Les taxis de la Ré­pu­blique

L'Obs - - L’opinion - MAT­THIEU CROISSANDEAU M. C.

Aquoi songe-t-elle le ma­tin, lors­qu’elle fran­chit les portes de son nou­veau bu­reau au mi­nis­tère de la Culture ? A sa dé­mis­sion sans gloire de l’Ins­ti­tut na­tio­nal de l’Au­dio­vi­suel ? Aux ques­tions de ges­tion pré­vi­sion­nelle des em­plois et des com­pé­tences qui dé­sor­mais lui in­combent? A l’écoeu­re­ment qu’elle a pro­vo­qué dans le pays ? De­puis un mois, le nom d’Agnès Saal est de­ve­nu le sy­no­nyme de tout ce que les Fran­çais ne peuvent plus voir en pein­ture. Il faut re­con­naître que cette haut fonc­tion­naire y a mis du sien. Nom­mée il y a un an à la tête de l’INA par la mi­nistre de la Culture, Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, Agnès Saal avait an­non­cé la cou­leur : les sé­mi­naires dans les châ­teaux, les grands res­tau­rants, ce n’était pas son truc. « Je suis jan­sé­niste », cla­mait-elle alors, comme pour mieux sou­li­gner la dif­fé­rence avec la ges­tion de son pré­dé­ces­seur, Ma­thieu Gal­let, par­ti pré­si­der aux des­ti­nées de Ra­dio-France. Las, il au­ra fal­lu un an pour qu’on ap­prenne que son in­ter­pré­ta­tion très per­son­nelle du sa­lut et de la grâce pas­sait moins par la lec­ture de saint Au­gus­tin que par un usage fré­né­tique des taxis pour elle et pour sa pro­gé­ni­ture. Et ce, alors même qu’elle dis­po­sait ès qua­li­tés d’un chauf­feur. On connaît la suite : près de 40 000 eu­ros de fonds pu­blics dé­pen­sés en tra­jets, une pro­messe de rem­bour­ser les frais, une dé­mis­sion contrainte. Fer­mez le ban? L’his­toire au­rait pu s’ar­rê­ter là, si la mi­nistre de la Culture Fleur Pellerin n’avait ju­gé bon de lui trou­ver une ré­af­fec­ta­tion au plus vite. Simple ap­pli­ca­tion du sa­cro-saint sta­tut de la fonc­tion pu­blique, ex­plique-t-on rue de Va­lois où on laisse en­tendre qu’il vaut mieux la payer à ef­fec­tuer quelques me­nues tâches qu’à ne rien faire. Des en­quêtes sont en cours. Cir­cu­lez, il n’y a plus rien à voir. Vrai­ment ? Di­sons-le ici, on ne sou­haite pas qu’Agnès Saal s’en­duise la tête de gou­dron et de plumes. On au­rait juste ai­mé que la dé­cence et le bon sens s’im­posent, de sa part comme de celle du gou­ver­ne­ment. Le Code gé­né­ral de la Fonc­tion pu­blique pré­voit des me­sures con­ser­va­toires comme la sus­pen­sion lors­qu’un agent a com­mis une faute grave. Et c’en est une as­su­ré­ment. Dans un pays meur­tri par une aus­té­ri­té qui ne dit pas son nom, l’af­faire Saal est un poi­son qui nour­rit la dé­fiance et le po­pu­lisme. Elle jette le dis­cré­dit sur la fonc­tion pu­blique, ren­force le sen­ti­ment que nos élites forment une caste in­tou­chable et masque les pro­grès qui ont pu, ici ou là, être ac­com­plis en ma­tière de trans­pa­rence de la vie pu­blique. Le ser­vice de l’Etat est une mis­sion et non un passe-droit. L’exem­pla­ri­té n’est pas un luxe, elle est le ci­ment in­dis­pen­sable du pacte ré­pu­bli­cain au mo­ment où cha­cun est ap­pe­lé à l’ef­fort pour le bien de tous. Dans ce do­maine, comme dans d’autres, nous avons en­core quelques pro­grès à faire…

L’af­faire Saal est un poi­son qui nour­rit la dé­fiance et le po­pu­lisme et jette le dis­cré­dit sur la fonc­tion pu­blique et nos élites.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.