Gé­né­ra­tion “sta­giaire”, gé­né­ra­tion “vé­nère”

L'Obs - - La Une - NATHALIE BENSAHEL ET CÉ­CILE DEF­FON­TAINES WILLIAM BEAUCARDET

Ils font la syn­thèse entre leur fougue et leur prag­ma­tisme. S’adaptent à un taux de chô­mage de 24%. Jonglent avec les nou­velles tech­no­lo­gies. Pro­longent leur pré­ca­ri­té pro­fes­sion­nelle jusque dans le champ amou­reux. En­quête sur cette “gé­né­ra­tion sta­giaire”, gé­né­ra­tion “vé­nère”

11 mil­lions Nombre de jeunes Fran­çais âgés de 15 à 24 ans.

Sur la vi­déo de l’hymne 2015 des En­foi­rés, ils s’agressent en chan­son, fa­çon clash rin­gard. D’un cô­té, des jeunes en­ton­nant un re­frain fa­ta­liste : « Vous aviez tout, paix, li­ber­té, plein-em­ploi. Nous, c’est chô­mage, vio­lence et si­da. » De l’autre, les vieux de la vieille, Jean-Jacques Gold­man en tête, leur re­com­man­dant de « [se] bou­ger »… comme s’ils at­ten­daient là de­puis tou­jours, à te­nir le mur. Re­make d’une guerre de gé­né­ra­tions. Sur Twit­ter, les jeunes s’en sont étran­glés, et Gold­man s’est fait trai­ter de « gros ré­ac ». La jo­lie boulette a in­ter­pel­lé jus­qu’au « New York Times » et a ré­son­né comme un écho à l’of­fen­sive lan­cée il y a quelques mois par l’écri­vain amé­ri­cain Bret Eas­ton El­lis contre la « gé­né­ra­tion Cho­chotte ». Dans « Va­ni­ty Fair », l’au­teur d’« Ame­ri­can Psy­cho » dé­cri­vait une jeu­nesse 2015 trop chou­chou­tée, trop pro­té­gée, in­ca­pable de sup­por­ter la moindre contra­dic­tion. Une « Me Ge­ne­ra­tion », égo­cen­trique et mau­viette, éle­vée dans la sa­tis­fac­tion de ses be­soins im­mé­diats. Les jeunes d’au­jourd’hui sont-ils vrai­ment mous du ge­nou? Faux pro­cès ! Ce se­rait même tout le contraire. Pres­sés, im­pa­tients, bou­li­miques, créa­tifs, plu­tôt. Gé­né­ra­tion pré­caire, mais qui ose se lan­cer comme ja­mais

et ren­ver­ser la table des va­leurs de ses aî­nés avec un sou­rire po­li. Avec un taux de chô­mage de 24% en perspective et la convic­tion que leur pou­voir d’achat se­ra net­te­ment in­fé­rieur à ce­lui de leurs pa­rents, ils au­raient pu se lais­ser al­ler. Ils ont au contraire l’au­dace de ceux qui n’ont pas grand-chose à perdre. Gé­né­ra­tion « Fast and Fu­rious ». Ils savent qu’ils ont de­vant eux un champ des pos­sibles élar­gi à 360 de­grés grâce à in­ter­net, et ce quelle que soit leur classe so­ciale d’ori­gine. Ils sont nés avec le Net et en maî­trisent tous les codes. On les ap­pelle d’ailleurs les di­gi­tal na­tives. « C’est la pre­mière gé­né­ra­tion qui vit, crée, in­vente dans un monde qui peut se pas­ser de ce­lui des aî­nés, ex­plique Di­dier Pi­te­let, pré­sident de Moons’Fac­to­ry, groupe de conseil en ré­pu­ta­tion d’en­tre­prise. La chaîne de trans­mis­sion ha­bi­tuelle est cou­pée : ce sont eux qui, dé­sor­mais, peuvent ap­prendre des choses à leurs pa­rents!» Ils ont été choyés comme des bé­bés stars, mi­traillés de toutes parts de­puis le ber­ceau, et ont donc pour eux une confiance in­ébran­lable en leurs ta­lents. Ils sont 15 mil­lions, prêts à tout conqué­rir, convain­cus que leur in­ven­ti­vi­té fe­ra la dif­fé­rence.

