L’hon­neur sa­li de l’ar­mée fran­çaise

De dé­cembre 2013 à mai 2014, des sol­dats fran­çais ve­nus s’in­ter­po­ser dans la guerre ci­vile qui a dé­chi­ré la Cen­tra­frique au­raient tro­qué des fa­veurs sexuelles au­près d’en­fants af­fa­més contre des ra­tions ali­men­taires. Na­ta­cha Tatu et An­tho­ny Fou­chard ont r

L'Obs - - La Une - ✍ LE RÉCIT DE NOS EN­VOYÉS SPÉ­CIAUX À BAN­GUI

Notre en­quête sur les ac­cu­sa­tions de viols d’en­fants en Cen­tra­frique

Papa Fran­çois pointe du doigt un mon­ti­cule de terre, de l’autre cô­té de la route qui sé­pare le camp de ré­fu­giés de l’aé­ro­port :

« C’est là qu’ils fai­saient leurs bê­tises. » A moins de 20 mètres du pe­tit stand où il vend ci­ga­rettes et boîtes de Bouillon Kub se dres­sait à l’époque Al­pha 2, la gué­rite des sol­dats fran­çais qui sé­cu­ri­saient l’aé­ro­port. Un em­pi­le­ment de sacs de sable re­cou­verts d’une toile de ca­mou­flage où les mi­li­taires, in­vi­sibles aux re­gards, pre­naient leur tour de garde, deux par deux, et quel­que­fois par trois. Cent mètres plus loin, Al­pha 1. Entre les deux, un ter­rain vague que les en­fants ap­pellent « le jar­din ». Fran­çois voyait sou­vent les ga­mins se fau­fi­ler entre les rou­leaux de barbe­lés qui cein­tu­raient le camp pour al­ler y jouer et se pres­ser au­tour des mi­li­taires afin de qué­man­der un peu de nour­ri­ture. Mais il n’a pas tout de

suite com­pris ce qui se pas­sait. « On se di­sait qu’ils ai­maient bien les pe­tits. Ils leur de­man­daient de leur ap­prendre quelques mots de san­go, leur don­naient des bon­bons, des bis­cuits, de l’eau, les fai­saient ren­trer dans la ca­bane… » Et puis des en­fants ont com­men­cé à par­ler des viols. Cer­tains se sont fait battre comme plâtre par leurs pa­rents, avec in­ter­dic­tion d’y re­tour­ner, mais d’autres ont pris le re­lais, le plus sou­vent des gar­çons, plus ra­re­ment

des filles. « On avait faim, les en­fants avaient faim. On était là, comme des ani­maux. La si­tua­tion était ter­rible », sou­pire Fran­çois. A quelques tentes de là, Ma­rie-Va­len­tine, une grand-mère elle aus­si ins­tal­lée en li­sière du camp, dit qu’une fois, en en­ten­dant des pleurs, elle a je­té des pierres sur la ca­hute pour faire peur aux sol­dats et dis­per­ser les ga­mins, « mais mes propres en­fants m’ont or­don­né d’ar­rê­ter, ils ont dit qu’on al­lait avoir des pro­blèmes ». Si­naï, 25 ans, veille sur une des zones du site de l’aé­ro­port. Il évoque une vi­déo mon­trant une fel­la­tion que des sol­dats au­raient fait vi­sion­ner aux en­fants sur un té­lé­phone por­table : « Ils leur de­man­daient s’ils

sa­vaient eux aus­si te­nir un mi­cro. » Le sys­tème, se­lon lui, se se­rait mis en place très vite, dès dé­cembre 2013, lors de l’ins­tal­la­tion du camp, avec les sol­dats fran­çais de San­ga­ris, et au­rait per­du­ré avec les Géor­giens de la force européenne Eu­for RCA. « Tous les sol­dats

ne fai­saient pas ça. Cer­tains étaient très gen­tils et don­naient gra­tui­te­ment de la nour­ri­ture. Mais d’autres pro­fi­taient de la si­tua­tion,

ti­rant au lance-pierre sur les en­fants ou abu­sant d’eux. » Les exac­tions au­raient pris fin quand les Ga­bo­nais ont suc­cé­dé aux Géor­giens dans les gué­rites. « Eux pré­fé­raient les pros­ti­tuées »…

