SPÉ­CIAL CANNES

L'Obs - - La Une - DE NOTRE COR­RES­PON­DANTE À ROME, MAR­CELLE PA­DO­VA­NI PHI­LIPPE QUAISSE

Avec trois films en com­pé­ti­tion à Cannes, le ci­né­ma ita­lien, qu’on di­sait mo­ri­bond, re­prend de sa­crées cou­leurs. En­quête

Per­sonne ne s’éton­ne­ra des titres vi­brants de la presse ita­lienne qui ont sa­lué la sé­lec­tion can­noise : «Notre re­nais­sance!», « Notre nou­vel âge d’or ! », « L’an de grâce du ci­né­ma pé­nin­su­laire ! », « La squa­dra tri­co­lore ! », « Les hé­ri­tiers de Fel­li­ni! » ou « Les trois

mous­que­taires de la Croi­sette ! ». Cet en­thou­siasme est par­fai­te­ment jus­ti­fié : le ci­né­ma ita­lien re­prend son souffle. Il faut re­mon­ter à 1994 pour re­pé­rer une sé­lec­tion équi­va­lente et au­jourd’hui au­cun ci­né­phile ne peut se per­mettre d’igno­rer ni Pao­lo Sor­ren­ti­no, ni Mat­teo Gar­rone, ni Nan­ni Mo­ret­ti. Ni l’« es­thé­ti­sant », ni le « char­nel », ni le « nar­cis­sique ». « Nous re­ve­nons de loin, nous sommes sor­tis de nos com­plexes », disent en choeur les pros. « La sé­lec­tion de Cannes cou­ronne notre pas­sage du stade ar­ti­sa­nal au stade in­dus­triel », ajoute Ro­ber­to Ci­cut­to, PDG de l’Is­ti­tu­to Luce-Ci­ne­cit­tà. Le­quel sou­ligne en même temps que « l’os­tra­cisme an­tiBer­lus­co­ni en vi­gueur en Eu­rope pen­dant vingt ans » s’est in­jus­te­ment éten­du « au made in Ita­ly ci­né­ma­to­gra­phique », seul Nan­ni Mo­ret­ti réus­sis­sant à échap­per au mas­sacre des sé­lec­tion­neurs.

“HA­BE­MUS MO­RET­TI!”

Nan­ni Mo­ret­ti: il est de re­tour après son glo­rieux « Ha­be­mus pa­pam », tou­jours ac­com­pa­gné de sa pe­tite mu­sique de créa­teur so­li­taire et an­gois­sé, ma­niaque et nom­bri­liste, mais ca­pable au bout du compte de neu­tra­li­ser son dé­li­cieux look de bo­bo ro­main va­gue­ment pro­vin­cial pour at­teindre des thèmes uni­ver­sels: la mort de la mère, la crise de la créa­ti­vi­té. Vé­ri­fi­ca­tion concrète le 16 avril à Rome lors de la pre­mière pro­jec­tion, ô com­bien au­tar­cique, de son « Mia madre »: dans son quar­tier (le Tras­te­vere), dans son ci­né­ma (le « Nuo­vo Sa­cher »), sous le pa­tro­nage de sa so­cié­té de pro­duc­tion. En com­pa­gnie de ses sa­la­riés qui sont aus­si des mi­li­tants du mo­ret­tisme, et de­vant un pu­blic tra­di­tion­nel d’ha­bi­tués. Des gens âgés pour la plu­part, qui ont ac­com­pa­gné pen­dant quatre dé­cen­nies ce­lui qu’ils

consi­dèrent comme un gé­nie in­con­tour­nable. Et le fait est qu’il a réus­si à l’être, in­con­tour­nable, même pour le pu­blic in­ter­na­tio­nal. Que nous ra­conte-t-il dans « Mia madre » ? Que l’ac­trice Mar­ghe­ri­ta Buy, dans son rôle de met­teur en scène en pleine crise créa­tive au mo­ment pré­cis où sa mère est en train de pas­ser de vie à tré­pas, est son al­ter ego, sa ju­melle. Et que ce double, de­ve­nu fé­ro­ce­ment au­to­cri­tique, est ob­sé­dé par « ce qu’il a fait, ce qu’il n’a pas fait et ce qu’il au­rait pu faire ». « J’ai des di cultés dans mes rap­ports avec les gens. Peut-être est-ce de ma faute? Mais pour­quoi per­sonne ne m’en a rien dit? Ou

alors peut-être que je ne l’ai pas com­pris? »,

dit Mo­ret­ti, avant de confier: « Je n’ai ac­quis au­cune as­su­rance au fil des ans, avant chaque film je fais les mêmes rêves de ca­tas­trophe im­mi­nente.» Ce « Mia madre » a toutes les ca­rac­té­ris­tiques d’un ac­cès d’hu­mi­li­té ali­men­té par les doutes crois­sants d’un au­teur égo­tique lors­qu’il prend conscience de ses li­mites tech­niques et ca­rac­té­rielles. « Plus le temps passe et

plus on pense à la mort », énonce Mo­ret­ti, 61 ans, en ca­res­sant sa barbe poivre et sel. Mort d’un proche, mort de la créa­ti­vi­té : le pu­blic du 16 avril a sa­lué avec chaleur ces thèmes ré­cur­rents.

