La reine Vic­to­ria Cha­plin

CONCEP­TION ET MISE EN SCÈNE DE VIC­TO­RIA THIER­RÉE-CHA­PLIN. JUS­QU’AU 23 MAI, 21 HEURES, THÉÂTRE DU ROND-POINT, PA­RIS-8E, RENS. : 01-44-95-98-21.

L'Obs - - Critiques - JACQUES NERSON

De l’avis de tous, les dons ar­tis­tiques ne sont pas hé­ré­di­tai­re­ment trans­mis­sibles. La li­gnée des Cha­plin prouve le contraire. On ne va pas se don­ner ici le ri­di­cule d’ex­pli­quer le gé­nie de Char­lot… Sur les huit en­fants que Char­lie Cha­plin a eus de sa der­nière épouse, Oo­na, fille du dra­ma­turge amé­ri­cain Eu­gene O’Neill, Vic­to­ria vient en qua­trième. En 1969, Cha­plin avait pré­vu de réa­li­ser un film dont elle au­rait été la ve­dette : « The Freak ». Elle de­vait y fi­gu­rer une jeune fille pour­vue d’ailes que ses ra­vis­seurs font pas­ser pour un ange. Mal­heu­reu­se­ment, le pro­jet en est de­meu­ré là en rai­son de la san­té chan­ce­lante de Cha­plin et aus­si du ma­riage de l’an­gé­lique Vic­to­ria avec le co­mé­dien Jean-Bap­tiste Thier­rée. Ils de­vaient créer en­semble, dans le sillage du mou­ve­ment du Nou­veau Cirque, le Cirque Bon­jour, le Cirque ima­gi­naire, puis le Cirque in­vi­sible. De Vic­to­ria et Jean-Bap­tiste sont nés deux en­fants, Au­ré­lia et James. Dès son pre­mier spec­tacle, « la Sym­pho­nie du han­ne­ton » (1998), James, por­trait vi­vant de son grand-père, est de­ve­nu une star ré­cla­mée et ac­cla­mée aux quatre coins du monde. Au­ré­lia reste plus igno­rée. Le suc­cès de « l’Ora­to­rio d’Au­ré­lia », qu’elle a pré­sen­té au Rond-Point voi­ci six ans, a sans doute été obli­té­ré par la gloire toute fraîche en­core de son frère. L’in­fluence de Vic­to­ria entre pour beau­coup dans la réus­site de ses en­fants. Elle leur a ins­til­lé son sens ins­tinc­tif de la fée­rie. « Mur­mures des murs », qu’elle a ima­gi­né pour Au­ré­lia, os­cille entre rêve et cau­che­mar. Tout est in­cer­tain. Les lois les plus fon­da­men­tales sont an­nu­lées, même celles de la phy­sique. Les ob­jets dis­pa­raissent ici, ré­ap­pa­raissent là. On marche dans le vide. Les im­meubles, aus­si mous que les montres de Dalí, glissent sur le sol. On tra­verse leurs pa­rois aus­si fa­ci­le­ment que le Passe-Mu­raille. Les rues s’élar­gissent à vue d’oeil ou se res­serrent comme des étaux. Un cha­peau se trans­forme en in­secte, un sou et de che­mi­née en ron­geur, une tor­tue géante sur­git d’une ba­nale cour­te­pointe. Cette ma­gi­cienne de la mé­ta­mor­phose nous en­traîne à sa suite dans un uni­vers chi­mé­rique, co­casse et in­quié­tant, un mixte de Chi­ri­co, Ernst, Ma­gritte et Dalí, dé­jà ci­té. Le spec­tacle ne se don­nant que jus­qu’au 23 mai, il se­ra di cile d’ob­te­nir une place. Mais peut-être y au­ra-t-il des pro­lon­ga­tions. Ou bien une re­prise la sai­son pro­chaine. Cer­tains spec­tacles de Vic­to­ria et Jean-Bap­tiste se sont don­nés plus de dix ans. On sou­haite à « Mur­mures des murs » la même du­rée de vie.

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