Un an et de­mi après les faits, quel cré­dit ap­por­ter à ces té­moi­gnages ? De­puis que le quo­ti­dien bri­tan­nique « The Guar­dian » a ré­vé­lé le scan­dale, le 29 avril, dé­voi­lant un rap­port se­cret de l’ONU se­lon le­quel des en­fants au­raient été abu­sés par des sol­dats fran­çais de la force San­ga­ris, mi­cros et ca­mé­ras a uent dans ce camp de dé­pla­cés de M’Po­ko, col­lé à l’aé­ro­port de Ban­gui, où 18 000 per­sonnes sur­vivent dans le dé­nue­ment le plus to­tal. For­cé­ment les ten­ta­tions sont grandes d’at­ti­rer l’at­ten­tion du vi­si­teur… « Dans ce

pays, les ma­ni­pu­la­tions sont dia­bo­liques, in­siste l’imam Ou­mar

Ko­bine Laya­ma. Il faut être pru­dent. C’est pour­quoi, avec l’en­semble des au­to­ri­tés re­li­gieuses du pays, nous avons de­man­dé à en­tendre les vic­times. Nous ne vou­lons pas nous pro­non­cer avant d’avoir des

preuves. » Cette im­por­tante fi­gure re­li­gieuse du pays n’est pas la seule à être cir­cons­pecte. Ar­ri­vée en plein chaos, la France a joué un rôle clé dans le ré­ta­blis­se­ment de la paix en Cen­tra­frique. Dé­clen­chée en ur­gence, en dé­cembre 2013, l’opé­ra­tion San­ga­ris, qui a en­rayé une guerre ci­vile atroce entre ex-re­belles de la Sé­lé­ka (ma­jo­ri­tai­re­ment mu­sul­mans) et mi­lices chré­tiennes an­ti-ba­la­ka, est consi­dé­rée comme un suc­cès. Tout le monde s’accorde à dire que les 10 000 Fran­çais qui se sont suc­cé­dé à Ban­gui ont per­mis de sau­ver des mil­liers de vies. Au sein des ex­pa­triés fran­çais, comme chez les mi­li­taires au­jourd’hui dé­ployés, per­sonne ne veut croire à ces ac­cu­sa­tions de pé­do­phi­lie. Une bre­bis ga­leuse, passe en­core… La mise à jour d’une fi­lière de pros­ti­tuées, pour­quoi pas. Mais un tel groupe de pré­da­teurs agis­sant im­pu­né­ment six mois du­rant avec des en­fants, alors même qu’une re­lève com­plète des troupes a eu lieu entre-temps ? Non, im­pos­sible. « Dans la culture mi­li­taire, c’est comme dans les pri­sons : rien de plus grave, de plus ta­bou que la pé­do­phi­lie. Un “poin­teur” iden­ti­fié au sein d’une gar­ni­son se fe­rait im­mé­dia­te­ment ex­pul­ser du groupe. Que des mi­li­taires aient pu agir en bande pour abu­ser d’en­fants, de jeunes gar­çons, est in­con­ce­vable », in­siste le ca­pi­taine Fré­dé­ric, pas­sé par plu­sieurs opex (opé­ra­tions ex­té­rieures). Les uns

cherchent des ma­ni­pu­la­tions, des com­plots, des ri­va­li­tés au sein de l’ONU… D’autres s’in­ter­rogent sur cette fuite qui in­ter­vient la veille de l’ou­ver­ture du Fo­rum de Ban­gui, une étape es­sen­tielle qui doit amor­cer le pro­ces­sus de ré­con­ci­lia­tion, que de nom­breux groupes po­li­ti­co-mi­li­taires sou­haitent voir ca­po­ter… Et si tout ce­la n’était qu’une énorme manip ?

