Couillons de culture

PAR UM­BER­TO ECO, TRA­DUIT DE L’ITA­LIEN PAR JEAN-NOËL SCHIFANO, GRAS­SET, 240 P., 18 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

Au soir de sa vie, Um­ber­to Eco ne désarme pas. Le bouillant uni­ver­si­taire ita­lien, dont la voix de ba­ry­ton basse conti­nue de faire trem­bler les murs de l’uni­ver­si­té de Bo­logne, n’est pas content et il le fait sa­voir. La Dé­mo­cra­tie ch­ré­tienne ? « Au­jourd’hui [en 1992], elle branle dans le manche et les temps hé­roïques sont ré­vo­lus, c’est une bande de couillons. » Liszt, Rach­ma­ni­nov? De la merde. « Ta­pa­geurs, flon­flon­nards, ils fai­saient de la mau­vaise mu­sique, que des trucs à e et pour faire du fric, concert pour go­gos en do ma­jeur. » Pie XII ? « Dans un James Bond, il au­rait joué le chef du Spectre. » Pour Eco, l’Ita­lie res­semble de plus en plus à ces zones de non-droit, en Amé­rique du Sud, où l’on tra­fique au grand jour. Tan­dis que ma­fieux et frau­deurs squattent le Par­le­ment ita­lien, seuls « les vo­leurs de poules al­ba­nais » fi­nissent en pri­son. Le mé­dié­viste a ran­gé les ar­que­buses au ves­tiaire. Il lui faut, tel Ram­bo face à l’in­jus­tice, du gros ca­libre. Lui, c’est la cor­rup­tion qu’il exècre, l’igno­rance éri­gée en sys­tème, la vul­ga­ri­té consi­dé­rée comme un signe de ral­lie­ment. On sent qu’il ai­me­rait en­fer­mer l’homme contem­po­rain au « pu­tri­da­rium » (pas un de ses ro­mans sans une al­lu­sion à des os­suaires ma­cabres ou à des ca­pu­cins mo­mi­fiés) : « Les moines lais­saient les ca­davres de leurs frères se cor­rompre et se li­qué­fier sur des sièges de pierre et, len­te­ment, les corps se déshy­dra­taient, les hu­meurs s’écou­laient, et voi­là les mi­gnons sque­lettes aus­si propres que les dents qu’on voit dans les pu­bli­ci­tés pour le den­ti­frice Pas­ta del Ca­pi­ta­no. » C’est en 1992 à Mi­lan que son hé­ros, écri­vain mé­diocre, est in­vi­té à écrire un livre sur la nais­sance d’un nou­veau quo­ti­dien : « Do­ma­ni ». La vé­ri­té, c’est que Si­mei (le di­rec­teur de la ré­dac­tion) sait dé­jà que son ca­nard, dont une poi­gnée de jour­na­listes pré­parent les nu­mé­ros zé­ro, ne sor­ti­ra ja­mais : il contien­drait trop de scoops, d’at­taques ci­blées, de ré­vé­la­tions ex­plo­sives. Pré­voyant que le pro­jet se­ra dé­cla­ré nul et non ave­nu par le crain­tif pro­prié­taire du titre, Si­mei sor­ti­ra, le si­gnant de son nom, le livre écrit par le nègre Co­lon­na, un livre pro­mis se­lon lui à un im­mense suc­cès et qui lui ga­ran­ti­ra une for­tune en droits d’au­teur. Confé­rences de ré­dac­tion, pro­jets d’en­quêtes sen­sa­tion­nelles, Co­lon­na dit tout du jour­nal en train de s’in­ven­ter. Mais l’un des jour­na­listes est as­sas­si­né d’un coup de cou­teau alors qu’il en­quête sur la mort de Mus­so­li­ni. Le livre d’Um­ber­to Eco tourne alors au ro­man noir. Au tes­tament aus­si : n’est-ce pas lui qui parle lors­qu’on lit, sous la plume de son hé­ros : « La vie est sup­por­table, il su t de se conten­ter de ce qu’on a » ?

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