L’es­prit de Ré­sis­tance

Hier comme au­jourd’hui

L'Obs - - La Une -

Quatre hé­ros au Pan­théon

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC AESCHIMANN ET FRAN­ÇOIS AR­MA­NET ILLUS­TRA­TIONS : ER­NEST PI­GNON-ER­NEST. Ses por­traits de Jean Zay, Pierre Bros­so­lette, Ge­ne­viève de Gaulle-An­tho­nioz et Ger­maine Til­lion se­ront ex­po­sés sur la fa­çade du Pan­théon le 27 mai.

Deux femmes et deux hommes qui ont in­car­né les va­leurs de la France quand elle était à terre » : c’est par ces mots que Fran­çois Hol­lande avait ex­pli­qué l’an­née der­nière sa dé­ci­sion de faire en­trer au Pan­théon quatre grands ré­sis­tants. Le 27 mai pro­chain, les cer­cueils de Ger­maine Til­lion, Ge­ne­viève de Gaulle-An­tho­nioz, Pierre Bros­so­lette et Jean Zay se­ront trans­fé­rés dans la crypte de la mon­tagne Sainte-Ge­ne­viève, cette « mai­son des grands hommes » in­ven­tée par la Ré­vo­lu­tion. Deux femmes et deux hommes, donc. Quatre fi­gures ad­mi­rables, quatre vies in­croyables, qui vont prendre place dans le ro­man na­tio­nal (lire pages 82 et

sui­vantes). Mais, avec cette en­trée grou­pée, c’est à la Ré­sis­tance dans son en­semble que la Na­tion rend hom­mage. Car, plus que ja­mais, la Ré­sis­tance ras­semble et fait vi­brer. Mais que si­gni­fie-t-elle au­jourd’hui ? Que faut-il pen­ser du culte o ciel dont elle est l’ob­jet ? Ed­gar Mo­rin, qui, en tant que so­cio­logue, n’a ces­sé d’in­ter­ro­ger les a ects de la so­cié­té fran­çaise, fut lui-même un ré­sis­tant. En­tré en 1942 dans les ré­seaux com­mu­nistes, il re­joi­gnit le Mou­ve­ment na­tio­nal des Pri­son­niers de Guerre et Dé­por­tés (où il croi­sa Mit­ter­rand) et de­vint, l’an­née sui­vante, com­man­dant dans les Forces fran­çaises com­bat­tantes. Né Na­houm, il adop­ta le pseu­do­nyme de « Mo­rin » pen­dant l’Oc­cu­pa­tion. Pour « l’Obs », il a ac­cep­té de confron­ter ses sou­ve­nirs per­son­nels d’hier aux in­ter­ro­ga­tions po­li­tiques d’au­jourd’hui. Ed­gar Mo­rin, vous êtes en­tré dans la Ré­sis­tance en 1942, à l’âge de 21 ans. Plus de sept dé­cen­nies se sont écou­lées. Sur dé­ci­sion du pré­sident de la Ré­pu­blique, quatre fi­gures de la Ré­sis­tance vont en­trer au Pan­théon. Que vous ins­pire cette pan­théo­ni­sa­tion ?

Je ne vais pas contes­ter un choix qui, par dé­fi­ni­tion, est li­mi­té. On ne va pas rem­plir le Pan­théon avec tous les hé­ros de la Ré­sis­tance ! Cer­tains ré­sis­tants sont de­ve­nus cé­lèbres, d’autres non, c’est une ques­tion de ha­sard ou de chance. Da­niel Cor­dier ou mon ami Sté­phane Hes­sel étaient connus. D’autres amis, que je consi­dère comme des hé­ros, ne sont pas connus. Je pense à Pierre Le Moigne, com­pa­gnon de la Li­bé­ra­tion, ar­rê­té par la Ges­ta­po, tor­tu­ré, éva­dé. Ou en­core à Pierre Her­vé, ré­sis­tant de la pre­mière heure, l’un des chefs du mou­ve­ment Li­bé­ra­tion-Sud, avec Jean-Pierre Ver­nant. Nous étions jeunes, nous avions l’élan et la fer­veur de la jeu­nesse, nous pen­sions que vivre, c’était ris­quer notre vie plu­tôt que de nous plan­quer. La plu­part d’entre nous n’étaient pas ma­riés et n’avaient pas de res­pon­sa­bi­li­tés fa­mi­liales : si l’on était ar­rê­té, ce­la n’en­ga­ge­rait que soi-même. Pour ma part, lorsque ma com­pagne a été en­ceinte, on a été obli­gés de faire pas­ser l’en­fant [avor­ter, NDLR] car per­sonne n’au­rait pu s’en oc­cu­per. Ceux qui vont en­trer au Pan­théon à la fin du mois ap­par­tiennent plu­tôt à la gé­né­ra­tion des chefs. Eux aus­si étaient jeunes, cer­tains n’avaient même pas la tren­taine, ils ne ve­naient pas de l’es­ta­blish­ment, c’est une gé­né­ra­tion spon­ta­née, née dans la tour­mente et qui a bous­cu­lé l’ordre an­cien. Mais d’autres, les plus