Bien sûr la lec­ture du rap­port re­mis à l’ONU que nous avons pu nous pro­cu­rer est d’une pré­ci­sion qui fait froid dans le dos. In­ti­tu­lé « Sexual Abuse on Chil­dren by In­ter­na­tio­nal Ar­med Forces », ce do­cu­ment res­ser­ré qui émane de la sec­tion Droits de l’Homme et Jus­tice de la Mi­nus­ca, (Mis­sion mul­ti­di­men­tion­nelle in­té­grée des Na­tions unies pour la Sta­bi­li­sa­tion en Ré­pu­blique cen­tra­fri­caine ») com­porte six pages. Six feuillets denses, tous bar­rés d’un large ban­deau « Con­fi­den­tiel » qui re­trans­crivent, en an­glais, avec une pré­ci­sion qua­si cli­nique, les té­moi­gnages de six en­fants, dû­ment iden­ti­fiés, pré­su­més abu­sés, ou té­moins d’abus, ain­si que le contexte dans le­quel ils ont été en­ten­dus par les en­quê­teurs. Léon (1), 9 ans, est ve­nu té­moi­gner avec sa mère. Il ra­conte avoir quit­té le camp avec l’un de ses amis pour al­ler qué­man­der de la nour­ri­ture au­près des mi­li­taires : « Deux sol­dats blancs de San­ga­ris nous ont de­man­dé ce qu’on vou­lait. L’un était pe­tit et fu­mait beau­coup. L’autre était mince et ne fu­mait pas. On a dit qu’on avait faim. Le plus pe­tit des deux nous a de­man­dé de su­cer son “ban­ga­la” d’abord. J’étais e rayé, mais parce que j’avais faim, j’ai ac­cep­té et je suis en­tré le pre­mier dans la gué­rite. Mon ami m’a sui­vi. Les deux hommes ont sor­ti leur “ban­ga­la” de leur pan­ta­lon, […] juste au ni­veau de notre bouche. Au­cun ne por­tait de pré­ser­va­tif […] et, à la fin, ils nous ont don­né trois packs de ra­tions mi­li­taires et un peu d’ar­gent. » Se­lon l’en­fant, les faits se se­raient dé­rou­lés à la fin du mois de mars, entre trois et six heures de l’après­mi­di. Lu­do, 9 ans, qui dit avoir été bat­tu par les pe­tits caïds du camp quand ils ont su ce qu’il avait fait, dé­crit avec pré­ci­sion le sol­dat à qui il a dû faire une fel­la­tion, un cer­tain X, avec un signe dis­tinc­tif sur le vi­sage. John, or­phe­lin « de 8 à 9 ans », parle de plu­sieurs fel­la­tions pour de la nour­ri­ture, tou­jours sur le même homme, qui me­na­çait de « le chi­co­ter » (le frap­per) s’il par­lait. Autre té­moi­gnage, Jus­tin, 13 ans. Lui a rme ne pas avoir été abu­sé, mais il a dit aux en­quê­teurs avoir vu plu­sieurs de ses amis « faire ça ré­gu­liè­re­ment ». Se­lon lui, les mi­li­taires im­pli­qués étaient « tou­jours les mêmes ». L’une des vic­times au­rait fait deux fois des fel­la­tions « à un sol­dat

noir de San­ga­ris » (2) au check­point Al­pha 2, la der­nière fois, dé­but juin, vers 8 ou 9 heures du soir, quelques jours seule­ment avant

les pre­mières au­di­tions. Il évoque éga­le­ment le co­équi­pier du sol­dat, sur­nom­mé « Yo Yo » (« vite vite » en san­go), car ce­lui-ci « aler­tait tou­jours [le pre­mier] quand d’autres mi­li­taires ap­pro­chaient ». Il dit que le mi­li­taire au­rait en­suite don­né un billet de 10 000 FCFA, l’équi­valent de 15 eu­ros au pe­tit, une somme énorme dans ce camp où la plu­part des fa­milles sur­vivent avec moins de 1 dol­lar par jour. C’est une ex­cep­tion. Se­lon les té­moi­gnages, la plu­part des abu­seurs se conten­taient de dis­tri­buer quelques bis­cuits et des ra­tions de nour­ri­ture aux en­fants. L’un évoque aus­si des vê­te­ments que lui au­rait lais­sés le sol­dat au mo­ment où il a quit­té le pays. Les en­fants in­ter­ro­gés évoquent au sein des bi­nômes des co­équi­piers re­fu­sant de par­ti­ci­per à ces exac­tions, mais qui fer­maient les yeux.

DES DES­CRIP­TIONS PRÉ­CISES

Le der­nier té­moi­gnage met en cause des mi­li­taires afri­cains de la Mis­ca (Mis­sion in­ter­na­tio­nale de Sou­tien à la Cen­tra­frique), deux sol­dats équa­to-gui­néens, et trois Tcha­diens, im­pli­qués dans des actes par­ti­cu­liè­re­ment gla­çants. A la mi-mars, Da­niel a vu L., son ami de 9 ans, qu’il avait sui­vi en pleine nuit pour sa­voir où il al­lait, entre les mains de deux Equa­to-Gui­néens. L’un abu­sait de l’en­fant pen­dant que l’autre fai­sait le guet, puis les deux hommes au­raient in­ver­sé les rôles. « Ils bai­saient les fesses et ils lui fai­saient pi­pi dans

la bouche. » Trois Tcha­diens, qui s’en se­raient pris à un autre de ses amis, sont éga­le­ment mis en cause. Il a en­ten­du le pe­tit crier « S’il

te plaît ar­rête, ça fait mal », et l’un des sol­dats ré­pondre : « Si tu conti­nues, je ne te don­ne­rai pas l’ar­gent. »