PLA VIE DANS LE DÉSORDRE

our­quoi at­tendre? « S’ins­tal­ler » dans la vie avec un bon di­plôme, un CDI, puis un ma­riage, des en­fants… très peu pour eux. C’est digne de l’âge de pierre. Ils font tout dans le désordre, et qu’im­porte ! Jo­seph, 16 ans, élève de pre­mière dans un ly­cée du 93, rêve de faire des films, des vrais. Pas la peine d’at­tendre de sor­tir d’une école de ci­né. Le week-end, il tourne des clips et des pe­tits films avec des co­pains, puis il monte et syn­chro­nise en pre­nant conseil sur in­ter­net, comme un mi­ni-pro. Ça com­mence même à lui rap­por­ter de l’ar­gent. « Je m’en fous de faire les choses à l’en­vers, de com­men­cer par de la pra­tique pure. Je prends de l’avance, j’aime ça. Pas la peine de traî­ner. Même si ça an­goisse mes pa­rents, qui ont peur que j’ar­rête l’école. » Il n’a pas tort. « Faire les choses dans l’ordre n’est plus du tout une ga­ran­tie de réus­site per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle, ex­plique une psy­cho­thé­ra­peute spé­cia­liste des ado­les­cents. Ils res­sentent la pré­ca­ri­té par­tout : dans le bou­lot, mais aus­si dans les fa­milles, qui ex­plosent. Pas éton­nant qu’ils soient ten­tés de bou­ger les pions dans le désordre pour faire

avan­cer leur vie. » A l’âge de 17 ans, Oc­tave Nit­kows­ki, ly­céen à Hé­nin-Beau­mont, pu­bliait quant à lui un es­sai re­mar­qué sur le Front na­tio­nal (1). Il est au­jourd’hui, à 19 ans, chro­ni­queur po­li­tique at­ti­tré du « Huf­fing­ton Post ». Au cha­pitre des ac­ti­vi­tés ré­ser­vées jusque-là aux grandes per­sonnes, il y a aus­si ces jeunes en couple de­puis plu­sieurs an­nées qui dé­marrent leur âge adulte… en fai­sant des bé­bés. C’est ain­si qu’Em­ma et Simon, 22 ans tous les deux, ont don­né nais­sance à Léa, 10 mois. Quand Em­ma a été en­ceinte, elle ter­mi­nait un CDD dans une as­so­cia­tion cultu­relle à Di­jon, lui était en mas­ter 2 de bio­lo­gie. « Et pour­quoi pas? clament ces bé­bés “pa­pa­ma­man”. On ne gagne pas vrai­ment notre vie, on a juste des pe­tits bou­lots, nos pa­rents nous aident un peu, et ça le fait. C’est mieux de faire ses en­fants quand on a la pêche. » Certes.

UN DI­PLÔME, POUR QUOI FAIRE ?