hé­roïques peut-être, étaient plus âgés. Je pense à Jean Cas­sou, le poète, qui, à plus de 40 ans et alors qu’il était chef de fa­mille, fut l’un des pre­miers ré­sis­tants. A vous écou­ter, cette époque tra­gique fut aus­si une époque d’es­poir.

Il ré­gnait un cer­tain mes­sia­nisme. Nous avions la convic­tion qu’après la guerre, on al­lait créer une so­cié­té nou­velle, un monde nou­veau. Ré­sis­ter, c’était bien sûr ris­quer sa vie, mais aus­si vivre dans l’exal­ta­tion pour la pa­trie et pour l’hu­ma­ni­té. Mal­gré les mal­heurs, mal­gré les amis ar­rê­tés ou tués, j’étais plein de vie. Je dor­mais dans trois mai­sons di érentes, j’al­lais de ville en ville, je four­nis­sais des faux pa­piers à des gens à qui ce­la sau­vait la vie. Au point que, après la Li­bé­ra­tion, j’ai eu une mau­vaise pé­riode, une sorte de dé­pres­sion. La paix avait fait de nous des de­mi-soldes. Les seuls qui ont sur­na­gé sont ceux qui ont pu trou­ver une place dans un mou­ve­ment po­li­tique. Les autres – par exemple les amis dont je vous ai par­lé au dé­but – sont res­tés en marge. Quel rôle jouait le pro­gramme du Conseil na­tio­nal de la Ré­sis­tance dans cette lutte ? Le pro­gramme du CNR était une fa­çon à la fois juste et naïve d’an­non­cer cette dé­mo­cra­tie so­ciale. Il s’agis­sait de mar­quer une rup­ture avec la e Ré­pu­blique, qui était frap­pée d’un pro­fond dis­cré­dit, avec ses scan­dales à ré­pé­ti­tion, son in­ca­pa­ci­té à sur­mon­ter la crise, les évé­ne­ments du 6 fé­vrier 1934 ou en­core les échecs du Front po­pu­laire. Mais je crois que c’est da­van­tage un sym­bole qu’un pro­jet dé­taillé qu’il fau­drait au­jourd’hui res­sor­tir des ti­roirs pour l’o rir aux di érents par­tis po­li­tiques : il est évident qu’il y a autre chose à faire. De­puis la ten­ta­tive de Sar­ko­zy de faire lire la lettre de Guy Mô­quet dans toutes les écoles, n’y a-t-il pas une ré­cu­pé­ra­tion de la Ré­sis­tance par les di­ri­geants po­li­tiques ? Il est nor­mal qu’un pré­sident de la Ré­pu­blique, qui re­pré­sente la France dans son en­semble et dans son his­toire, fasse l’éloge de la Ré­sis­tance lors des cé­ré­mo­nies o cielles, et se place dans la conti­nui­té. Néan­moins, en ce qui concerne Sar­ko­zy, je suis sur­tout frap­pé par la rup­ture qu’il a in­tro­duite dans l’hé­ri­tage gaul­lien, plus par­ti­cu­liè­re­ment en ma­tière de po­li­tique étran­gère. De Gaulle avait conduit une po­li­tique d’in­dé­pen­dance vis-à-vis des Etats-Unis, y com­pris pen­dant la guerre. Ce trait dis­tinc­tif s’est per­du sous Sar­ko­zy et Hol­lande l’a sui­vi. Il faut dire que de Gaulle et ses hé­ri­tiers di­rects se dis­tin­guaient par une cer­taine in­té­gri­té mo­rale. Ce cli­mat a en­tiè­re­ment chan­gé... L’es­prit de la Ré­sis­tance peut-il nous ai­der à agir dans le monde contem­po­rain ? Une grande di érence est qu’à l’époque on ris­quait sa vie. Néan­moins, je crois que, dans nos temps ac­tuels, il faut ré­sis­ter contre les deux grandes me­naces que sont le re­tour des fa­na­tismes re­li­gieux, eth­niques et na­tio­na­listes et le pou­voir hé­gé­mo­nique de la spé­cu­la­tion fi­nan­cière. Der­rière le règne du fric, c’est le règne du cal­cul qui est en train de s’imposer. On croit que l’on peut connaître le monde seule­ment par le cal­cul : le PIB, le taux de crois­sance, les son­dages d’opi­nion... Il n’y a au­cune me­sure du dan­ger, au­cune pen­sée po­li­tique. L’état du monde se dé­grade, mais les op­ti­mistes se fé­li-

