LE CHOC DES GÉ­NÉ­RA­TIONS N’AU­RA PAS LIEU

Près d’un de­mi-siècle les sé­pare, au­tant dire un gou re ? Pas si sûr, se­lon la psy­cha­na­lyste qui a lu pour nous ce dia­logue entre un “di­gi­tal na­tive” et une ba­by-boo­mer

L'Obs - - Débats - PAR JU­LIA KRIS­TE­VA JU­LIA KRIS­TE­VA

lle, Ma­rie-France Cas­ta­rède. A connu per­son­nel­le­ment de Gaulle et vé­cu les Trente Glo­rieuses. Pro­fes­seur des uni­ver­si­tés et psy­cha­na­lyste, au­teur d’une « In­tro­duc­tion à la psy­cho­lo­gie cli­nique » qui fait ré­fé­rence. 72 ans au com­men­ce­ment du livre.

Lui, Sa­muel Dock, 27 ans au même mo­ment, an­cien élève du pro­fes­seur Cas­ta­rède, ac­tuel­le­ment psy­cho­logue cli­ni­cien et ro­man­cier apo­ca­lyp­tique, au­teur d’une tri­bune libre au Hu ng­ton Post.

D’em­blée, ils visent l’es­sen­tiel de la cas­sure entre les heu­reux ba­by-boo­mers, puis la gé­né­ra­tion X pré­ca­ri­sée et la gé­né­ra­tion des di­gi­tal na­tives : c’est une his­toire de corps et de lan­gages. Les new in­for­ma­tion and com­mu­ni­ca­tion tech­no­lo­gies (NICT) bloquent la trans­mis­sion des va­leurs, cham­boulent l’in­ti­mi­té psy­chique. Quand il n’y a plus de lan­gage, il ne reste que le corps, mais quel corps ? Corps-mys­tère ou corps-ob­jet ?

Lui consi­dère que, pour « sa » gé­né­ra­tion d’in­di­vi­dua­listes-in­ter­con­nec­tés-im­pa­tients-in­ven­tifs, l’éga­li­té est plus im­por­tante que la li­ber­té ; qu’elle re­fuse l’au­to­ri­té, la cas­tra­tion, le manque. Il dit oui aux PMA et GPA, avec un cer­tain scep­ti­cisme. Elle lui rap­pelle la construction de l’hu­main par la re­liance ma­ter­nelle. Il ob­jecte le ma­ter­nel de l’homme, et la dé­pen­dance des mères à l’égard du père gé­ni­teur phal­lique.

Elle pré­fère la sé­duc­tion feu­trée, la pu­deur à l’en­droit des corps et de l’in­té­gri­té psy­chique. Lui constate la vé­ri­té du corps nu chez les Y, en re­grette l’au­to­su sance, le manque de sens, comme l’est le vi­suel qui les at­tire.

Elle se sou­vient des em­bar­ras de l’Eglise avec la sexua­li­té, mais « Freud et la psy sont pas­sés par là ». Lui a rme que les Y ont une spi­ri­tua­li­té choi­sie, souple et en mou­ve­ment.

Elle sou­tient que le mo­dèle était ce­lui des pa­rents, le ma­riage d’amour, la beau­té des stars du ci­né­ma. Lui s’étonne qu’elle ré­siste à l’image, mais s’at­triste de l’hé­bé­tude de ses pairs de­vant la té­lé­vi­sion.

Elle a été bles­sée par les films por­nos, leur cru­di­té em­pêche l’en­fant de rê­ver. Lui sou­ligne le pou­voir d’at­trac­tion et de ré­pul­sion du hard, l’ex­ci­ta­tion gla­ciale qu’il pro­duit. Une même va­cui­té dans la por­no­gra­phie et la pu­bli­ci­té : sur­éva­lua­tion de l’agir et du vi­sible, dé­con­nec­tés du lan­gage.

Elle ne mi­lite pas à tout prix pour la psy­cha­na­lyse, mais voit dans la cure un mo­ment ma­gni­fique pour ap­pri­voi­ser le temps. Lui es­time que l’ana­lyse est her­mé­tique à la gé­né­ra­tion Y qui ne peut co­ha­bi­ter avec soi que dans l’agir, pas dans les mots; sans temps, les Y ha­bitent un pré­sent per­pé­tuel.

Elle avoue avoir ai­mé toute sa vie le contact avec des fi­gures d’au­to­ri­té : des cours de la Sor­bonne, et même dans la voix de ses maîtres en psy­cha­na­lyse. Lui diag­nos­tique en re­vanche une so­cié­té du « tout in­gur­gi­table », l’in­ces­sante ab­sorp­tion d’ob­jets et de signes par des per­vers nar­cis­siques, can­ni­bales consommateurs. Bien qu’ils soient aus­si ca­pables de faire de leur sin­gu­la­ri­té un ap­pel au dé­sir par­ta­geable, un lien. « Et juste pour ce­la, la psy­cha­na­lyse mé­rite d’être sau­vée. »

Dans « l’éloge de la mu­sique comme loi mo­rale » – et vice ver­sa – qu’es­quisse son aî­née, il en­tend une in­vi­ta­tion à l’en­ga­ge­ment. Que cet Y ose ap­pe­ler « un nou­vel hu­ma­nisme » !

Ils avancent en s’ap­puyant sur de so­lides ré­fé­rences in­tel­lec­tuelles, comme au­tant de symp­tômes gé­né­ra­tion­nels mis en perspective.

Je me laisse em­por­ter par leur en­thou­siasme in­ter­ro­ga­tif, j’ac­quiesce ici, et je con­tre­dis là : les ba­byboo­mers li­saient « le Deuxième Sexe » et dé­fiaient leurs pa­rents ; le nar­cis­sisme des geeks pa­raît si fra­gile que ces di­gi­tal na­tives per­for­mants peuvent se ra­di­ca­li­ser en gang­sté­ro-in­té­gristes cou­peurs de têtes ; et je connais, par­mi ces jeunes ac­cé­lé­rés, d’au­cuns qui se re­con­naissent aus­si dans le hors-temps mul­ti­vers de mon « Hor­loge en­chan­tée »…

Tan­dis que l’abîme se pré­cise entre les in­ti­mi­tés sen­sibles des deux gé­né­ra­tions, s’éta­blit une com­pré­hen­sion mu­tuelle entre les au­teurs : l’émo­tion, l’a ect, l’a ni­té entre l’homme et la femme, la mère et le fils, cette survivante-ci des « glo­rieuses » et cet élu-là des Y ? Une en­tente uto­pique ? La pas­se­relle in­at­ten­due, c’est leur pra­tique cli­nique, et la convic­tion par­ta­gée que la psy­cho­lo­gie ana­ly­tique est ré­frac­taire au dis­cours so­cial et aux sté­réo­types com­mu­nau­taires, voire gé­né­ra­tion­nels.

Dès lors, il n’est pas im­pos­sible que le choc des gé­né­ra­tions n’ait pas lieu. Mais à deux condi­tions.

D’abord, il est urgent d’ins­crire l’oeuvre de Freud au pa­tri­moine de l’hu­ma­ni­té, afin que tous, des éco­liers aux di­vers dé­ci­deurs, s’en im­prègnent et re­dé­couvrent l’in­time. En­suite, dia­lo­guer comme Cas­ta­rède et Dock le font. Emer­ge­ra la gé­né­ra­tion Z. Z comme zoe : la pos­si­bi­li­té d’une vie avec et entre deux uni­vers in­com­pa­tibles.

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