Le poi­lu noir

Da­niel Pi­cou­ly en­quête sur son aïeul mar­ti­ni­quais, un pré­ten­du hé­ros de la Grande Guerre. Et là, coup de théâtre !

L'Obs - - Critiques - CLAIRE JUL­LIARD

On sait dé­sor­mais à qui Da­niel Pi­cou­ly doit son ta­lent de conteur. C’est Pau­lette sa mère qui lui a trans­mis ce goût de la « ra­con­tance », elle, la bro­deuse de lé­gende do­rée. Elle qui a fait de son beau-père, Jean Jules Jo­seph, le « poi­lu noir », un hé­ros de 14-18. A écou­ter Pau­lette, c’était un peu à ce vaillant com­bat­tant de Ver­dun qu’on de­vait la vic­toire. Mais un jour, à la fa­veur du cen­te­naire de la Grande Guerre, Da­niel Pi­cou­ly met le nez dans une malle à sou­ve­nirs. Il en ex­hume l’agen­da sur le­quel son aïeul avait en­foui le se­cret de sa vie. Et là, tout bas­cule. Da­niel en­quête, échange des cour­riels avec une his­to­rienne. Il va de sur­prise en sur­prise, dé­couvre une vé­ri­té très éloi­gnée du ro­man fa­mi­lial. Car Jules était bien loin d’être ce­lui qu’on pré­ten­dait. Pire, il s’était plan­qué à 21 ans. Ins­pi­ré par ce coup de théâtre, Da­niel Pi­cou­ly en­dosse alors le cos­tume du pa­triarche pour re­la­ter, à la pre­mière per­sonne, les grands épi­sodes d’une exis­tence courte mais tu­mul­tueuse. C’est vif, ryth­mé en diable, ça tient du ro­man d’aven­ture, du récit de fli­bus­te­rie. C’est aus­si une évo­ca­tion de la Mar­ti­nique au dé­but du siècle. Né à Fort-de-France en 1893, Jules est éle­vé par de vraies ama­zones. En­fant, il tombe amou­reux d’Au­rore, la fille d’un riche plan­teur de l’île. Le gar­çon baigne dans un cli­mat de vio­lence ra­ciale et po­li­tique. Il sur­vit à bien des ava­nies, dont la fièvre jaune et l’érup­tion de la mon­tagne Pe­lée, grâce aux pou­voirs de son iguane sa­cré. Sa car­rure d’ath­lète lui per­met d’a ron­ter Jack John­son, le pre­mier cham­pion du monde noir de boxe poids lourds. Il est en­fin mê­lé à une « guerre du rhum » me­née par d’au­then­tiques pi­rates. Avant d’échouer à Tarbes, où il rencontre Ma­rie, sa fu­ture épouse. Pi­cou­ly pour­suit son ex­plo­ra­tion de la my­tho­lo­gie fa­mi­liale. Chaque his­toire a une sa­veur, as­su­rait Ro­sa­lie, la mère de Jules, qui hu­mait lit­té­ra­le­ment les livres. Ce­lui-ci ex­hale les sen­teurs ma­rines des Ca­raïbes, l’arôme du ca­cao que trans­por­tait le pré­su­mé père du hé­ros et le par­fum éter­nel de l’en­fance. A cette époque, Au­rore et Jules, ju­chés sur une hau­teur de l’île, contem­plaient « l’océan des pos­sibles » qui s’of­frait à eux.

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