju­lia sa­vait que son mé­de­cin gé­né­ra­liste sui­vait une for­ma­tion en hyp­no­thé­ra­pie, elle lui a de­man­dé une séance et il a ac­cep­té. Le reste, ni l’un ni l’autre ne s’en sou­viennent pré­ci­sé­ment… Un mois plus tard, Ju­lia est re­ve­nue en consul­ta­tion, elle avait ar­rê­té le mé­di­ca­ment et ses che­veux avaient com­men­cé à re­pous­ser. « Vous avez li­bé­ré une ex­trême at­ten­tion pour cette pa­tiente, dé­crypte Fran­çois Rous­tang en s’adres­sant au mé­de­cin. Peut-être que per­sonne ne l’avait fait

avant vous... » Qui sont les nou­veaux conver­tis à l’hyp­nose ? Se­lon Pa­trick Du­coq, le se­cré­taire gé­né­ral du SNH (Syn­di­cat na­tio­nal des Hyp­no­thé­ra­peutes), ceux qui viennent « pour une pre­mière

ap­proche » veulent se dé­bar­ras­ser d’une dif­fi­cul­té com­por­te­men­tale ou psy­cho­lo­gique, « en quelques séances, ils veulent une so­lu­tion ra­pide ». D’autres ont dé­jà fait une ana­lyse ou une psy­cho­thé­ra­pie, et tentent l’hyp­nose « en es­pé­rant que ça ira mieux ». « Ce n’est plus un phé­no­mène de foire à la Mess­mer mais une nou­velle offre psy­cho­thé­ra­peu­tique va­li­dée qui fait ses preuves », ajoute Du­coq. Pas tou­jours, hé­las. Et sur­tout pas pour tout le monde. Les dé­çus de l’hyp­nose sont d’au­tant plus désap­poin­tés qu’ils at­tendent sou­vent un pe­tit mi­racle

de la transe. « Je suis un surs­tres­sé du bou­lot, j’ai fait deux séances et je suis tou­jours aus­si proche du burn-out », ra­conte Maxime, 45 ans, cadre sup dans une en­tre­prise pu­blique. « J’ai consul­té pour ar­rê­ter de fu­mer… je n’ai pas dé­col­lé de mon pa­quet », ajoute Ca­mille, 30 ans, pho­to­graphe.

Les psys (pas tous) doutent aus­si de l’ef­fi­ca­ci­té de cette pra­tique et des thé­ra­pies brèves en gé­né­ral. Et l’op­posent aux thé­ra­pies longues, comme l’ana­lyse ou la psy­cho­thé­ra­pie, qui se­raient seules de na­ture à sou­la­ger des symp­tômes an­crés. Et puis la pra­tique reste for­cé­ment dé­li­cate. « L’hyp­nose, c’est d’abord un ou­til pour les pro­fes­sion­nels de san­té, for­més dans le cadre des di­plômes uni­ver­si­taires ou des for­ma­tions de la CFHTB, in­siste El­sa Fay­ner, jour­na­liste spé­cia­li­sée corps et san­té, au­teur d’un ou­vrage à pa­raître sur l'hyp­nose et la sexo­lo­gie. En de­hors de ça, il faut faire at­ten­tion, car il y a beau­coup d’ar­gent à se faire dans cette ac­ti­vi­té où on voit pas mal de thé­ra­peutes au­to­pro­cla­més. » Sur in­ter­net, on trouve de tout en la ma­tière, du plus sé­rieux au plus dou­teux. Un « pro­fes­sion­nel » pro­met même de faire gon­fler les seins des femmes sous hyp­nose… Alors, au risque de bri­ser le rêve, on vous le re­dit avec fer­me­té, l’hyp­nose n’a rien de ma­gique. Mais la transe reste bien un mys­tère et l'« in­dé­fi­ni » qui s’y cache est peu­têtre une pro­messe.

Un fu­meur se désac­cou­tume sous hyp­nose : le stylo qu’il lâche re­pré­sente sa ci­ga­rette.

De­vant des confrères, le Dr Ben­haiem

di­rige une séance d’hyp­nose en live avec deux pa­tientes vo­lon­taires.

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