Cer­tains ré­ci­di­vistes sont dé­crits avec une pré­ci­sion ef­fa­rante. Ain­si, un cer­tain Y, sol­dat fran­çais, « blanc, jeune, aux yeux bleus », au­rait « un pier­cing, un nez aqui­lin, un ta­touage d’ani­mal qui couvre l’en­semble de son bras droit ». Un autre au­rait un gros grain de beau­té noir sur une par­tie du corps. Deux se­raient des sni­pers, qui étaient pos­tés sur le toit de l’aé­ro­port. Il y a des pré­noms, des sur­noms, des fonc­tions… Des des­crip­tifs si pré­cis que des por­traits-ro­bots au­raient pu être éta­blis. « Très peu d’entre eux ont été iden­ti­fiés à

l’heure ac­tuelle », pré­cise la jus­tice fran­çaise (voir aus­si page 41). Pas très dif­fi­cile pour­tant, en consul­tant les « livres de marche opé­ra­tion­nelle », qui dé­taillent avec une pré­ci­sion mé­ti­cu­leuse les prises de fonc­tions des équipes, de sa­voir qui était pos­té où aux dates in­cri­mi­nées. Se­lon le rap­port de l’ONU, treize sol­dats fran­çais se­raient im­pli­qués, di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment, ain­si que cinq sol­dats étran­gers. Rien, dans les té­moi­gnages, ne per­met de sup­po­ser une éven­tuelle com­pli­ci­té de la hié­rar­chie mi­li­taire.

“PER­SONNE POUR NOUS ÉCOU­TER”

Alors même que de nom­breux adultes, dans ce camp, af­firment au­jourd’hui avoir été au cou­rant de ces crimes, dif­fi­cile de com­prendre com­ment le se­cret a pu être gar­dé si long­temps. « Com­ment au­rions-nous pu in­ter­ve­nir contre des mi­li­taires ? Ils ont des armes. Nous, on n’est que des pauvres dé­pla­cés. On avait peur. Et il n’y avait per­sonne pour nous écou­ter », dit Si­naï. Ni­cole Dayo est jour­na­liste sur la ra­dio ca­tho­lique Ra­dio Notre-Dame. En juin der­nier, cette so­lide quin­qua­gé­naire, mère de fa­mille nom­breuse, à la tête de plu­sieurs as­so­cia­tions, était sur le camp M’Po­ko, pour une en­quête sur la si­tua­tion des en­fants. Des mères lui ont fait part de leurs craintes en voyant tous ces pe­tits jouer sur le tar­mac. D’autres lui ont dit que des mi­li­taires se com­por­taient mal avec les en­fants. Elle a en­ten­du dif­fé­rents té­moi­gnages. Au­jourd’hui, elle s’en veut ter­ri­ble­ment de n’avoir rien dit… « Mais c’était la guerre. Il n’y avait pas d’au­to­ri­tés vers qui se tour­ner. On vi­vait au mi­lieu des coups de feu, des bandes ar­mées, des morts… Je ne sa­vais pas quoi faire. C’est

af­freux, mais je crois que j’ai fi­ni par ou­blier. » Ré­flexe de sur­vie ? Dif­fi­cile dans Ban­gui au­jourd’hui presque pai­sible d’ima­gi­ner le chaos ab­so­lu dans le­quel est plon­gée la ca­pi­tale cen­tra­fri­caine en cet hi­ver 2014. De­puis mars 2013, la ville est pas­sée sous contrôle des re­belles de l’ex-Sé­lé­ka. Ve­nues du Nord, ces bandes ar­mées ont pra­ti­qué la po­li­tique de la terre brû­lée fai­sant des cen­taines de vic­times et lais­sant sur leur pas­sage des villages anéan­tis. Le 5 dé­cembre, lorsque les mi­lices d’au­to­dé­fense an­ti-ba­la­ka lancent une contre-of­fen­sive pour re­prendre le contrôle de la ca­pi­tale, elles sont bien dé­ci­dées à se ven­ger de chaque crime et à rendre coup

