JU­LIEN COU­PAT PARLE

L'Obs - - La Une - PROPOS RECUEILLIS PAR AUDE LAN­CE­LIN

Alors que son a aire re­dé­marre, le prin­ci­pal in­cul­pé du groupe de Tar­nac, Ju­lien Cou­pat, ré­pond aux ques­tions de “l’Obs” sur son ave­nir ju­di­ciaire, la loi sur le ren­sei­gne­ment et la France de l’après-“Char­lie”

Il ne s’était pas ex­pri­mé dans la presse de­puis 2009. Après avoir été in­car­cé­ré six mois pour des ac­cu­sa­tions de « ter­ro­risme », Ju­lien Cou­pat était de­ve­nu à gauche un des plus puis­sants sym­boles d’une dé­rive au­to­ri­taire du pou­voir sar­ko­zyste, ac­cu­sé de mon­ter en épingle une a aire de sa­bo­tage de ca­té­naires SNCF pour créer un « en­ne­mi in­té­rieur ». Lea­der in­tel­lec­tuel du groupe de gauche ra­di­cale dit « de Tar­nac », il n’avait pas ces­sé de­puis de dé­non­cer une ma­ni­pu­la­tion po­li­cière, me­nant une rude ba­taille ju­di­ciaire aux cô­tés des autres in­cul­pés. On le sait dé­sor­mais, le quin­quen­nat so­cia­liste n’au­ra pas in­ver­sé la ten­dance. Deux jours après le vote par l’As­sem­blée de la loi sur le ren­sei­gne­ment, Ju­lien Cou­pat, 40 ans, s’est donc vu si­gni­fier, le 7 mai der­nier, une de­mande de ren­voi en cor­rec­tion­nelle pour « as­so­cia­tion de mal­fai­teurs en re­la­tion avec une en­tre­prise ter­ro­riste », aux cô­tés de deux jeunes femmes, par­mi les­quelles sa com­pagne Yil­dune Lé­vy. Un cer­tain Fran­çois Hol­lande, alors pré­sident du conseil gé­né­ral de Cor­rèze, ter­ri­toire sur le­quel se trouve Tar­nac, avait pour­tant pris la plume au prin­temps 2009 pour iro­ni­ser sur la qua­li­fi­ca­tion des faits en « ter­ro­risme » et dé­non­cer une « a aire po­li­tique ». Au­jourd’hui, Ju­lien Cou­pat re­prend la pa­role.

Le par­quet a de nou­veau re­te­nu la qua­li­fi­ca­tion de « ter­ro­risme » dans votre dos­sier et de­man­dé votre ren­voi en cor­rec­tion­nelle. Com­ment pre­nez-vous cette nou­velle ?

Dans n’im­porte quel autre pays d’Eu­rope, un dos­sier comme ce­lui-ci au­rait de­puis long­temps don­né lieu à re­laxe avec de dis­crètes ex­cuses des au­to­ri­tés. Mais nous sommes en France, et, comme l’écri­vait Alexandre Her­zen, « en France, quand on entre dans un tri­bu­nal, on re­cule de deux ou trois siècles ». Dans son for­mi­dable au­tisme his­to­rique, la ma­gis­tra­ture n’a ma­ni­fes­te­ment pas eu vent de la chute de la mo­nar­chie. Elle croit pou­voir tout ré­gler en cou­lisses, guet­ter des signes de la cour avant cha­cune de ses dé­ci­sions, tordre le cou à toute lo­gique et mettre à mort qui s’est ren­du cou­pable de lè­se­ma­jes­té. L’hu­ma­ni­té à la Dau­mier des pré­toires fe­rait bien de s’avi­ser de l’ar­ro­gance de son ana­chro­nisme. Ou bien elle de­vra consta­ter de ses propres yeux que ce Fran­çois Hol­lande avait bel et bien un par­fait pro­fil de Louis XVI. Vous n’êtes plus que trois, au sein du groupe de Tar­nac, à faire l’ob­jet de pour­suites. Avez-vous eu à un mo­ment don­né l’es­poir d’un aban­don dé­fi­ni­tif des charges ? De­puis le jour de nos arrestations, nous avons tou­jours trou­vé hi­la­rantes les charges qui pèsent contre nous. Et nous trou­vons tou­jours aus­si hi­la­rant que le par­quet s’ap­puie dans son ré­qui­si­toire, pour étayer l’ac­cu­sa­tion de « ter­ro­risme », sur un livre en vente à la Fnac, « l’In­sur­rec­tion qui vient », et le té­moi­gnage sous X d’un my­tho­mane qui a re­con­nu au 20-heures