L es études? Su­per­flues. In­adap­tées. « On a tous des mas­ters avec des bonnes notes, ça ne nous ga­ran­tit rien, sou­pire So­nia, 23 ans, un mas­ter d’his­toire en poche, mais qui tente un concours d’école de jour­na­lisme, plus sé­lec­tif. Ma soeur était ma­jor de sa pro­mo de chi­mie et, à 29 ans, elle est en­core in­té­ri­maire. » Pas ques­tion de se plier au ca­len­drier concoc­té par un di­rec­teur des études. « J’ai des amis en école de com­merce qui n’ont ja­mais en­ten­du par­ler de start-up ! » dé­nonce Tho­mas, 21 ans, qui, lui, a lâ­ché son école sur les mé­tiers du web au bout d’un an. Il a pré­fé­ré al­ler ap­prendre le code in­for­ma­tique en neuf se­maines, l’été der­nier, au Wa­gon, une pe­tite struc­ture pa­ri­sienne de cours en ac­cé­lé­ré, à l’amé­ri­caine. C’est ra­pide, ef­fi­cace. Le Wa­gon or­ga­nise même des stages d’été « Code & surf », parce qu’il ne faut pas ou­blier le plai­sir… Exac­te­ment ce qu’il fal­lait à ce geek co­ol. Grâce à ses nou­velles connais­sances, il peut peau­fi­ner sa pla­te­forme de par­tage de mu­sique tech­no au look épu­ré, Track­gu­ru. Et, in­ver­sion des rôles très 2015, c’est dé­sor­mais lui qui en­seigne le lan­gage html à des ap­pren­tis qui ont par­fois le double de son âge. « Je vois bien que ça leur met le

“seum” [“la rage”, NDLR] », rit-il. Tho­mas le co­deur est à l’image de sa gé­né­ra­tion: il pioche ce qui lui est utile. « Je re­pren­drais bien des cours de maths car j’en ai be­soin. » Il pour­rait se trou­ver un prof, à l’an­cienne. Mais, pour ap­prendre, beau­coup se contentent de cours en ligne, les « tu­to­riels » ou « tu­tos ». Mu­sique, ma­cra­mé… Il y en a pour tous les goûts. C’est la re­vanche des au­to­di­dactes. Charles, pho­to­graphe free-lance de 26 ans, a tout ap­pris comme ça. « J’ai dé­cou­vert le mon­tage et les re­touches pho­to uni­que­ment en échan­geant sur des fo­rums et en re­gar­dant des tu­to­riels, dit-il. Sans ja­mais faire d’école de pro­duc­tion pho­to, j’ai pu vendre de beaux mon­tages à de belles marques. J’ai vu le site d’un mec qui fai­sait des su­per images en 3D. Ça m’a pa­ru na­tu­rel de rem­plir le for­mu­laire de contact et de de­man­der à lui par­ler. Il m’a ex­pli­qué ses tech­niques. Ça m’a per­mis de pro­duire une image 3D pour mon port­fo­lio. »

CHA­CUN SA CHANCE… OU PRESQUE

Ils savent que LA bonne idée peut dé­bou­cher sur le jack­pot. Les Cy­prien, En­joy Phoe­nix, Squee­zie et autres stars de You­Tube, dont ils ont sui­vi l’as­cen­sion, étaient juste des ga­min(e)s bi­douillant des vi­déos dans leur chambre. Ils sont de­ve­nus des cé­lé­bri­tés, voire des cash ma­chines. « Au­jourd’hui, cha­cun a sa chance car les ré­seaux so­ciaux ont ren­du gra­tuit l’ac­cès à l’au­dience. C’est une ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique, s’en­thou­siasme De­nis Gan­cel, co­au­teur d’“Ecce Lo­go” (2). Tout le monde peut rê­ver de de­ve­nir une

marque. » De Pa­ris-8e à Vaulx-en-Ve­lin, ils se fan­tasment tous en Da­vid Karp, qui n’avait que 21 ans quand il a créé Tum­blr, la pla­te­forme de mi­cro­blog­ging,

et a re­joint la liste des grandes for­tunes. Yvick, 21 ans, était un ado gre­no­blois comme tant d’autres, fan de Jim Carrey. Il est au­jourd’hui Mis­ter V., va­leur mon­tante du stand-up, et bosse pour le Stu­dio Ba­gel de Ca­nal+. « J’ai com­men­cé à 15 ans. J’ai ap­pris le jeu et le mon­tage tout seul, et dé­pas­sé le mil­lion de vues sur