pour coup. Les vic­times se trans­forment en bour­reaux, et c’est un dé­fer­le­ment de bar­ba­rie. Des ca­davres jonchent les rues, dé­cou­pés à coups de machette, quel­que­fois brû­lés vifs. Les pre­miers sol­dats fran­çais, pro­je­tés sur le théâtre « en gué­pard », c’est-à-dire en ur­gence et sans pré­pa­ra­tion, se sou­viennent de bé­bés qu’on leur lan­çait comme des pro­jec­tiles, pour les obli­ger à bais­ser leurs armes. En trois jours, entre le 5 et le 8 dé­cembre 2013, une ma­rée hu­maine de près de 100 000 per­sonnes a ue aux abords de l’aé­ro­port, consi­dé­ré comme le seul lieu sûr, sous pro­tec­tion des sol­dats fran­çais. Les plus chan­ceux im­pro­visent des abris de for­tune sous les ailes des car­casses d’avions aban­don­nés, les autres sur­vivent sous des bâches ou des sacs en plas­tique dé­chi­rés ten­dus par des cordes. Les fa­milles s’en­tassent jus­qu’au pied des barbe­lés cen­sés conte­nir le camp, qui comp­te­ra, fin jan­vier, jus­qu’à 150 000 dé­pla­cés. Sur cet im­mense ter­rain vague de plus de 30 hec­tares chau é à blanc par le so­leil, c’est l’apo­ca­lypse. La pous­sière ocre s’in­filtre par­tout... La zone dé­diée aux la­trines de­vient ra­pi­de­ment un vaste ma­ré­cage pes­ti­len­tiel. Dé­but mai, la sai­son des pluies trans­forme le site en champ de boue où les en­fants pa­taugent à de­mi nus. Tout le monde a faim. Sor­tir cher­cher de la nour­ri­ture, c’est ris­quer d’être mas­sa­cré. Quelques ONG, to­ta­le­ment dé­bor­dées, es­saient de pa­rer au plus pres­sé. Par­mi ces bonnes vo­lon­tés, un ins­ti­tu­teur, ve­nu lui aus­si se ré­fu­gier dans le camp, s’oc­cupe des or­phe­lins et des en­fants des rues, très nom­breux, qui errent sans pro­tec­tion. Avec son as­so­cia­tion Craed dé­diée à l’al­pha­bé­ti­sa­tion, Alexis Nguitte ins­talle, ai­dé par une poi­gnée de bé­né­voles, une vaste tente au centre du camp, où il les hé­berge et es­saie de les nour­rir. C’est au mo­ment où il tente de les re­cen­ser, en jan­vier, que les pre­miers échos lui par­viennent.

« Au dé­but, je n’y ai pas cru », se sou­vient cet en­sei­gnant qui a su gar­der son in­té­gri­té mo­rale au mi­lieu du chaos. Im­pos­sible de lui faire ac­cep­ter un sac de riz ou un billet. Au­jourd’hui, il est for­mel : « Ces six en­fants-là, c’est l’arbre qui cache la fo­rêt. Il y en a eu d’autres. » Il étale de­vant lui des di­zaines de lis­tings, re­cou­verts de son écri­ture soi­gnée, convain­cu que son tra­vail conscien­cieux et mé­tho­dique plai­de­ra pour lui. « J’ai me­né des en­tre­tiens avec les en­fants qui vou­laient té­moi­gner. Ils m’ont ra­con­té un sys­tème d’échange de nour­ri­ture contre sexe. Le sol­dat di­sait : “Tu veux man­ger ? Suce d’abord.” Et un en­fant te­naillé par la faim, face à une telle ques­tion, qu’est-ce qu’il peut faire ? » En fé­vrier, Alexis dé­cide que l’a aire est trop grave pour sa pe­tite ONG. Il alerte PU-AMI, qui co­or­donne alors l’ac­tion hu­ma­ni­taire sur le site. La ma­chine ad­mi­nis­tra-

tive se met len­te­ment en branle. Trois mois plus tard, en mai 2014, l’Uni­cef est mo­bi­li­sé aux cô­tés de la sec­tion Droits de l’Homme et Jus­tice de l’ONU. Deux pro­fes­sion­nels de la pro­tec­tion de l’en­fance viennent à leur tour in­ter­ro­ger les en­fants. « Ils

ont en quelque sorte contre-ex­per­ti­sé mes en­tre­tiens. »

“PAS D’AMAL­GAME”