de TF1 avoir été ma­ni­pu­lé par la po­lice an­ti­ter­ro­riste. Les pro­cu­reurs sont des écri­vains de po­lars ra­tés. Leur lit­té­ra­ture, pleine de « struc­tures à fi­na­li­té sub­ver­sive clan­des­tine », de « plans ter­ro­ristes », de « ten­ta­tives de dé­sta­bi­li­sa­tion de l’Etat par la des­truc­tion

des in­fra­struc­tures fer­ro­viaires », est ma­ni­fes­te­ment le pro­duit de l’ima­gi­na­tion sque­let­tique de gens qui re­gardent la vie de­puis les fe­nêtres de leurs ca­bi­nets mol­le­ton­nés. Leur mau­vaise foi prête à rire. Mais, un peu comme pour le pro­cès-ver­bal de fi­la­ture D104, l’hi­la­ri­té s’ar­rête quand vous pre­nez conscience que la ma­gis­tra­ture a, dans son pe­tit monde sus­pen­du, le pou­voir de trans­for­mer, contre toute évi­dence, un faux gros­sier en « vé­ri­té ju­di­ciaire » – quand vous réa­li­sez que tout ce­la est gro­tesque, mais que ce­la marche, et se di­rige vers vous pour vous écra­ser.

Nous ne nous sommes pas bat­tus, et nous ne nous bat­tons pas, pour faire re­con­naître on ne sait quelle in­no­cence ni pour que la jus­tice, dans sa grande man­sué­tude, daigne aban­don­ner ses pour­suites in­fon­dées. Nous nous bat­tons parce que l’on a ten­té et que l’on tente en­core de nous dé­truire, de rayer dé­fi­ni­ti­ve­ment de la carte la pos­si­bi­li­té po­li­tique dont l’Etat a fait de nous un exemple. Nous nous bat­tons pour nous, pour nos proches, pour nos amis et pour tous ceux qui nous ont un jour ex­pri­mé leur sym­pa­thie, et ce mal­gré la dis­pro­por­tion mas­sive des forces. Plu­tôt que de faire pru­dem­ment marche ar­rière, l’ap­pa­reil an­ti­ter­ro­riste, ivre de sa toute ré­cente po­pu­la­ri­té, in­siste pour avoir le der­nier mot dans l’en­ceinte de ses pe­tits tri­bu­naux. Qu’il sache que nous ne sommes pas de ceux qui se laissent faire, que nous pré­fé­re­rons tou­jours dé­chaî­ner les feux de l’en­fer plu­tôt que de nous lais­ser pié­ti­ner, et que nous ne sommes pas seuls.

L’in­cri­mi­na­tion la plus grave, celle de « di­rec­tion » d’un groupe ter­ro­riste, qui était ini­tia­le­ment re­te­nue contre vous et pou­vait vous va­loir les as­sises, a fi­na­le­ment été aban­don­née. De « chef » vous voi­ci de­ve­nu simple « ani­ma­teur »… Com­ment qua­li­fie­riez-vous votre rôle réel au sein de la col­lec­ti­vi­té de Tar­nac ?

De pa­ra­ton­nerre, plu­tôt. Vos avo­cats ont ré­agi en di­sant que main­te­nir la qua­li­fi­ca­tion élar­gie de « ter­ro­risme » au su­jet de votre dos­sier ou­vrait la voie à une « hy­per-cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments so­ciaux ». Est-ce votre crainte, no­tam­ment suite à l’adop­tion de la loi sur le ren­sei­gne­ment ?