On les re­trou­ve­ra dé­cli­nés avec d’autres codes dans le ma­gique « Tale of Tales » de Mat­teo Gar­rone, ha­bi­tué de­puis ses dé­buts (« l’Em­bau­meur », « Pri­mo Amore ») à scru­ter la mé­ta­mor­phose, la dé­for­ma­tion et la dis­so­lu­tion des corps. Idem pour Pao­lo Sor­ren­ti­no avec la « grande vieillesse » qui suc­cède à « la Grande Bel­lez­za », même si le titre de son film est « Youth ». Sor­ren­ti­no accuse le coup, disent ses amis : un trau­ma­tisme atroce qui re­monte à ses 17 ans, lorsque son père et sa mère mou­rurent ac­ci­den­tel­le­ment à cause d’une fuite de gaz, le lais­sant à ja­mais désar­çon­né, en­deuillé et so­li­taire. Pa­ra­doxe en tout cas de ce ci­né­ma pé­nin­su­laire: c’est au mo­ment où il ré­émerge avec vi­va­ci­té qu’il s’o re le luxe de s’in­ter­ro­ger sur la dé­ca­dence, la crise créa­tive, la mort de l’ar­tiste et la mort tout court.

AU TEN­NIS EN­SEMBLE

Mat­teo Gar­rone et Pao­lo Sor­ren­ti­no ha­bitent le même im­meuble sur la piaz­za Vit­to­rio à Rome, la place la plus mul­tieth­nique de la ca­pi­tale. Ils jouent au ten­nis en­semble. Ils ont cha­cun un rap­port in­tense avec Naples. Sor­ren­ti­no parce qu’il y est né et s’est convain­cu que le ma­quillage (qu’il pra­tique avec un gé­nie par­ti­cu­lier, comme il le mon­trait avec Sean Penn dans «This Must Be the Place ») est le nou­veau masque de Po­li­chi­nelle de l’acteur. Gar­rone, parce que le tour­nage de « Go­mor­ra » lui a à la fois fait dé­cou­vrir Naples et connaître sa femme Nun­zia : son « Tale of Tales » est au­jourd’hui la ver­sion an­glaise du « Cun­to de li Cun­ti » de Giam­bat­tis­ta Ba­sile, un cham­pion de la lit­té­ra­ture po­pu­laire consi­dé­ré comme le « Sha­kes­peare na­po­li­tain ». Autres ana­lo­gies : Gar­rone et Sor­ren­ti­no, ca­ta­lo­gués comme des créa­teurs « es­thé­ti­sants », sont ha­biles en e et à pen­ser par images. Ils jus­ti­fient l’hy­po­thèse avan­cée ici et là se­lon la­quelle, après la pé­riode en­thou­sias­mante du néo­réa­lisme, puis celle du ci­né­ma po­li­tique, puis celle de la com­me­dia all’ita­lia­na, la pé­nin­sule se­rait en­trée dans l’ère du ci­né­ma « plas­tique ». Celle d’une « pein­ture mé­ta­phy­sique » à la De Chi­ri­co.

Tous deux a ec­tionnent les ré­fé­rences lit­té­raires: Gar­rone met en images un cé­lèbre texte du e siècle; et Sor­ren­ti­no, lui-même au­teur de deux jo­lis ro­mans, a tour­né son « Youth » à l’hô­tel Schat­zalp de Da­vos, ce­lui-là même de « la Mon­tagne ma­gique » chère à Tho­mas Mann. Et n’ou­blions pas en­fin l’étrange coïn­ci­dence qui lie nos au­teurs: ils ont

tour­né l’un et l’autre en an­glais avec des ac­teurs an­glo­phones (à l’ex­cep­tion de Vincent Cas­sel et Sal­ma Hayek). Pao­lo Sor­ren­ti­no, 45 ans ce mois-ci, os­car 2013 du meilleur film en langue étran­gère pour sa « Grande Bel­lez­za », vit une pé­riode