Le 29 juillet, le rap­port d’en­quête en­core con­fi­den­tiel tombe entre les mains de la jus­tice fran­çaise. Cinq jours plus tard, des gen­darmes pré­vô­taux, la po­lice de l’ar­mée, viennent au­di­tion­ner Alexis, cinq heures du­rant. « Ils m’ont dit qu’ils pre­naient l’af­faire très au sé­rieux. Ils avaient une liste. Pour chaque en­fant, ils m’ont bom­bar­dé de ques­tions, afin de vé­ri­fier que je ne me

contre­di­sais pas. » L’au­di­tion a lieu sur le camp mi­li­taire de M’Po­ko, à quelques cen­taines de mètres du camp de dé­pla­cés. Elle se­ra sui­vie d’une en­quête de com­man­de­ment, un pro­ces­sus clas­sique d’in­ves­ti­ga­tion in­terne dont les ré­sul­tats sont res­tés confi­den­tiels. Dif­fi­cile donc de dire que le corps mi­li­taire a tar­dé à ré­agir. Mais tout de même, pour­quoi avoir at­ten­du près d’un an, sans qu’au­cune me­sure ait été prise ? L’en­quête de com­man­de­ment in­terne vient seule­ment d’être dé­clas­si­fiée par les au­to­ri­tés mi­li­taires. « Nous at­ten­dons main­te­nant que la jus­tice fasse son tra­vail », af­firme le gé­né­ral Pierre Gillet, qui di­rige de­puis fin mars San­ga­ris à Ban­gui. Ici, au camp mi­li­taire de M’Po­ko, où plu­sieurs re­lèves se sont dé­jà suc­cé­dé de­puis les faits, on os­cille entre rage et conster­na­tion. « San­ga­ris est une opé­ra­tion mal connue du grand pu­blic, mais c’est une belle opé­ra­tion mi­li­taire. Au mo­ment où cette ac­tion a rem- pli ses ob­jec­tifs, où le pays re­trouve une vie qua­si nor­male, pen­ser que l’opi­nion ne re­tien­dra que cette af­faire sor­dide, to­ta­le­ment scan­da­leuse si elle est avé­rée, me semble pro­fon­dé­ment in­juste », in­siste-til, rap­pe­lant que l’af­faire ne concerne si elle est vraie « que 0,14% des ef­fec­tifs de San­ga­ris ». « Je main­tiens une to­tale confiance en mes hommes. » A Ban­gui, beau­coup lui donnent rai­son. Mal­gré la gra­vi­té des faits, rares sont ceux qui se risquent à stig­ma­ti­ser l’ar­mée fran­çaise. En dé­pit de quelques « Vio­leurs de nos en­fants » lan­cés au pas­sage des blin­dés, lors des pa­trouilles de nuit, dans les quar­tiers les plus dif­fi­ciles, la plu­part des prises de contact avec la po­pu­la­tion se passent bien. « Dans ce pays fra­gile, il faut gar­der de la hau­teur d’es­prit. Ceux qui sont cou­pables doivent ré­pondre de leurs actes, mais il ne faut pas faire d’amal­game. Tous les élé­ments de San­ga­ris ne sont pas des pé­do­philes », in­siste Mgr Dieu­don­né Nza­pa­lain­ga, l’ar­che­vêque de Ban­gui.

Au­jourd’hui aux abords du camp de M’Po­ko, il n’y a plus de mi­li­taires fran­çais. L’opé­ra­tion de désen­ga­ge­ment est en cours. Comme pré­vu, les casques bleus de l’ONU prennent pe­tit à pe­tit le re­lais. Le gou­ver­ne­ment de tran­si­tion veut obli­ger les 18 000 dé­pla­cés tou­jours sur le site de l’aé­ro­port à ren­trer chez eux, mais ceux-ci n’ont nulle part où al­ler. Alors la vie conti­nue. Se­lon le rap­port, toutes les pré­su­mées vic­times ont re­çu pen­dant quelques se­maines un sou­tien « mé­di­cal et psy­cho­so­cial » dis­pen­sé par l’Uni­cef. Puis les en­fants sont re­tour­nés jouer au foot dans « le jar­din », en face de l’aé­ro­port. Et ils ont tou­jours faim.

Le camp de ré­fu­giés de M’Po­ko près de l’aé­ro­port

de Ban­gui

Des sol­dats fran­çais de San­ga­ris à un check­point à Ban­gui en juin 2014.

Papa Fran­çois ha­bite en face d’une des gué­rites où se se­raient pro­duits les viols.

Dans ce camp de dé­pla­cés de M’Po­ko, 18 000 per­sonnes sur­vivent en­core dans le dé­nue­ment le plus to­tal.

L’en­sei­gnant Alexis Nguitte : « Au dé­but, je n’y ai pas cru. »

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