citent qu’il y ait de plus en plus en plus de voi­tures en Chine ou au Bré­sil ! La mon­dia­li­sa­tion a créé des ri­chesses, oui, c’est in­con­tes­table, mais elle crée en­core plus de mi­sère. Sans ou­blier les pé­rils pla­né­taires liés à l’en­vi­ron­ne­ment. Ma gé­né­ra­tion est en dé­fi­ni­tive condam­née à ne pas connaître d’époques pai­sibles, du­rables, où l’on puisse se dé­mo­bi­li­ser tran­quille­ment. Pen­sez-vous que l’on a rai­son de rap­pro­cher ce qu’on vit au­jourd’hui des an­nées 1930 ?

Tout au long de ces an­nées 1930, l’Oc­ci­dent a été dans un état d’aveu­gle­ment per­ma­nent, ac­cu­mu­lant er­reurs et illu­sions. Ce­la a com­men­cé en 1929 avec une crise éco­no­mique in­con­trô­lée, qui a per­mis à Hit­ler de prendre le pou­voir. Il a ré­ar­mé l’Al­le­magne, an­nexé l’Au­triche et les Su­dètes et chaque fois on se di­sait : « Main­te­nant, il va se cal­mer. » Du reste, la prin­ci­pale illu­sion des ac­cords de Mu­nich ne fut pas d’avoir aban­don­né les Su­dètes, qui étaient en e et des zones al­le­mandes, mais d’avoir mon­tré à Sta­line que nous pré­fé­rions nous en­tendre avec l’Al­le­magne na­zie pour que celle-ci se re­tourne contre l’URSS. C’est ain­si que nous avons pro­vo­qué le pacte ger­ma­no-so­vié­tique qui fut la cause im­mé­diate et di­recte de la guerre. Une autre erreur a été celle de l’état-ma­jor fran­çais : la France était presque aus­si bien ar­mée que l’Al­le­magne, mais elle avait mal dis­po­sé ses blin­dés. Sommes-nous dans une si­tua­tion com­pa­rable ? Nous avons la chance de ne pas avoir un voi­sin hé­gé­mo­nique sus­cep­tible de dé­clen­cher la guerre. Mais nous avons un même som­nam­bu­lisme, par exemple dans notre po­li­tique au Moyen-Orient. On

in­ter­vient par des frappes aé­riennes qui font de plus en plus de morts ci­vils, créant l’im­pres­sion que l’Oc­ci­dent re­part en croi­sade contre les Arabes. Et nos al­liés, ce sont l’Ara­bie et le Qa­tar... Quelle in­co­hé­rence quand on pré­tend dé­fendre les droits de l’homme ! C’est ça, le som­nam­bu­lisme. As­sis­tons-nous, comme dans les an­nées 1930, à la mon­tée des po­pu­lismes ?

Je n’aime pas le mot po­pu­lisme pour par­ler de l’ex­trême droite européenne ac­tuelle et je ne pense pas non plus qu’on puisse dire que ce sont des par­tis fas­cistes. Néan­moins, le risque est réel. Nous sommes dans une phase de dis­lo­ca­tion, de re­cherche de boucs émis­saires : l’Arabe, le Rom, le juif. Nos so­cié­tés sont an­gois­sées et tendent à se ré­fu­gier dans le pas­sé. Re­gar­dez la Hon­grie, qui com­mence à res­sem­bler à la Hon­grie de l’époque Hor­thy, un dic­ta­teur se­mi-fas­ciste. Ou en­core la Rus­sie, où l’on voit se mettre en place un néot­sa­risme. En France, dans les an­nées 1930, la SFIO et le PCF étaient des forces puis­santes qui lut­taient contre le fas­cisme. Au­jourd’hui, le peuple de gauche est en train de dé­pé­rir et on ne forme pas la jeu­nesse à s’oc­cu­per du monde. Oui, nous sommes dans une époque de ré­gres­sion et nous mar­chons vers l’abîme, même si je ne sau­rais pré­dire la ca­tas­trophe. Car, heu­reu­se­ment, on ne peut ex­clure que se ma­ni­festent d’ici là des cou­rants plus po­si­tifs et des ré­ac­tions saines ! L’im­pro­bable nous a sau­vés en dé­cembre 1941 avec la ré­sis­tance in­at­ten­due de Mos­cou et l’en­trée en guerre de l’Amé­rique. J’es­père qu’il nous sau­ve­ra en­core.

Jean Zay 1904-1944

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