su­per­bu­sy : il tourne en ce mo­ment, en­core en an­glais, une sé­rie té­lé ita­lo-amé­ri­caine (8 épi­sodes de 50 mi­nutes) in­ti­tu­lée « The Young Pope ». Che­veux longs bou­clés, im­man­quables rou­fla­quettes, ci­gare Tos­ca­no au bec, il as­sure que son « Youth » n’est pas une dis­ser­ta­tion mé­lan­co­lique sur les der­niers dé­si­rs de deux vieillards; que ses deux oc­to­gé­naires, Fred et Mick, chef d’or­chestre et met­teur en scène sur le re­tour, in­car­nés par Mi­chael Caine et Har­vey Kei­tel, cherchent seule­ment « à don­ner un sens à leur li­ber­té ». Car « le fu­tur est tou­jours li­ber­té ». Le pas­sé étant « dé­jà ailleurs », le pré­sent « se ré­vé­lant in­gé­rable », il ne reste que le fu­tur pour mi­ton­ner de vrais pro­jets. Si l’on s’in­quiète qu’à 45 ans il soit la proie de l’an­goisse du len­de­main, il ré­pon­dra que pa­reille an­goisse « n’a rien à voir avec l’âge

lé­gal », qu’il lui ar­rive per­son­nel­le­ment « de rai­son­ner comme un gar­çon de 20 ans et par­fois comme quel­qu’un qui en a 80 ». C’est avec cette at­ti­tude men­tale que dans un hô­tel Art nou­veau de Da­vos, avec son spa fait pour se re­quin­quer, deux oc­to­gé­naires en fin de par­cours font trem­pette en s’in­té­res­sant avec ten­dresse à des plus jeunes qu’eux. Le pre­mier court-mé­trage écrit par Sor­ren­ti­no, « Luo­ghi co­mu­ni », se dé­rou­lait dans l’au-de­là, avec Marx, Nietzsche et Jé­sus qui dis­cu­taient de Dieu. Le réa­li­sa­teur avait alors 24 ans, mais il vo­lait dé­jà haut. « Je me sens en bonne com­pa­gnie avec Gar­rone, ré­sume-til, j’aime cette gé­né­ra­tion qui en a fi­ni de ra­con­ter son moi, moi, moi. »

CAS­SEL EN ROI ÉROTOMANE

Mat­teo Gar­rone n’est pas non plus ob­sé­dé par son moi. Al­ler le trou­ver sur le mon­tage de « Tale of Tales », lui qui se niche der­rière les stu­dios De Pao­lis sur la via Ti­bur­ti­na à Rome, est toute une en­tre­prise : l’ac­cès est bar­ré par des bandes de ga­mines hur­lantes qui viennent par­ti­ci­per au plus cé­lèbre des talk-shows ber­lus­co­niens. Puis il faut tra­ver­ser deux par­kings, grim­per un es­ca­lier en bois d’une cin­quan­taine de marches. On dé­couvre en­fin la mai­son­nette de deux pièces où « Mat­teo » est en­fer­mé de­puis six mois. A droite, sa chambre, murs lie de vin et couvre-lit orange : elle est aus­si son bu­reau. A gauche, la salle de mon­tage où deux tech­ni­ciens in­sèrent les der­niers ef­fets spé­ciaux. « Tale of Tales » en abonde, avec ses sor­cières, ses ma­gi­ciens, ses ogres, ses dra­gons, ses ca­va­liers, ses nymphes et ses mor­ceaux de chair san­gui­no­lente. Pull bleu ras du cou, che­veux courts, Gar­rone, 47 ans, est un ci­néaste heu­reux. Il

si­tue avec une ju­bi­la­tion de créa­teur chan­ceux son hui­tième long-mé­trage dans son par­cours per­son­nel: « Le fan­tas­tique, le vi­sion­naire, le ma­gique, le fa­bu­leux, je les ai tou­jours eus à por­tée de la main. Même ‘‘Go­mor­ra’’ avait une di­men­sion de ‘‘dark fan­ta­sy’’. Même ‘‘l’Em­bau­meur’’, et même ‘‘Rea­li­ty’’. Mon his­toire est par­fai­te­ment

li­néaire. » Le roi érotomane de « Tale » (Vincent Cas­sel) se­ra ain­si sé­duit par une jeune fille, qui est en réa­li­té une vieille qui a su­bi d’éton­nants lif­tings d’époque réa­li­sés avec les moyens du bord. L’hor­reur n’est pas bien loin. Le ci­néaste a aus­si fait le pa­ri de tour­ner dans des lieux réels (le châ­teau de Fré­dé­ric II dans les Pouilles) en fai­sant tout pour qu’ils puissent « res­sem­bler à des stu­dios », et dans des stu­dios « sus­cep­tibles d’être per­çus comme des mondes réels ». Une fa­çon de brouiller les cartes d’em­blée, avec l’idée de ma­rier de fa­çon in­ex­tri­cable le vrai et le vrai­sem­blable, le réel et le construit, le sur­na­tu­rel et le ma­té­riel. Film coû­teux (12 mil­lions d’eu­ros), fi­nan­cé à 70% par son au­teur, « Tale of Tales » vise un pu­blic amou­reux du récit ma­gique.

