Du sexe contre des bis­cuits

L'Obs - - Grands Formats -

Il dit avoir 8 ans, mais semble, comme sou­vent les en­fants ici, en avoir bien deux de moins. On le rencontre en de­hors du camp de M’Po­ko, à l’abri des re­gards. C’est un bout de chou au crâne ra­sé, ti­mide, avec des grands yeux sé­rieux bor­dés de longs cils. II porte des san­dales en plas­tique cas­sées et un vieux short en co­ton sale et dé­chi­ré. Il n’est ja­mais al­lé à l’école. Ses jambes et ses bras sont fins comme des al­lu­mettes. Il sou­rit peu, se tor­tille sur sa chaise, vi­si­ble­ment stres­sé. Trou­blant : son récit cor­res­pond presque mot pour mot à l’un des té­moi­gnages ci­tés dans le rap­port con­fi­den­tiel de l’ONU. Les noms, les pré­noms qu’il évoque, ja­mais ci­tés dans au­cun ar­ticle, sont les mêmes... Oui, il l’a fait. « Une fois seule­ment », pré­cise-t-il. Il connais­sait bien ce sol­dat « grand, jeune, un peu gros » qui por­tait un casque et était pos­té au check­point Al­pha 1. Il était gen­til et l’ap­pe­lait tou­jours « viens pe­tit, viens », en san­go, pour lui don­ner des ra­tions de bis­cuits. Un soir le sol­dat lui a dit : « Suce d’abord mon ban­ga­la. » Et il l’a fait. Il avait faim. C’était au dé­but de l’ins­tal­la­tion du camp, croit-il se sou­ve­nir. Il dit qu’il y avait trois autres sol­dats de­vant eux, qui sa­vaient ce qui se pas­sait mais n’ont rien dit, rien fait. Des co­pains du camp ont en­suite ra­con­té ce qui lui était ar­ri­vé à sa mère qui l’a sé­rieu­se­ment cor­ri­gé. Pa­ni­qué, il s’est en­fui du camp pour ten­ter de re­trou­ver son père dans un fau­bourg de Ban­gui, où « des Blancs l’ont re­trou­vé et ra­me­né » à sa mère, avant de le ques­tion­ner. Il dit aus­si que sa ma­man a re­gret­té de l’avoir bat­tu, qu’il veut res­ter avec elle, au camp, avec ses six frères et soeurs.

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