You­Tube en ter­mi­nale. Au­jourd’hui, j’en vis », se ré­jouit le jeune hu­mo­riste. Dans ce grand défi pour de­ve­nir quel­qu’un, les jeunes 2.0 n’ont pas peur de se serrer les coudes. L’heure est au col­la­bo­ra­tif, à la confiance. Pas ques­tion de res­ter tout seul à pro­té­ger fa­rou­che­ment ses oeufs. « Notre fonc­tion­ne­ment, c’est : “J’ai une idée, qui par­ti­cipe ?” dé­crypte Charles, qui, avec deux com­parses, planche sur la réa­li­sa­tion de Road­ster, un site de lo­ca­tion en ligne de voi­tures vin­tage. On est ha­bi­tué à se faire fi­nan­cer par le “crowd­fun­ding”. Ça n’étonne per­sonne que quel­qu’un soit prêt à ai­der. Si ça marche, cha­cun s’y re­trou­ve­ra. »

PO­LI­TI­QUE­MENT COR­RECTS

O n les croit dé­po­li­ti­sés, pire, apo­li­tiques. C’est plus com­pli­qué que ça. Ils se mé­fient comme de la peste des di­ri­geants et des par­tis. Aux grandes pro­messes ja­mais te­nues ils op­posent l’ac­tion in­di­vi­duelle. Mi­li­tants de proxi­mi­té, éco­los de tous les jours, an­ti­ra­cistes for­ce­nés, uni­ver­sa­listes convain­cus, leur en­ga­ge­ment est vis­cé­ral, quitte à faire la mo­rale à la gé­né­ra­tion Touche pas à mon pote, éba­hie. « A chaque élec­tion, je dé­prime, ra­conte Ma­rine, 24 ans. J’ai plu­tôt des idées de gauche. Mais je mets celle-ci dans le même sac que la droite. En fait, je ne sup­porte pas de vo­ter pour quel­qu’un qui ne re­pré­sente pas mes va­leurs. » De­puis deux ans, la jeune Lil­loise en­file ses chaus­sures de ran­do et bat le bi­tume afin de convaincre les pas­sants de don­ner un peu d’ar­gent pour des ONG. Le pré­sident Hol­lande, qui a fait de la jeu­nesse le fer de lance de son quin­quen­nat, au­ra bien du mal à les convaincre d’al­ler aux urnes en 2017.

“PER­SO­NAL BRAN­DING”

E n gran­dis­sant, les jeunes de­viennent des ges­tion­naires pro­fes­sion­nels de leur image. Ils savent qu’elle peut être leur meilleur CV en ligne. Leur mail per­so traîne par­tout sur in­ter­net, comme une clé qu’un DRH peut ra­mas­ser. Adrien, 19 ans, du col­lec­tif rap Ala­din 135, est, avec Elyo, de­puis trois ans un digne re­pré­sen­tant du « rap blanc » qui s’est dé­ve­lop­pé sur la Toile et dont le son se dé­marque du gangsta rap old school. Ra­pi­de­ment, ses pre­mières mix­tapes, pos­tées gra­tui­te­ment, ont em­pi­lé les 100 000 puis les 200 000 « vues », et les dis­tri­bu­teurs l’ont cour­ti­sé. Il a très vite com­pris que le ré­seau était une gi­gan­tesque ban­nière de pub. « Ma force, c’est que je fais moi-même le “com­mu­ni­ty ma­na­ger” de ma mu­sique, ex­plique-t-il. Dé­jà, à 15 ans, je pre­nais soin de mon Fa­ce­book, je re­gar­dais com­ment les ar­tistes amé­ri­cains ali­men­taient leurs comptes en per­ma­nence. Au­jourd’hui, quatre ans plus tard, tra­vailler mon mar­ke­ting en ligne est de­ve­nu une com­po­sante de mon mé­tier. » De bons titres et quelques clips très pro plus loin, sa vie est de­ve­nue 100% rap.

