La reine de Hong­kong

PAR EI­LEEN CHANG, TRA­DUIT DU CHI­NOIS PAR EM­MA­NUELLE PÉ­CHE­NART, ZUL­MA, 224 P., 17,50 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

Sa vie est un conte orien­tal. Ei­leen naît en 1920 à Shan­ghai, mais sa mère s’en­fuit au Royaume-Uni quand elle dé­couvre son ma­ri dans les bras d’une concu­bine et s’aper­çoit qu’il passe ses nuits à fu­mer de l’opium. Quelques an­nées plus tard, elle re­vien­dra en Chine pour di­vor­cer. La pe­tite Ei­leen ap­prend le mé­tier d’écri­vain en pla­çant sur écoute les dé­cep­tions fa­mi­liales. En li­sant Jane Aus­ten et Charles Di­ckens, aus­si : re­belle et libre, elle étu­die la lit­té­ra­ture oc­ci­den­tale et écrit son pre­mier ro­man à l’âge de 12 ans. En 1955, elle quitte la Chine pour les Etats-Unis et s’ins­talle dans le New Hamp­shire. Après la mort de son se­cond ma­ri, elle s’ins­talle à Los An­geles, où elle est re­trou­vée sans vie en 1995 par le pro­prié­taire de son ap­par­te­ment. Les cendres de la plus fitz­ge­ral­dienne des ro­man­cières chi­noises sont dis­per­sées dans l’océan Pa­ci­fique. En France, on pu­blie en ordre dis­per­sé ses oeuvres ro­ma­nesques ou au­to­bio­gra­phiques, chez Cal­mann-Lé­vy et Bleu de Chine. Après avoir res­sus­ci­té « Love in a Fal­len Ci­ty », les Edi­tions Zul­ma conti­nuent leur tra­vail de re­tra­duc­tion (ex­cep­tion­nelle réus­site d’Em­ma­nuelle Pé­che­nart) avec deux splen­dides no­ve­las, deux « brûle-par­fums » aux ex­quises sen­teurs : le pre­mier, « Co­peaux de bois d’aloès », dresse le por­trait de Wei­lung, une jeune femme qui sol­li­cite la pro­tec­tion de sa tante, Ma­dame Liang, la­quelle ré­side à Hong­kong dans une luxueuse de­meure. « La mai­son blanche à flanc de col­line a un plan géo­mé­trique et des formes aé­ro­dy­na­miques dignes d’une salle de ci­né­ma ul­tra­mo­derne, mais une toi­ture à l’an­cienne de tuiles ver­nis­sées vertes. » Chez Ei­leen Chang, on est tou­jours en train de faire le grand écart – d’un cô­té, c’est la Chine d’avant, mys­té­rieuse, en­ra­ci­née dans sa culture an­ces­trale ; de l’autre, c’est la fas­ci­na­tion pour le mo­der­nisme eu­ro­péen, dou­blée, comme dans la se­conde nou­velle, d’une cri­tique im­pi­toyable de la so­cié­té co­lo­niale an­glaise. La sub­stan­ti­fique Chine ? La voi­ci, à chaque page, in­com­pré­hen­sible aux Eu­ro­péens : « Si les vi­si­teurs an­glais viennent de si loin pour ad­mi­rer la Chine, il faut bien leur en don­ner un peu à voir. Mais c’est la Chine chère au coeur des Oc­ci­den­taux : ex­quise, ab­surde, co­mique. » Que de­vient la jeune fille, dans la pre­mière no­ve­la ? Elle s’ins­talle chez sa tante, qui ne l’hé­berge que pour s’en ser­vir d’ap­pât, Ma­dame Liang jouant des charmes de Wei­lung afin que les pré­ten­dants de la jeune fille suc­combent aux siens. Quand sa pro­té­gée com­prend dans quel piège elle est tom­bée, il est trop tard. N’est-elle pas de­ve­nue sem­blable à ces filles prêtes à vendre leur corps à des ma­rins an­glais en ma­raude ? Et, dans un Hong­kong es­ti­val, où tout corps so­lide semble flot­ter dans un brouillard étou ant, les larmes de Wei-lung ajoutent à l’hu­mi­di­té le goût sa­lé du désen­chan­te­ment.

Ei­leen Chang.

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