DU SO­LEIL À GO­GO

Par-de­là la ré­con­for­tante fa­çade can­noise, on peut ce­pen­dant s’in­ter­ro­ger sur l’état de san­té réel du ci­né­ma pé­nin­su­laire. Sur la réa­li­té der­rière l’ap­pa­rence. « Il y a deux

types de ci­né­ma ita­lien, dit Iva­no de Mat­teo, met­teur en scène de “la Bel­la Gente”.

Ce­lui qui marche n’est pas ce­lui qui est

ex­por­té. » Al­lu­sion aux triomphes au boxo ce de co­mé­dies lé­gères qui « ne fran­chissent qu’avec peine la fron­tière avec la Suisse ita­lienne ». Qui, par exemple, a ja­mais en­ten­du par­ler en Eu­rope du co­mique Checco Za­lone? Et pour­tant il joue dans un film, « Sole a ca­ti­nelle » (du so­leil à go­go), qui a en­cais­sé plus de 50 mil­lions d’eu­ros, rem­por­tant le re­cord ab­so­lu du « film le plus vu d’Ita­lie ». Ce Za­lone est un per­son­nage : une va­rié­té de pé­nin­su­laire chauve et gros­sier, tou­jours à cô­té de la plaque et friand de plai­san­te­ries grasses, qui fait rire aux larmes l’Ita­lien moyen. « Ces deux ci­né­mas ont tou­jours exis­té », sou­tiennent d’autres, tels Car­lo De­gli Es­pos­ti, pro­duc­teur de « Il Gio­vane Fa­vo­lo­so » si­gné Ma­rio Martone et de la sé­rie té­lé « Com­mis­saire Montalbano ». Le pro­blème n’est pas, se­lon lui, « le suc­cès des co­mé­dies, mais la baisse de fré­quen­ta­tion des

salles ». Au­tre­fois les Ita­liens pra­ti­quaient le ci­né­ma comme ex­pé­rience to­ta­li­sante: ils y gri­gno­taient une piz­za al ta­glio (« à la coupe ») ou des pop­corn, ils y fu­maient même et leur ci­né­ma était un spec­tacle col­lec­tif vé­cu col­lec­ti­ve­ment. Puis, tout a été cham­bou­lé. Ré­sul­tat : en­core moins 6% de billets vendus en 2014 par rap­port à 2013 ; 1 065 salles fer­mées en dix ans (elles pla­fonnent à 3 860 contre les 5300 fran­çaises); l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un dis­tri­bu­teur pour 71 des 201 films pro­duits en 2014. De quoi avoir le ver­tige.

« Une ex­pli­ca­tion à cette chute ? s’in­ter­roge Armando Toz­zi, PDG de l’Ani­ca (as­so­cia­tion des pro­duc­teurs). La ma­nie ita­lienne, mas­sive de nos jours, d’al­ler le week-end à la mer. Consé­quence : nos films ne sont vus que pour une brève sai­son qui va d’oc­tobre à fin avril. C’est peu. » « Oui, ici on va au ci­né­ma en hi­ver et sur­tout s’il pleut », iro­nise l’acteur et met­teur en scène Car­lo Ver­done. Mais il manque aus­si se­lon lui

« une vraie po­li­tique de la dis­tri­bu­tion ». In­croyable que pour sor­tir cer­tains films d’au­teur, tel l’ex­cellent « Ver­mine Giu­ra­ta » si­gné Lau­ra Bis­pu­ri, le pro­duc­teur doive avan­cer 3 000 ou 4 000 eu­ros de ga­ran­tie à une salle afin qu’elle l’ins­crive à son pro­gramme. Pa­ra­doxe des pa­ra­doxes : le « pays

de la beau­té », le « pays du ci­né­ma », cou­ron­né dans les fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux, est un pays où le ci­né­ma n’a ja­mais été per­çu comme une « ques­tion nationale ». En sé­lec­tion o cielle : « Tale of Tales » (titre ori­gi­nal « Il Rac­con­to dei Rac­con­ti »), par Mat­teo Gar­rone ; « Mia madre », par Nan­ni Mo­ret­ti ; « Youth », par Pao­lo Sor­ren­ti­no.

Nan­ni Mo­ret­ti.

Mat­teo Gar­rone.

Pao­lo Sor­ren­ti­no.

«Youth » de Pao­lo

Sor­ren­ti­no.

Sal­ma Hayek dans

« Tale of Tales » de Mat­teo Gar­rone.

« Mia madre » de Nan­ni Mo­ret­ti, avec John Tur­tur­ro (à droite).

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