LA TY­RAN­NIE DU “LIKE”

L es plus jeunes sont es­claves de leur e-re­pu­ta­tion, es­time Ka­the­rine Kho­do­rows­ky, his­to­rienne et so­cio­logue, au­teur de “Mar­ke­ting & Com­mu­ni­ca­tion Jeunes” (3). Il leur faut créer leur “sto­ry­tel­ling” en per­ma­nence, avoir constam­ment des choses à ra­con­ter, par exemple pou­voir dire qu’on est in­vi­té à un an­ni­ver­saire sur Fa­ce­book. Pour exis­ter, il faut être vu. » Cette course à l’ap­pro­ba­tion d’au­trui, via le « like » du ré­seau de Mark Zu­cker­berg, est une fuite sans fin.

« Tous les ré­seaux so­ciaux sont ba­sés sur la no­ta­tion. Idem sur les sites et les ap­pli­ca­tions de rencontre, comme Tin­der, où l’on est évalué sur son phy­sique, re­grette Ariane, jour­na­liste free-lance

de 27 ans, spé­cia­liste de la “porn culture”. On doit construire une image de soi, et on sait qu’on y est en com­pé­ti­tion. Je choi­sis soi­gneu­se­ment ce que j’y montre. C’est épui­sant. » Ils savent que le moindre faux pas ex­pose au ba­shing, la cri­tique im­mé­diate

et sans conces­sion des ha­ters. « Beau­coup de jeunes s’adaptent à ce jeu du “Que le meilleur gagne” parce qu’ils ont gran­di dans cette com­pé­ti­tion, es­time Jean-Pierre Cou­te­ron, psy­cho­logue cli­ni­cien et pré­sident de la Fé­dé­ra­tion Ad­dic­tion. Mais il y a aus­si des tas de lais­sés-pour-compte, qui perdent pied parce qu’ils ne savent pas gé­rer cette ab­sence de li­mites. »

CYBERCULTURE

L eurs pra­tiques cultu­relles aus­si passent par le web. « C’est un mu­sée per­ma­nent. Tout y est dis­po­nible, même une émis­sion de té­lé en re­play. Et il n’y a ni heures d’ou­ver­ture et de fer­me­ture ni li­mites

géo­gra­phiques », ex­plique Ka­the­rine Kho­do­rows­ky. Le champ d’ex­plo­ra­tion est in­fi­ni. Et sans dé­bour­ser un cen­time ! Les films, dès leur sor­tie, c’est en strea­ming. La mu­sique, en gra­tuit illi­mi­té. « Je n’ai pas

ache­té de CD de­puis dix ans, concède So­nia. Mais je vais à des concerts. » Le « no lec­ture » est as­su­mé sans gêne. Ou alors, à l’in­verse, ils sont des dé­vo­reurs de pa­vés. C’est la gé­né­ra­tion Har­ry Pot­ter. Ils ont gran­di avec les sept ro­mans de cette sa­ga fleuve, sor­tie entre 1997 et 2007. Ils dis­posent d’une très grande gamme en lit­té­ra­ture jeu­nesse et sont friands de

ro­mans dits « dys­to­piques » (par op­po­si­tion à l’uto­pie), qui mettent en scène des hé­ros aux prises avec l’ad­ver­si­té. Zo­la, lui, peut en re­vanche al­ler se rha­biller. « J’ai com­men­cé à lire “la Dé­bâcle”. C’est chaud… On n’a plus le temps », dit Va­len­tin, 21 ans. Les grands clas­siques sont d’un rin­gard…