Nous vi­vons dans un monde qui va dans le mur à tom­beau ou­vert, et qui le sait. Les faits l’at­testent tout au­tant que la pro­duc­tion hol­ly­woo­dienne. Ceux qui tiennent les rênes de la ma­chine pré­fèrent qu’il en soit ain­si plu­tôt que de re­non­cer à la moindre miette de leur pou­voir. Ils s’at­tachent sim­ple­ment à dis­til­ler dans la po­pu­la­tion le som­meil né­ces­saire, quitte à le peu­pler de cau­che­mars ter­ro­ristes. C’est ce dont té­moigne exem­plai­re­ment le vote sans états d’âme de la nou­velle loi scé­lé­rate dite « sur le ren­sei­gne­ment ». Que l’on en soit, quinze ans après le Pa­triot Act, après le rap­port du Sé­nat amé­ri­cain sur la tor­ture, après les ré­vé­la­tions

de Snow­den, à adop­ter des me­sures aus­si exor­bi­tantes dit à la fois le cy­nisme in­oxy­dable et le pa­thé­tique mi­mé­tisme des gou­ver­nants fran­çais. Ils croient vrai­ment qu’ils vont pou­voir re­faire avec quinze ans de re­tard le coup du néo­con­ser­va­tisme mar­tial, et que nous sommes tous trop bêtes, trop lâches et trop pas­sifs pour nous en in­sur­ger. Evi­dem­ment, le fait que le par­quet, qui te­nait son ré­qui­si­toire prêt de­puis des mois, ait choi­si le len­de­main du vote de cette loi pour le faire fui­ter dans « le Monde » ajoute à l’im­pu­dence du geste. Le geste dit : « Oui, nous al­lons tous vous mettre au pas par un contrôle de masse au nom de l’an­ti­ter­ro­risme, et vous al­lez voir quel trai­te­ment nous ré­ser­vons à ceux qui nous ré­sistent. » Il est vrai que le seul es­poir des gou­ver­nants est de convaincre cha­cun qu’il n’y a pas d’autre choix que de les suivre, qu’il est vain de croire pou­voir construire d’autres mondes, in­sen­sé de s’or­ga­ni­ser contre eux et sui­ci­daire de les at­ta­quer. C’est pour­quoi Tar­nac doit être dé­ca­pi­té. C’est pour­quoi les ZAD doivent être mises au pas, que ce soit par voie ju­di­ciaire ou avec l’aide de mi­lices.

Votre seul en­tre­tien pa­ru dans la presse re­monte à 2009, soit trois ans avant l’élec­tion de Fran­çois Hol­lande. Il était com­mun alors, à gauche, de re­pro­cher à Ni­co­las Sar­ko­zy et à Mi­chèle Al­liot-Ma­rie leur ins­tru­men­ta­li­sa­tion d’un « en­ne­mi in­té­rieur », leur em­ploi flot­tant du concept de ter­ro­risme, sans par­ler d’une sorte d’achar­ne­ment spé­ci­fique à votre égard. Di­riez-vous que l’ar­ri­vée du PS au pou­voir n’a rien chan­gé à votre si­tua­tion ni, plus lar­ge­ment, au trai­te­ment éta­tique ré­ser­vé à l’« ul­tra­gauche » ?

