Ci­ne­ma pa­ra­di­so

PAR GILLES JA­COB, GRAS­SET, 288 P., 19 EU­ROS.

L'Obs - - Lire - JÉ­RÔME GAR­CIN

C’est le grand avan­tage du ro­man­cier sur le mé­mo­ria­liste : il se sou­vient très bien de ce qu’il n’a pas vé­cu. Il se vieillit un peu plus pour ra­jeu­nir da­van­tage. Après avoir pas­sé trente-huit ans à la tête du Festival de Cannes (comme dé­lé­gué gé­né­ral, puis pré­sident), Gilles Ja­cob s’o re en e et le pri­vi­lège d’aug­men­ter d’un quart de siècle son long règne sur la Croi­sette. Il feint d’y dé­bar­quer en 1952, dans l’ombre de son pré­dé­ces­seur Ro­bert Favre Le Bret (ci­té une seule fois, page 158, mais re­bap­ti­sé Lucien Fa­bas, nom du vil­lage gascon où Ja­cob se ré­fu­gie pour écrire), un ci­né­phile dou­blé d’un lé­pi­do­pté­riste et d’un pia­niste dont il signe la bio­gra­phie ro­man­cée – tout y est faux, tout y est donc vrai­sem­blable. C’est l’oc­ca­sion rê­vée, pour l’au­teur de « Bal­la­ci­ner », de ré­in­ven­ter à sa ma­nière l’his­toire du Festival dont il al­lait hé­ri­ter en 1978 et de par­cou­rir le monde, de Hol­ly­wood à Ci­ne­cit­tà, afin d’y res­sus­ci­ter des stars éteintes et des ci­néastes dis­pa­rus. L’a olant gé­né­rique de ce ro­man fait tour­ner la tête. Charles Laugh­ton, Li­lian Gish et Ro­bert Mit­chum sont at­ta­blés, en mai 1954, au res­tau­rant de Hol­ly­wood, chez Ro­ma­no . En Mai-68, sur la ter­rasse de l’Eden Roc, au cap d’An­tibes, Or­son Welles se fait li­vrer pour son pe­tit dé­jeu­ner sau­cisses et had­dock tan­dis que, sur la Croi­sette, Go­dard, Tru aut, Malle et Ber­ri mi­litent pour l’an­nu­la­tion du Festival, où Carlos Sau­ra s’ac­croche au ri­deau de scène pour empêcher la pro­jec­tion de son film, « Pep­per­mint frap­pé ». Le même mois, de re­tour de Ba­den-Ba­den, de Gaulle re­trouve Fa­bas dans le can­ton de Vaud : « La France me fuit », se la­mente le Gé­né­ral avant de se res­sai­sir : « Ton festival, Lucien, c’est comme le Louvre ou Ver­sailles, c’est le re­nom de la France à l’étran­ger ! » On croise aus­si Fritz Lang, qui rêve d’être ré­in­car­né en pomme et cro­qué, Fel­li­ni ou Steve McQueen. Mais le mor­ceau de choix, en ou­ver­ture, c’est le tour­nage du film de John Ford, « Mo­gam­bo », au Ke­nya, où Lucien Fa­bas, en­core jour­na­liste à « Pa­ris Match », est en­voyé en 1952. Sai­sis­sant por­trait de groupe – la jungle afri­caine pré­fi­gu­rant celle de Cannes ? –, avec Ava Gard­ner nue, Grace Kel­ly et Clark Gable dans la vie comme à l’écran, et en­fin Bea, alias Bap­pie, la soeur d’Ava, la grande et im­pos­sible his­toire d’amour de Fa­bas – s’ils ne convo­le­ront pas, ils ne se quit­te­ront ja­mais. « Vous avez beau­coup de chance, lâche ici Da­vid Lean au dé­lé­gué gé­né­ral du Festival, car vous y avez une vue im­pre­nable sur le ci­né­ma. » La preuve avec ce pré­quel où, dé­cri­vant l’époque qui pré­cède « La vie pas­se­ra comme un rêve », Gilles Ja­cob dé­roule le film de sa pas­sion, en­lace des ac­trices my­thiques, et sort, in fine, sa « botte se­crète »: écrire. Pour vivre plus, mieux, et libre.

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