LA VIE EN IM­PRO

T out se dé­cide à la der­nière mi­nute, dans une im­pro­vi­sa­tion per­ma­nente. Verre ou soi­rée sont pro­po­sés, dif­fé­rés, dé­pla­cés. Leur monde est fluide, très com­mu­ni­cant, il évo­lue comme des bulles qui gonflent et se dé­gonflent. Rien n’y est pré­vi­sible. La faute, ou grâce, au por­table, qu’ils ont dans la poche de­puis leurs 10 ans. C’est un pro­lon­ge­ment d’eux-mêmes. A la fois jour­nal in­time où ils com­pilent

des pho­tos d’amis, de bouffe, de leur propre mi­nois (le «sel­fie»), de groupe (les «usies» pour us, « nous ») et des cli­chés hot très pri­vés. Mais sur­tout in­ter­face avec leur bande de potes, avec qui ils échangent uni­que­ment par SMS – on n’ap­pelle plus que ses très proches. Ils en en­voient des cen­taines par jour. « On ne peut pas se per­mettre d’être en off. Si­non,

c’est mal­ve­nu, et il faut se trou­ver une ex­cuse », dé­plore en­core Ma­rine, étu­diante en mas­ter de so­cio­lo­gie­dé­ve­lop­pe­ment so­cial. Fi­ni, les termes comme « lol » ou « mdr » (« mort de rire »), trop rin­gards. Dé­sor­mais, on s’en­voie des « émo­ti­cônes » ou des « émo­jis » : vi­sages ex­pri­mant toutes les émo­tions pos­sibles, mi­gnons pe­tits ani­maux. Seuls, ou pour ac­com­pa­gner le texte, qui n’est plus en lan­gage SMS, trop dur à dé­chif­frer. Les fautes d’orthographe sont, elles, ad­mises sans com­plexe… « L’émo­ti­cône est né­ces­saire pour in­di­quer l’hu­meur de ce­lui qui l’en­voie », dé­crypte Thu Trinh-Bou­vier, au­teur de “Par­lez-vous Pic speech?” (5). Sans, « c’est presque agres­sif », es­time Va­len­tin. « Quand on ne me ré­pond pas, j’en­voie une gre­nouille », ri­gole Ma­rie, 22 ans, étu­diante en mé­de­cine. « Ma mère me fixe en­core des ren­dez-vous par mail ! » n’en re­vient tou­jours pas An­na, 22 ans. Le mail est de­puis long­temps à la poubelle, au pro­fit des mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées, comme le Mes­sen­ger de Fa­ce­book. On s’échange aus­si de courtes vi­déos, que ce soit sur Snap­chat ou sur Vine. Une seule règle : ban­nir le conten­te­ment de soi. Mi­ser sur l’au­to­dé­ri­sion. « J’ai en­voyé la pho­to d’une co­pie parce que j’avais eu zé­ro », sou­rit Anaïs, 22 ans, un mas­ter de sciences po­li­tiques. « Ces images éphé­mères qu’ils s’en­voient créent un sen­ti­ment d’ur­gence, de ré­ponse du tac au tac, es­time Thu Trinh-Bou­vier. Ils ont be­soin d’être re­liés en per­ma­nence, comme ils res­pirent. »

LE CASSE-TÊTE DES DRH

Q uand tout va si vite, quand tout semble à por­tée de clic, se col­ti­ner l’en­tre­prise re­lève de la ga­geure. Avec sa struc­ture py­ra­mi­dale, cet em­pi­le­ment de chefs et de sous-chefs, elle a des al­lures de mas­to­donte, aux an­ti­podes de leurs ma­nières de pa­pillon bu­ti­nant par­tout. Charles,