Le ré­gime so­cial-dé­mo­crate ac­tuel, cha­cun le constate, est en passe de réus­sir ce que Ni­co­las Sar­ko­zy n’a pas réus­si à faire, en ma­tière d’« aus­té­ri­té » comme d’an­ti­ter­ro­risme, de droit du tra­vail comme de ré­pres­sion de tout ce qui se trouve à sa gauche. Noske [homme po­li­tique al­le­mand qui écra­sa la ré­volte spar­ta­kiste, NDLR] a trou­vé sa digne des­cen­dance post­mo­derne. Ce­la n’a, au reste, rien d’un phé­no­mène spé­ci­fi­que­ment fran­çais : Ren­zi en Ita­lie, Oba­ma aux Etats-Unis sont faits de la même pâte po­li­tique, qui n’a conser­vé de l’hé­ri­tage des or­ga­ni­sa­tions de gauche que leur pente au­to­ri­taire et leur rhé­to­rique sai­sis­sante d’hy­po­cri­sie. Les dé­çus du hol­lan­disme s’ajou­tant à ceux du jos­pi­nisme, du ro­car­disme et du mit­ter­ran­disme, il est peut-être temps d’en­tendre en­fin ce que Mas­co­lo a éta­bli il y a des dé­cen­nies dé­jà: le contraire d’être de gauche, ce n’est pas être de droite, c’est être ré­vo­lu­tion­naire. Ré­mi Fraisse, le jeune ma­ni­fes­tant mort en oc­tobre der­nier lors des ma­ni­fes­ta­tions contre le bar­rage de Si­vens, est le pre­mier ma­ni­fes­tant tué par les forces de l’ordre de­puis trente ans en France. Quel re­gard por­tez-vous sur cet évé­ne­ment ? Pré­ci­sé­ment : seul un ré­gime de gauche pou­vait tuer un ma­ni­fes­tant, men­tir des jours du­rant sur les cir­cons­tances de sa mort, pour fi­na­le­ment ex­pul­ser ses ca­ma­rades de lutte grâce aux gros bras de la FNSEA, et tout ce­la sans dé­clen­cher une ré­volte de masse. Néan­moins, les ma­ni­fes­ta­tions qui ont ré­pon­du au meurtre de Ré­mi Fraisse, no­tam­ment à Tou­louse et à Nantes, avaient de quoi in­quié­ter gran­de­ment le gou­ver­ne­ment, qui n’en a rien lais­sé pa­raître et s’est at­ta­ché à en mi­ni­mi­ser à la fois l’éten­due et la por­tée. Car dans la rue, ces jours-là, ce qui s’est ex­pri­mé n’était pas quelque ob­ses­sion grou­pus­cu­laire contre la po­lice, mais bel et bien une rage di use. C’était alors toute la foule des centres-villes du sa­me­di après-mi­di qui cla­mait d’une seule voix que « tout le monde dé­teste la po­lice ». C’étaient des grand­smères qui co­gnaient à coups de sac à main sur les vé­hi­cules sé­ri­gra­phiés. C’étaient des pères de fa­mille qui bra­vaient les CRS. C’étaient des pas­sants qui, toute crainte bue, char­geaient la BAC. Cet au­tom­ne­là, qui fut aus­si ce­lui de Fer­gu­son aux Etats-Unis, le di­vorce entre po­lice et po­pu­la­tion a at­teint son comble. On ne com­prend rien à la fa­çon dont le gou­ver­ne­ment a gé­ré la ré­ponse aux at­ten­tats de jan­vier si on ne la com­prend pas « stra­té­gi­que­ment »,

comme réac­tion cal­cu­lée à cette si­tua­tion d’ex­trême dis­sen­sus. De­puis lors, il pa­raît que la po­lice se­rait là pour nous pro­té­ger. On ne fait ja­mais l’« union nationale » que contre un en­ne­mi in­té­rieur, et en vé­ri­té ra­re­ment contre ce­lui que l’on dé­signe. La suite l’a as­sez prou­vé.

Suite aux at­ten­tats com­mis en France en jan­vier der­nier, no­tam­ment à « Char­lie Heb­do », crai­gnez-vous que l’an­ti­ter­ro­risme ne de­vienne plus que ja­mais une po­li­tique de sub­sti­tu­tion, et même une vi­sion du monde ? En voyez-vous dé­jà des signes ?

