Audiard en­fin pal­mé

L'Obs - - Critiques - PAS­CAL MÉRIGEAU

La palme d’or dé­cer­née à Jacques Audiard est tout sauf une sur­prise. De­puis le temps que la ré­com­pense était pro­mise au ci­néaste, en e et… On di­ra peut-être qu’elle au­rait dû ve­nir plus tôt, pour « Un pro­phète » no­tam­ment, mais peu im­porte, sur­tout si l’on songe à cer­tains des met­teurs en scène qui ne l’ont ja­mais eue, Pe­dro Al­modó­var et Clint East­wood en tête, pour ne ci­ter que ceux en­core en ac­ti­vi­té. Et si l’on pense, aus­si, aux deux grands ou­bliés du pal­ma­rès 2015, Jia Zhang-ke et, plus sur­pre­nant en­core, Nan­ni Mo­ret­ti. « Dhee­pan », donc. Un film de­meu­ré mys­té­rieux jus­qu’à sa pre­mière pro­jec­tion, ce jeu­di 21 mai à 8h30. Un film qui va à toute al­lure, bour­ré jus­qu’à la gueule, si bien que ses cent dix mi­nutes passent ex­tra­or­di­nai­re­ment vite, ca­rac­té­ris­tique qui su rait dé­jà à en faire une rareté dans le ci­né­ma d’au­jourd’hui. La pre­mière image est celle d’un bû­cher où des corps hu­mains se consument : dans une fo­rêt du Sri Lan­ka, Dhee­pan, un Tigre ta­moul, vient de connaître ce qu’il pense alors être sa der­nière tue­rie. Le film le suit dans un camp, où il s’as­so­cie à une jeune femme et à une fillette de 9 ans. Les trois ne se connais­saient pas quelques ins­tants au­pa­ra­vant, ils vont se faire pas­ser pour une fa­mille afin de re­joindre plus fa­ci­le­ment l’Eu­rope, si­tua­tion qui en elle-même consti­tue dé­jà du Audiard pur jus. Après un pas­sage à Pa­ris, où Dhee­pan vend des ba­bioles à la sau­vette, les trois se re­trouvent dans une ci­té : Dhee­pan est en­ga­gé comme gar­dien, la fillette est ins­crite à l’école, la femme sert de garde-ma­lade, femme de mé­nage et cui­si­nière à un vieil homme. Le­quel se trouve être le père d’un des chefs du tra­fic de drogue (Vincent Rot­tiers, ex­cellent), rai­son pour la­quelle le tra­vail est bien payé (à l’aune des autres re­ve­nus du couple), 500 eu­ros par mois pour quelques heures par jour. A Dhee­pan, il a été bien pré­ci­sé qu’il ne de­vait en au­cune ma­nière s’in­té­res­ser à ce qui se passe dans les blocs autres que ce­lui dont il a la charge. Et comme on s’y at­tend, la vio­lence ne tar­de­ra pas à le rat­tra­per. Peut-être ne tarde-t-elle pas as­sez, d’ailleurs, et à la pre­mière vi­sion du film le bas­cu­le­ment du per­son­nage peut pa­raître quelque peu pré­ci­pi­té : sans doute la ran­çon de cette ra­pi­di­té qui consti­tue « Dhee­pan », film d’ac­tion, film noir, th­riller, film de guerre, tout ce­la à la fois et par­fois en même temps, mais aus­si film pro­fon­dé­ment en­ra­ci­né dans une réa­li­té po­li­tique et so­ciale, autre grande ca­rac­té­ris­tique du ci­né­ma de Jacques Audiard. Et comme tou­jours chez le ci­néaste, les in­ter­prètes prin­ci­paux, qui com­posent le trio, sont ren­ver­sants : la scène qui voit Dhee­pan s’in­quié­ter de ne pas com­prendre l’hu­mour des Fran­çais, et s’en­tendre ré­pondre par la femme que ce n’est pas un pro­blème de langue, mais que lui, Dhee­pan, n’a pré­ci­sé­ment au­cun hu­mour, est un grand mo­ment de co­mé­die, dans un film que l’on di­ra d’une noir­ceur tem­pé­rée. « Dhee­pan » sor­ti­ra dans les salles le 26 août.

Le 24 mai à Cannes.

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