26 ans, a fui « cette grosse struc­ture lente ». « J’ai fait des stages en agences de pub. J’ima­gi­nais un mi­lieu créa­tif, “chal­len­geant”. Avec des gens su­per forts en pho­to, en ré­dac­tion. Mais c’était un peu triste, avec des tren­te­naires qui n’avaient pas les bud­gets suf­fi­sants, res­taient là par sé­cu­ri­té et sor­taient des cam­pagnes peu créa­tives, en met­tant un temps in­fi­ni. Je de­vien­drais fou. » Lui a choi­si de se for­mer au code in­for­ma­tique. « Les jeunes sont un défi pour les en­tre­prises, qui vont de­voir s’adap­ter, ex­plique Di­dier Pi­te­let. Ceux de la gé­né­ra­tion X [nés entre 1960 et 1980, NDLR] étaient dis­ci­pli­nés, mo­no­tâches, avaient pour ob­jec­tif de rem­pla­cer leur chef, avaient peur du chan­ge­ment. Les Y

[nés entre 1980 et 1995, NDLR], eux, sont plus mul­ti­tâches, plus collaboratifs, plus cy­niques, plus re­belles et plus op­por­tu­nistes. Quant aux Z [les moins de 20 ans,

NDLR], ils au­ront en­vie d’être libres et de se réa­li­ser

dans le tra­vail. » Votre boîte in­ter­dit l’ac­cès à Fa­ce­book pen­dant les heures de bu­reau? Im­pos­sible pour ces hy­per­re­la­tion­nels, ça leur cou­pe­rait un bras. Pas grave, ils iront voir ailleurs. Ils ne comptent pas s’en­ra­ci­ner. « Dans leur tête, ils se fixent un CDD même quand ils sont en re­cherche d’un CDI, pour­suit l’ob­ser­va­teur. Ils res­tent en vi­trine per­ma­nente sur le mar­ché de l’em­ploi, ac­tua­li­sant leur pro­fil Via­deo ou Lin­ke­dIn en se di­sant que leur pro­fil peut in­té­res­ser quel­qu’un d’autre, si ja­mais leur boîte “ou­blie” de les sti­mu­ler. Beau­coup des jeunes en­trés dans une en­tre­prise de­puis douze à dix-huit mois en­voient des CV. Quand on leur de­mande pour­quoi si tôt, ils ré­pondent que tout se passe bien, mais qu’ils ont fait le tour de leur poste!» Et puis, vu leurs pe­tits sa­laires, pour­quoi s’es­ti­mer en­ga­gé mo­ra­le­ment ?

LE “ME­LON GATE”

N os jeunes au­raient les che­villes qui gonflent, aux dires de leurs aî­nés. « Une fois, je suis al­lé à un en­tre­tien d’em­bauche. Je ne com­pre­nais rien aux ques­tions du type. En fait, il vou­lait voir si j’al­lais me com­por­ter comme un bon sta­giaire, alors que moi, je ve­nais lui pro­po­ser des choses pour que sa boîte ne meure pas dans les deux ans », re­late l’un d’eux sans sour­ciller. Confiance en soi, quand tu nous tiens… Il y a tou­jours un Xa­vier Do­lan, brillant, ta­len­tueux mais tel­le­ment suf­fi­sant, qui som­meille en eux. Leur com­por­te­ment à l’em­porte-pièce est par­fois mal com­pris

de leurs col­lègues plus âgés, qu’ils agacent. « J’ai eu sous mes ordres une jeune di­plô­mée en ges­tion, se sou­vient Lu­cie, 41 ans, ma­na­ger et “X” ty­pique. En réunion, elle ré­pon­dait quand son por­table vi­brait. C’était : “Cause tou­jours, tu m’in­té­resses.” Elle pes­tait tout le temps contre son sa­laire, alors qu’elle avait si­gné son contrat à ce ta­rif-là. Tout lui était dû. Elle a fi­ni par po­ser sa dé­mis­sion sans même me de­man­der un ren­dez-vous au préa­lable pour m’en in­for­mer. En­suite, j’en ai eu une autre dont je suis en re­vanche très contente, même si elle me sur­prend : elle est très sûre d’elle et rentre-de­dans. Si elle a un re­proche à me faire, elle me le dit, mais nous avons de vrais bons échanges. » Fi­ni de cour­ber l’échine! Ils ne sont pas du genre à se ca­cher der­rière un pi­lier en réunion. Une ques­tion les ta­raude? Ils la posent sans chi­chis. Quitte à bous­cu­ler les conve­nances. « Les “Z”, plus en­core que les “Y”, vont iden­ti­fier qui est le vrai pa­tron et trou­ver tout à fait nor­mal de lui en­voyer un mail di­rec­te­ment, re­marque Di­dier Pi­te­let. Pas­ser par la case du pe­tit ma­na­ger, faire des ronds de jambe, tous ces codes de l’en­tre­prise, ils au­ront du mal à s’y adap­ter. On pour­ra trou­ver ça ar­ro­gant; ils ver­ront ça comme na­tu­rel. Les ma­na­ger re­quer­ra une vraie gé­né­ro­si­té. » SANS PRÉ­LI­MI­NAIRES