Re­pla­çons-nous à l’au­tomne. Tout ob­ser­va­teur un peu lu­cide se de­man­dait alors com­ment un ré­gime aus­si dis­cré­di­té pour­rait en­core gou­ver­ner deux ans et de­mi. Jan­vier a ap­por­té la ré­ponse : par l’an­ti­ter­ro­risme. De­puis le jour de nos arrestations, nous n’avons ces­sé de répéter que l’an­ti­ter­ro­risme n’a rien à voir avec la lutte contre le ter­ro­risme, qu’il ne vise pas cen­tra­le­ment ceux qu’il frappe, mais l’en­semble de la po­pu­la­tion, qu’il s’agit bel et bien d’in­ti­mi­der. Et c’est cer­tai­ne­ment d’avoir éprou­vé cette vé­ri­té que tant de gens que nous ne connais­sions pas et qui ne nous connais­saient pas nous ont sou­te­nus, ai­dés, don­né la force de te­nir bon. Je crois que l’en­semble des ma­noeuvres po­li­tiques qui ont sui­vi les at­ten­tats de jan­vier, et exem­plai­re­ment la ré­cente loi sur le ren­sei­gne­ment, a ache­vé d’en ap­por­ter la dé­mons­tra­tion : l’an­ti­ter­ro­risme est bien une tech­nique de gou­ver­ne­ment des po­pu­la­tions, un ins­tru­ment de dé­po­li­ti­sa­tion de masse. Les gens qui, comme nous, se font co rer comme « ter­ro­ristes » ne sont que le pré­texte d’une o en­sive bien plus gé­né­rale. Il faut être aveugle ou par­fai­te­ment in­sin­cère pour en dou­ter à pré­sent.

Grâce au tour de passe-passe de l’an­ti­ter­ro­risme, le gou­ver­ne­ment se pose comme unique ga­rant de ce qui est col­lec­tif, col­lec­tif qu’il ré­duit à une masse confuse d’atomes gre­lot­tants, à une sé­rie sta­tis­tique d’in­di­vi­dus apeu­rés, do­tés d’une « li­ber­té » illu­soire et bien­tôt fa­tale. L’opé­ra­tion n’est pas bien com­pli­quée : nous autres Oc­ci­den­taux sommes confits de peurs sans nombre. L’Oc­ci­dent est entre toutes la ci­vi­li­sa­tion de la peur. Il nous faut donc nous dis­soudre comme po­pu­la­tion, c’est-à-dire, pour cha­cun d’entre nous, conqué­rir sa crainte, ces­ser de faire obs­tacle à la vie, éprou­ver de coeur à coeur le com­mun qui est là, dont nous sommes faits et par où tout com­mu­nique. Par où passe le com­mun, le gou­ver­ne­ment ne passe pas.

Une ba­taille idéo­lo­gique fait rage au­jourd’hui au­tour du 11 jan­vier. Com­ment avez-vous vé­cu ces évé­ne­ments, qu’en re­te­nez-vous ?

Nous avons eu le mal­heur, avec quelques ca­ma­rades, d’at­ter­rir en France le 8 jan­vier au ma­tin. Nous re­ve­nions du Mexique, où nous étions al­lés à la rencontre des za­pa­tistes. Nous quit­tions un pays in­sur­gé, nous trou­vions le nôtre en état de siège. Tous les uni­formes ima­gi­nables étaient de sor­tie. A la té­lé­vi­sion, sur les ondes, tous les per­son­nages qui avaient pré­si­dé à nos arrestations plas­tron­naient comme dans un cau­che­mar : les Guéant, les Bauer, les Squar­ci­ni se ré­pan­daient en conseils avi­sés d’ex­perts en « sé­cu­ri­té ».

D’un cô­té, « Char­lie Heb­do » était un jour­nal po­li­ti­que­ment dé­tes­table. Sa ligne était de­puis long­temps de­ve­nue si droi­tière que c’est, je crois, le seul or­gane de presse qui ait vu ses lo­caux dé­vas­tés lors d’une ma­ni­fes­ta­tion contre le CPE. D’un autre cô­té, si Ca­bu, pour la gé­né­ra­tion de 1968, c’est « l’En­ra­gé », « Ha­ra-Ki­ri », etc., pour la mienne, c’est Ré­cré A2. Faut-il que la sa­gesse de ce monde soit de­ve­nue com­plè­te­ment folle pour être contem­po­rain d’un at­ten­tat à l’arme lourde contre le Club Do­ro­thée? Ain­si, deux blocs d’ab­surde en­traient en col­li­sion au-des­sus de nos têtes. Et nous étions là, juste en des­sous, en­se­ve­lis sous les dé­bris. A ce­la s’ajou­tait que l’un des frères Koua­chi avait un temps par­ta­gé avec nous le même juge d’ins­truc­tion, Thier­ry Fra­gno­li. Ce­lui-ci lui avait ac­cor­dé un non-lieu au mo­ment même où il s’en­fon­çait dans des actes d’en­quête tou­jours plus in­vrai­sem­blables contre nous. En voi­là un qui avait le sens de la Ré­pu­blique. Pour avoir cô­toyé l’an­ti­ter­ro­risme de près, il était pour nous évident que les Koua­chi, les Cou­li­ba­ly, les Me­rah n’en étaient pas des ra­tés, mais au contraire de purs pro­duits. Nous avions des choses à dire. Nous n’avons rien dit. Nous sommes res­tés in­ter­dits. Il ne nous sem­blait pas qu’il y ait, à ce mo­ment-là, une oreille dis­po­sée à nous en­tendre. Tout le monde dé­rai­son­nait.

Il n’y a pas d’« es­prit du 11 jan­vier ». Ce qu’il y a, c’est une po­pu­la­tion au fond plu­tôt pa­ci­fiste qui ne veut pas être prise dans les guerres ex­té­rieures, dans la guerre de ci­vi­li­sa­tion en­ga­gée par son gou­ver­ne­ment, et un ap­pa­reil gou­ver­ne­men­tal qui re­tourne de ma­nière obs­cène la si­tua­tion en ins­tru­ment de do­mi­na­tion ac­crue de la po­pu­la­tion. Le hic, c’est que la seule fa­çon de des­ser­rer l’étau où nous sommes pris est d’en­trer en guerre, d’une ma­nière ou d’une autre, contre ce qui nous gou­verne, et que ce­la va

contre tout pa­ci­fisme, que ce­la ré­clame du cou­rage, de la stra­té­gie et des com­plices, de nom­breux com­plices. Il faut se sou­ve­nir com­ment le pa­ci­fisme, dans les an­nées 1930, a me­né à la collaboration. Le pé­tai­nisme est un pa­ci­fisme.

Vous qui avez eu a aire de­puis toutes ces an­nées aux ser­vices de ren­sei­gne­ment, com­ment ex­pli­quez-vous, après des scan­dales comme ce­lui de la NSA aux Etats-Unis, que ces enjeux de res­pect des li­ber­tés ne mo­bi­lisent que si peu les opi­nions pu­bliques ?