M ême leurs re­la­tions af­fec­tives s’im­prègnent de ce « Tout, tout de suite, ou je dé­campe ». Ariane Pi­coche, la jour­na­liste qui, pour un pro­jet de do­cu­men­taire, « ASV STP » (6), a ques­tion­né une flo­pée de jeunes sur leurs lignes de coeur, le constate: l’amour aus­si se deale en CDD. « Même

ces deux-trois se­maines, pour ap­prendre à se connaître, dis­pa­raissent, re­grette-t-elle. On se voit une ou deux fois, et on passe au sui­vant. On ne prend pas le temps de don­ner une chance à l’autre. » Cette gé­né­ra­tion a ap­pris le sexe en ma­tant du hard sur You­Porn dès l’ado­les­cence, puis a té­lé­char­gé l’ap­pli Tin­der pour des ren­contres lu­diques. Dans le grand mar­ché de la prise de contact on­line, il semble ai­sé de fer­rer sans fin. « Les re­la­tions amou­reuses sont fa­ci­le­ment in­ter­chan­geables, re­marque Charles. On se dit: “Je t’aime bien, mais, dé­so­lé, je pars à New York de­main.” » Et plus be­soin de prendre de pin­cettes ro­man­tiques. Comme dans « Girls », la sé­rie amé­ri­caine de Le­na Dun­ham, qui dé­peint la vie de co­pines new-yor­kaises ving­te­naires, on s’en­voie des pho­tos crues pour ha­me­çon­ner. « On échange trois-quatre SMS et, au bout de quelques se­condes, ar­rive une pho­to sexuelle, confirme

Ariane. Avec Tin­der, il y a un cô­té ra­di­cal. On ne se connaît pas, mais on se re­trouve le len­de­main, on baise et sa­lut. En même temps, pa­ra­doxa­le­ment, avoir tout ce choix ren­force la quête de l’idéal. Et tout ça n’est pas si lé­ger. Les fois où je me suis connec­tée, c’est sur­tout que je me sen­tais seule. » Pour les filles sur Fa­ce­book, il est de bon ton de se dé­cla­rer bi­sexuelle ou de re­ven­di­quer une ex­pé­rience ho­mo for­ma­trice. Voire de pos­ter des « sel­fies af­ter sex », his­toire de dire qu’« on

n’est pas de la lose ». Mais leur en­vie de sexe spor­tif, dé­com­plexé, est im­bi­bée de rêves à l’eau de rose. Charles ré­sume le grand écart que vivent ces en­fants du di­vorce, sou­vent is­sus de fa­milles mo­no­pa­ren­tales : « Je crois qu’on cherche des re­la­tions sexuelles in­tenses, tout en vou­lant vivre le couple de nos grand­spa­rents. » Ce­lui qui a mar­ché.

Yvick, alias Mis­ter V, va­leur mon­tante du stand-up.

Adrien et Elyo, membres du col­lec­tif rap Ala­din 135.

Ariane, 27 ans, jour­na­liste spé­cia­liste de la « porn

culture ».

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