Mon ex­pé­rience des ser­vices de ren­sei­gne­ment est que l’on a a aire à des men­teurs pa­ten­tés, à des êtres torves, à des cin­glés en armes. Et ce n’est pas d’avoir en­ten­du Ber­nard Squar­ci­ni, dans une li­brai­rie où je l’ai croi­sé for­tui­te­ment, s’ex­cu­ser de­vant moi et sou­te­nir qu’il n’avait rien à voir avec l’a aire de Tar­nac qui me convain­cra du contraire. Voi­là des gens à qui je ne confie­rais pas ma fille, et moins en­core ma « sé­cu­ri­té ». Quant à l’« opi­nion pu­blique », je n’ai ja­mais com­pris ce dont il s’agis­sait. Si l’on parle des son­dages fa­bri­qués de toutes pièces que l’on sert à la de­mande de tel ou tel com­met­tant ou de l’ap­pa­reil mé­dia­tique, qui ne brille guère par son at­ta­che­ment à la vé­ri­té ni par la pro­fon­deur de ses ques­tion­ne­ments, je sais à peu près, comme la vaste ma­jo­ri­té des gens, à quoi m’en te­nir. Ce que j’en­tends chaque fois que je dis­cute dans un bar, que je rencontre un in­con­nu en stop ou que j’écoute des gens qui ne par­tagent pas mes vues, c’est une im­mense dé­fiance visà-vis de tout ce qui se dit « pu­bli­que­ment ». Un temps, l’in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux ont ser­vi de sou­pape de sé­cu­ri­té à ce di­vorce, mais ils sont à pré­sent en voie de fli­cage avan­cé. L’in­cri­mi­na­tion d’« apo­lo­gie du ter­ro­risme » est là, dé­sor­mais, pour pro­duire sur toute ex­pres­sion té­mé­raire la ter­reur re­quise. Pour sa­voir réel­le­ment ce que pensent « les gens », il n’y a guère d’autre moyen que de re­prendre phy­si­que­ment l’es­pace pu­blic et de se confron­ter en as­sem­blées ou­vertes. Il est frap­pant que, de nos jours, lorsque des gens se re­trouvent dans la rue pour par­ler et ré­flé­chir en­semble, ils ne tardent pas à se convaincre qu’il s’agit là d’une ré­vo­lu­tion, ou qu’une ré­vo­lu­tion est à faire. Pour ce qui est de Snow­den et As­sange, que nous sommes al­lés ren­con­trer à Londres, le fait que l’un en soit ré­duit à se ré­fu­gier dans la Rus­sie de Pou­tine et que l’autre n’ait au­cun es­poir de sor­tir un jour de l’am­bas­sade mi­nus­cule où il est re­clus en dit long sur ce qu’il faut en­tendre par le mot « dé­mo­cra­tie ». Les in­sur­rec­tions sont fi­na­le­ment ve­nues, écrit le Co­mi­té in­vi­sible dans « A nos amis » (La Fa­brique). Tou­jours pas en France en tout cas, où la gauche ra­di­cale ne progresse ni dans les urnes ni dans la rue. Com­ment l’ex­pli­quez­vous? Pour­quoi l’ex­trême droite an­ti-im­mi­grés est-elle la seule force à pro­fi­ter du dé­li­te­ment po­li­tique dans notre pays ? Nous vi­vons des temps ra­di­caux. L’état de choses ne pou­vant du­rer, l’al­ter­na­tive entre ré­vo­lu­tion et réac­tion se dur­cit. Si la dé­com­po­si­tion en cours pro­fite es­sen­tiel­le­ment aux forces fas­ci­santes, ce n’est pas parce que « les gens » in­cli­ne­raient spon­ta­né­ment vers elles, c’est qu’elles donnent de la voix, font des pa­ris, prennent le risque de perdre. Nous autres, ré­vo­lu­tion­naires, sommes comme re­te­nus par les fils in­vi­sibles d’une tra­di­tion que nous crai­gnons conti­nuel­le­ment de tra­hir. Mais com­ment pour­rions-nous nous tra­hir nous­mêmes ? Qu’avons-nous à perdre, si nous avan­çons en­semble, si nous ré­flé­chis­sons pas à pas sans re­dou­ter la vé­ri­té ? Y a-t-il de plus grand risque, dans la si­tua­tion ac­tuelle, que de ne pas prendre de risque ?

Pour re­ve­nir au Front na­tio­nal, tout le pay­sage de la po­li­tique clas­sique n’est qu’un vaste champ de ruines, FN com­pris. Ce der­nier a, jus­qu’à une date ré­cente, ser­vi d’ul­time illu­sion : qu’il pour­rait y avoir un par­ti contre les par­tis, une po­li­tique contre la po­li­tique. Nos in­fi­nies ré­serves de lâ­che­té veulent tou­jours croire que nous pour­rions aban­don­ner à quelque force autre que nous, à quelque lea­der le soin de nous sau­ver. Mais il n’y a plus rien. Nous al­lons de­voir faire nos a aires nous-mêmes. Le vent se lève. Il faut ten­ter de vivre.

« L’In­sur­rec­tion qui vient », le livre sur le­quel s’ap­puie le par­quet pour étayer l’ac­cu­sa­tion de « ter­ro­risme ».

Le 6 mars, les gen­darmes éva­cuent la zone à dé­fendre (ZAD) du Tes­tet édi­fiée pour lut­ter contre le pro­jet de bar­rage de Si­vens (Tarn).

Gra­fit­tis à Tou­louse, le 1er no­vembre 2014.

Ma­ni­fes­ta­tion à Pa­ris, le 31 jan­vier 2009, en sou­tien à Ju­lien Cou­pat.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.